‹ Pragmatisme et modernismeChapitre 9 sur 68 · HAECKEL ET M. HOMAIS · texte numérisé non relu

HAECKEL ET M. HOMAIS

Dans son livre De Revolutionibus orbium cœlestium, paru en 1543, et dédié au Pape Paul III, Copernic portait un coup mortel à la croyance géocenlrique fondée sur la Bible : la Descendance de Vhomme a mis fin à l'illusion anthropocentrique. A l'œuvre de Darwin Haeckel associe celle de son précurseur français Lamarck, ainsi que sa propre Histoire de la création naturelle (1868) et VAnthropogénie, ou Histoire de l'évolution humaine. Haeckel, surtout dans le domaine de l'embryogénie comparée, apporte des faits saisissants à l'appui de l'hypothèse darwinienne. Quiconque ne possède pas un Darwin et un Haeckel, ignore les questions les plus importantes de la science contemporaine, ignorance d'autant moins excusable que les livres de Haeckel sont écrits sous forme de leçons familières, sans que la valeur technique en soit diminuée.

Darwin, qui publia son grand ouvrage lorsqu'il touchait à la vieillesse, était hostile à toute polémique ; Haeckel, dès ses débuts, se mettait à la tête des darwiniens les plus militants. Dans ses Enigmes de l'Univers, sa profession de foi, son examen de conscience, son testament intellectuel, Haeckel se flatte d'avoir découvert, grâce à la physiologie, l'embryologie, la philogénie, non seulement la solution de tous les problèmes sur lesquels, pendant tant de siècles, les penseurs se sont vainement cassé la tête, mais encore les bases inébranlables d'une morale, d'une politique, d'une religion nouvelles. Haeckel offre un remarquable exemple de la faiblosse des naturalistes empiriques, lorsque, dépas-

sant les bornes de la science, ils ri'|in(li(Mil l'agnosticisme et se mêlent de philosophe)'.

La science nous permet d'affirmer la loi de substance, l'unité de substance : le Cosmos n'est que matière et énergie ; mais force et matière sont inséparables : pas d'esprit sans matière, pas de matière sans esprit. Le problème de l'origine du mouvement se trome résolu si l'on veut bien considérer que le mouvement est une propriété de la substance aussi immanente et originelle que la sensation : par là disparaît toute finalité dans la nature. L'Univers est un perj)etuum. mobile. L'évolution nous rend compte de la transformation de tous les êtres. La terre n'est qu'une poussière de soleil ; l'homme, le dernier échelon de la série animale sur notre planète, soumis, comme tous les autres animaux, à la loi de mortalité. L'âme humaine n'est qu'une fonction du système nerveux, se développant, parallèlement au corps, dans l'individu comme dans l'espèce. La liberté de l'homme n'est qu'une illusion de mégalomane. En réalité, toutes les énigmes de l'Univers se réduisent à une seule : le problème de la substance. Haeckel se résout à ignorer s'il existe ou non une Chose en soi. Mais il semble ne point s'apercevoir que ce n'est pas expliquer le monde que d'en décrire les phases de développement successif.

La véritable philosophie n'est ni agressive, ni prêcheuse. Or, Haeckel se montre polémiste plus acharné contre les églises et les philosophes dont la doctrine se trouve en contradiction avec la sienne. Mais sa polémique ii^lnrdo d'iui siècle. Rien loin

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(le ci)iisl;il(M\ a\(>c 'lli. Uibul, que les leligioiis el les systèmes relèvent de la loyiuue des scnliiueiils, il emploie à les comballre rarme d'un rationalisme siiianné. A [i\)\) étudier la psychologie des inl'usoircs el des monocellulaires, liaecUel a perdu toute notion do psychologie humaine. Les religions ne sont (lue rimposlure des prêtres. Le moyen âge, époque de délire, d'ineptie, de ténèbres, est sligmalisé, connue la jtériodc houleuse de riiisloire. llaeckel dépasse Homais, qui « admirait le christiauisiue, parce (ui'il a d'abord atlranchi les esclaves », riaeckel j)rali(iue l'exégèse populaire à la façon de Léo Taxil. Admellre un Dieu personnel et invisible équivaut à concevoir « un \erlébré à l'état gazeux » ; si vraiment l'àme spirituelle existe, pourquoi ne pas recueillir cette vapeur, à sa sortie du corps, et la mettre en bouteille ? Les partisans de l'immortalité ne rériéchissent i)as qu'ils soûl exposés à se trouver nez à nez dans l'aulre monde, el pour une éternité, avec leur meilleure moitié el avec Madame leur belle-mère. Nous épargnons à nos lecteurs d'autres jeux d'esprit plus corsés, destinés à provoquer les gros rires des carabins et des médicastres, dans quelque arrière-salle de brasserie.

ILieckcl ne.se montre pas plus modéré à l'égard i\c-i pJulo^(q)ii('s s|iii ilualii-tos. Plalon et Descartcs. dont il dénonce rhy))Ocrisic el la lâcheté gagnées au coiUaC'l de ses maîtres, les Jésuites. Il distingue entre les deux Kant. le KanI de la raison pnie qui décap)ita la di\inilé, et le Kaul de la raison pratique, qui ressuscite DieUj l'amer le libre arbitre afin de

céder aux postulats de la conscience. Le « retour à Kant » des professeurs de philosophie, lorsqu'ils affirment que le monde moral est indépendant de la connaissance de l'Univers, a le don d'exaspérer Haeckel. Il attribue les lacunes et l'exclusivisme de Kant à sa qualité de vieux garçon. Le célibat est aussi blâmable chez les philosophes que chez les moines. L'homme normal a besoin de posséder à ses côtés une femme pour le compléter.

Quant aux objections qu'à tort ou à raison Virchow et du Bois-Reymond opposent au nom de la science, de l'agnosticisme scientifique, touchant les limites de la connaissance, touchant l'arbre généalogique que Haeckel, ce nouveau d'Hozier, a dressé de l'espèce humaine, celui-ci les attribue, chez ses contradicteurs, à la faiblesse, à la lâcheté. au ramollissement de l'âge.

Dans sa conception moniste et panthéiste de la nature, il se réclame d'Empédocle, de Lucrèce, de Spinoza, de Giordano Bruno, de Shakespeare, de Frédéric II de Hohenstaufen, de Frédéric II de llohenzollern. de Lamarck. de Laplaco. de Gœlhe et de Darwin. Ce sont là, sans doute, d'excellentes références : nous n'en devons pas perdre, cependant, l'esprit critique, et oublier que Dieu dans la nature ne présente pas moins de difficultés que Dieu hors de la nature.

Ces difficultés, Haeckel ne les soupçonne même pas ; son intolérance, on l'a remarqué, dépasse celle des théologiens, obligés d'admettre le doute, lorsqu'il s'agit des mystères de la foi. tandis que l'Ëvan-

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gile de la science ne saurait être en rien contredit. L'histoire des sciences nous enseigne cependant a\oc quelle fréquence une hypothèse chasse l'autre.

Haeckel prétend établir que toute morale, aussi liion en théorie qu'en pratique, est, comme science • les règles, en rapport intime avec notre conception ilu monde. Or, la première règle de l'éthique inoniste, que pose Haeckel : « aimer son prochain comme soi-même », ne se distingue en rien de la morale généralement enseignée. Cette règle, il est \rai, diffère de la morale chrétienne, « qui attribue une valeur exclusive à l'altruisme, et ne veut accorder aucun droit à l'égoïsme » ; elle se sépare aussi de la morale aristocratique de Stirner et de Xictszche, laquelle laisse à l'individu toute liberté, toute licence. Mais nous n'entrevoyons pas quel rapport unit cette morale iuste milieu à la conception monisle de l'univers. Le panthéisme reste essentiellement amoral : tout est Dieu, donc tout est parfait.

Nous avons de même quelque peine à concevoir ilans le détail ce que peut être l'Etat moniste. Du moins n'a-t-il rien de commun a\ec l'État collectiviste, ainsi que cela résulte d'une polémique engagée jadis entre Haeckel et Bebel. L'homme demeurant, par structure, un Carnivore et un carnassier, gardons-nous de fonder de trop grandes espérances sur la société de l'avenir.

La laïcité constitue le caractère essentiel de l'école et de l'Élal monisîes, absolument séparés des anciens cultes, jusqu'au jour où il sera permis de proclamer le monisme religion officielle.

■JS ac.xu.sucisml:.

La religion monisle, sur laquelle notre auteur s'étend avec complaisance, se gardera de tout esprit rc\olutionriaiie, quant aux iormes extérieures et aux iialiitudes traditionnelles des peuples chrétiens. Le repos du septième jour sera conservé et aussi Xoël, la fête solsliciale d'hiver, la Saint-Jean, célébration du solstice d'été, Pâques, c'est-à-dire la résurrection de la nature prinlanière, après le long sommeil de l'hiver. Dans les cathédrales désaffectées, purgées des crucifix et des images des saints, des lianes sveltes, des palmiers, des bambous, des bananiers, autour des colonnades gothiques, rappelleront la force créatrice de la nature tropicale : sous les hautes fenêtres, des aquariums, peuplés de gracieuses méduses, de coraux, de siphonophores, étaleront à tou? les yeux les mpr\oilles artistiques de la \ie marine. Sur le niaîlri'-auti'l. une i'ranic rappellera !;• iiiiiii\<'ni('iil des corps célestes et la toute-puissance de la loi do substance. Enfin, dans ce temple consacré à Pan et à Priape, des conférences d'histoire naturelle édifieront les fidèles, en les initiant au culte « du Vrai, du Beau et du Bien ».

C'est par cette formule d'idéalisme banal que s'achèvent les Enigmes du monde. Haeckel, dans son béat enthousiasme, oublie seulement que le vrai n'est pas identinue au beau, que le drame qui se déroule au milieu de ce décor spler:dide de l'univers étoile n'a rien d'une idylle : c"est un cond)at éternel, une suite de douleurs et tourments sans but intelligible, de destruction et de recomposition sans fin. à travers lesquelles la nature nous apparaît non comme

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<li\iiii\ iiuiis coiiime clcinoiii;i(iiU'. Le l)i('ii du ii;iii llK'isme ne scr.iil en i'('';ililé (luiiii hicii (Mciiicllciiiciit loilurc |)ar le I >i;iMr.

i.;i xéiilalilc idole de !;i cliaiicllc iiioiiisic iiislituéc ruiilio le Papisme par M. Ilacckcl, n'csl aulrc que -M. llaockel lui-iiiOme. Selon la jusle remarque du professeur de zoologie (riéiia, entre l'homme inculte et \v (ixilis!' le plus accompli, un Gœtlie, un luimarck, un Kant (première manière), un Darwin, la distance est plus grande qu'entre le même homme inculte et un singe, un chien ou un éléphant. L'ignorant est une bète, l'homme de science est presque un Dieu. M. Vacher de Lapougc, disciple de Haec- Uel, nous en fait la confidence, dans la préface à sa traduction du Monisme, lien entre la religion et la seience ^ : « La moindre parcelle de matière est Dieu agissant, le sa\ant à la conscience totale serait Dieu pensant ». Dieu ou tout au moins le Surhomme, et, dans le cas de M. Haeckel, assurément le Surhomais •.

3 décembre 1904.

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