Par Th. Ribot. — Paris, F Alcan
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coinine nue ('hanche cl comme un essai, sur un sujet rnlièremenl neuf.
On assimile d'ordinaire la logique à la saine raison. Mais même avec la pensée la plus subtile, la l)lus conforme aux règles, on peut tourner autour de pures chimères. La logicfue est la science des hjis rigoureuses de la pensée ; elle apprend à déduire un jugement d'un autre jugement. En fait de logicjue des sentiments, la faiblesse n'est pas dans le raisonnement, dans les conclusions, mais dans l'affirmation luii leur sert de base. Ce qui est ahsurch', c'est le {«oint de départ, c'est la matière de la pensée, (jui est de nature essentiellement, affecti\e : cela rexieiit à (.lire qu'elle est issue de notre organisation émotionnelle, instincts, tendances, désirs. Les hommes n'étant pas des intelligences pures et n'ayant aucune perspective de devenir tels, mettent leur faculté raisonnante au service de leurs passions. Le raisonnement n'est que la petite lanterne ([ui éclaire le désir pour le ronduiie jusiemen! là où il veut aller.
Ce qui distingue tout d'abord la logique des sentiments de la logique des idées, c'est que la première poursuit toujours un but pratique, tandis que la logique des idées ne vise qu'à atteindre une conclusion rationnelle. Un charlatan {]c foire débite son boniment, enchaîne ses raisonnements, lient en éveil l'attention des badauds, excite leur curiosité, leur hilarité pour écouler sa marchandise. Le géomètre n(^ tend (lu'à une flémonstration exacte de ses théor("'mes.
BocRDEAu. — Pragmatisme. 8
Toujours intéressée à des avantages plus ou moins dissimulés, à des fins plus ou moins conscientes, la logique des sentiments diffère encore essentiellement de la logique rationnelle en ceci que le principe de contradiction lui est étranger. En matière de science, tout concorde et s'enchaîne. Mais, hors de son laboratoire, tel savant, sur des questions de politique ou de religion, qui relèvent de la logique émotionnelle, raisonnera comme un enfant. Tel mathématicien des plus distingués peut croire aux miracles, aux apparitions. Il n'y a rien là de contradictoire : les deux logiques ont leurs sphères absolument séparées. Deux lois physiques ne peuvent être en opposition l'une avec l'autre : cette opposition n'a rien de choquant lorsqu'il s'agit des jugements émotionnels. M. Ribot cite l'exemple des italiens de la Renaissance, si raffinés de goûts et de mœurs en même temps que si barbares, si superstitieux et si libres. Un Malatesta, condottiere et dilettante, massacreur impitoyable, ne pouvait retenir ses larmes lorsqu'il entendait réciter un beau sonnet. C'est que la colère, les actes violents et sanguinaires ont leur fin propre, qui ne les empêche nullement de co-exister avec le goût esthétique. Il n'y a rien non plus d'illogique, sentimenialement parlant, à pratiquer dévotement les rites de sa religion, et à en violer les préceptes dans sa conduite. Le souci de jouir de la vie présente et celui de faire son salut dans l'autre vie, en tant que désirs, se complètent, bien loin de s'exclure. La logique des sentiments ne cherche aue le succès, le moyen de se satisfaire. La
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variété des besoins, des aspirations qui nous font agir constituent des valeurs irréductibles et qui ne sont contradictoires qu'aulant qu'elles ont été élaborées et élucidées par la réflexion.
Dans son essai de classilieation des formes |iiiiicipales de la logique des sentiments, M. Ribot distingue cinq types différents.
C'est d'abord le raisonnement passionnel, sous forme dépressive, dans les caractères timides; sous forme expansive, lorsqu'il s'agit des passions de l'amour. Chez les timides, l'excès de sensibilité développe une extrême clairvoyance : aidés de cette clairvoyance, ils construisent toute une architecture de raisonnements qui les conduisent à la mélancolie, au pessimisme, à la maladie de l'idéal, au mysticisme. A l'inverse, lorsqu'il s'agit d'exaltation amoureuse, le raisonnement de « cristallisation » découvre à chaque pas dans l'objet aimé des grâces nouvelles ou, mieux encore, tourne ses défauts en perfections :
La pâle est au jasmin en blancheur comparable; La noire à faire peur, une brune adorable.
M. Ribot va jusqu'à admettre une forme inconsciente de la logique des sentiments : c'est le cas des conversions. Se convertir, changer du tout au tout sa conception du monde et de la vie, sa manière de vivre ; ce qu'on appelait bien, le reconnaître désormais conrnie mauvais, et réciproquement ; renverser ainsi, pour employer la terminologie nietzschéenne, la table -^1^^ '.aleurs morales, n'est pas l'œuvre de
la volonté réfléchie. Cette altération partielle de la personnalité dans ses éléments affectifs est parfois l'effet d'un choc, d'une émotion brusque, comme dans le cas de Raymond Lulle. Un jour, une belle qu'il aimait lui donne rendez-^■ous dans sa maison ; il entre dans sa chambre fou de joie. Mais la belle, entr'ouvrant son corsage, lui découvre un sein dévoré par un effroyable cancer. Rancé avait consacré sa jeunesse à tous les puiisirs. La mort de M™^ de Monbazon amena de même sa conversion et la fondation de rOrdre de la Trappe. — Le plus souvent, tout se passe comme si une somme de jugements nouveaux sur le sens et la valeur des choses s'accumulait à l'état latent. De chrétien qu'il était, Nietzsche de\iendra athéiste, immoraliste, de Wagnérien forcené, un partisan non moins exalté de la musique de Bizet. Tolstoï, si pénétrant observateur de lui-même, nous a décrit l'ébranlement profond que lui causa la lecture des élucubrations religieuses d'un pau\re moujik qui ne brillaient certes pas par la force du raisonnement ; il a raconté comment la joie, la paix, la quiétude, un renouvellement de l'aspect des choses, succédèrent dès lors au mécontentement de soi et au dégoût i.
Une autre forme de raisonnement, que nous qualifierons d'imaginatif, joue un rôle considérable dans l'histoire de l'humanité, parce qu'il est l'instrument de la divination et de la maaie, le créateur des
1. Sut la i>sychologie des conversions reUgieuses, 11 faut lire le livre si instructif de \V. James, t'e.rprrit^ncr reliijicuse. trad. Abauzit. Paris. F. Alcan.
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mythes. L'homme ne se résignera jamais à penser qu'il n'est rien, qu'il n'a rien ù espérer. De son elïroi de la mort, il conclut ù rinunorlalilé : « Les êtres (.loués d'intelligence, dit saint Thomas, désirent exister toujours, et un désir naturel ne i)eut exister en vain. » Voilà le meilleur argument qu'on puisse fournir en fa\cur de la sur\ivance. A la façon dont la question est posée, on s'aperçoit qu'elle est résolue d'avance. Chacun l'interprète à son sens : « Dis-moi quel paradis lu rêves et je te dirai qui tu es. » Gœlhe réserve aux grands esprits le privilège d'une vie éternelle. Dans le paradis de Mahomet, les élus goûteront les inépuisables voluptés du harem 1.
Le jugement de justification, destiné à affermir l'individu dans son sentiment le plus intime, n'est, en dernière analyse, qu'une manifestation partielle de l'instinct de conservation. C'est le raisonnement des historiens pour l'avantage de leur cause, des politiciens pour le profit de leur parti, des théologiens pour la gloire de leur Église, voire des philosophes pour rinfaillihililé de leur système. Celui qui a mis sa foi en un homme, un régime, une secte, n'est jamais, à court de raisons, n'avouera jamais son impuissance, ne s'inclinera jamais de\ant un échec, dùt-il se lejeler vers la Raison d'État, le (ail du Prince, les voies insondables de la Providence. Certains aliénés eux-mêmes, atteints du délire des
1. Voir le livre do Louis Bourdeau. Le Problème de la mort I Paris, F. Alcan). si riclie an documents historiques et ethnographiques sur cette question.
lis MODERNISME.
persécutions, justifient par des raisonnements parfaitement enchaînés les idées qui les hantent. « Tout état émotionnel a une cécité et une insensibilité naturelle pour les faits qui s'opposent à lui. » Ne sroyez pas que les philosophes échappent à cette inconséquence, ni que les preuves qu'ils fournissent soient plus rigoureuses que celles des théologiens. Toute philosophie n'est qu'une sensibilité particulière, intellectualisée dans des abstractions, et c'est pour ce motif qu'elle est, à vrai dire, incommunicable. Méditez cette pensée de Nietzsche, qui s'apj)lique d'ailleurs merveilleusement à lui-même :
« Les philosophes font semblant d'avoir découvert leur opinion par le développement spontané d'une dialectique froide, pure, divinement insouciante ; tandis qu'au fond une thèse anticipée, une suggestion, le plus souvent un souhait du cœur, abstrait et passé au crible, est défendu par eux, appuyé de motifs laborieusement cherchés. »
Nietzsche raille ce qu'il appelle irrévérencieusement « la tartuferie du vieux Kant, nous attirant dans les voies détournées de la dialectique, qui mènent à son impératif catégorique », lequel n'est autre chose que le Décalogue que sa mère, piétiste fervente, lui faisait réciter lorsqu'il était petit enfant.
Non seulement la morale pratique, mais la morale théorique relève de la logique justificative des sentiments. Kant a tenté vainement d'édifier la morale sur des bases purement rationnelles. Toutes les règles de la morale sont fondées sur la nature et les besoins affectifs de la vie individuelle et de la vie
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sociale, et doivent lui donner salisfaclion. Pleine liberté est laissée sur les prémisses, mais non sur les cunclusions i, lixéos d'avance, pour ainsi dire. avant que le voyageur ne se mette en roule.
Le raisonnement composite ou mixte est à l'opposé du raisonnement spontané, il est réfléchi, voulu, calculé. Il simule la démonstration rationnelle, désintéressée, pour vous conduire à un dénoûment préconçu. C'est un plaidoyer, l'arme de combat politique, religieuse, sociale par excellence. L'éloquence, que Cicéron définit « un état d'émotion continue », est le type du raisonnement mixte, fait d'intelligence et de passion. L'orateur s'adresse aux désirs, aux intérêts, aux tendances. Il vise non à éclairer la raison, mais à remuer le cœur, à ébranler l'imagination, à subjuguer la volonté. La rhétorique n'est autre chose qu'un cours de logique des sentiments.
Après tous les exemples que nous venons d'énumérer, il semblerait que la logique des sentiments ne soit autre chose qu'un chapitre de la logique des sophismes, car elle ne correspond, en dehors de nous, à rien de certain, à rien de prouvé? Mais la sophistique ne s'entend que des raisonnements captieux, ce qui n'est pas le cas des raisonnements affectifs. Leur infirmité ne leur vient que des pré-iugés, c'est-à-dire, selon l'élymologie du mot, des jugements préalables, considérés comme indiscutables, inspirés par la sympathie, l'antipathie, l'intérêt personnel ou l'intérêt public, la peur, la haine, l'amitié, le patriotisme, l'esprit de secte, l'esprit de corps,