Revue de philosophie, mai
Dans le pragmatisme se rccoiinaisseul les inslincls anglo-saxons, le scepticisme des idées pures, le peu de valeur attribué aux idées générales, lo goat de renipirisme, des faits particuliers, des pclila (ails, disait Taine, celte aversion pour une complexité de pensée qui énerve, un courant mystique qui ne se fie qu'à l'intuition, des i)réoccupations de moralistes, pour qui la religion est uniquement affaire de pratique, des soucis positifs et palpables d'hommes d'affaires, business men, de ploutocrates aux énergies surexcitées pour la conquête du confort matériel et de la puissance économique.
M. iMentré estime que ces sources du pragmatisme doivent nous être à bon droit suspectes. Quoi de plus contraire à nos traditions nationales et séculaires de spéculation désintéressée ; quoi de plus propre à effaroucher les élégances natives de notre race, à blesser notre sens affiné de l'histoire, à heurter nos habitudes de rationalisme, de clarté et de méthode que cette orgueilleuse assurance, qui justifie toute pensée par le succès et transporte l'impérialisme jusque dans la philosophie ?
Le pragmatisme ne se peut justifier que par sa valeur pragmatique, par ses résultats. Or, en matière de science, ne visant qu'aux applications industrielles, il donne sans doute des Edison et des Morse, mais il rejetterait au second rang les Ampère et les Fresnel. Une élite de théoriciens est indispensable à la coordination des recherches scientifiques. Assurément la philosophie n'obtient pas les effets tangibles de la science ; mais lui reprocher son inuti-
lilé c'est s'arrêter à la surface. L'esprit philosophique, l'esprit d'abstraction, de généralisation est indispensable à la science. La philosophie entretient le noble lourmcnt de la vérité pour la vérité. L'utilité est une excellente pierre de touche dans le domaine pratique, par exemple, lorsqu'il s'agit de mesurer le rendement d'une machine, ou encore l'efficacité d'une doctrine morale ou religieuse : elle est absolument dénuée de valeur au point de vue rationnel, le seul qui comple en philosophie. L'utile ne saurait se confondre avec le vrai. Prestement éliminée, on pourrait presque dire escamotée au profit de considérations utilitaires, la question de vérité hante obstinément tout esprit, pour qui connaître est une joie. Comment d'ailleurs prévoir d'avance si telle vérité deviendra féconde ?
On a peine à pardonner au pragmatisme la désinvolture avec laquelle il fait, en philosophie, table rase de tout ce qui n'est pas anglais ou américain. Descartes, Leibnitz, Kant n'existent pas pour le pragmatiste. Oucl dédain de la culture grecque et latine cheS: un Herbert Spencer, de la philosophie ancienne chez un Macaulay ! Relisez le célèbre Essai sur Bacon, où Macaulay oppose, en manière de dérision, les services rendus par la physiologie expérimentale, aux bienfaits hypothétiques de la philosophie platonicienne, de cet idéalisme qui a pourtant ennobli l'homme, en lui cachant ses origines, en lui faisant oublier que le monde est une affreuse mêlée, un triste hôpital, un cimetière.
En un mot, le pragmatisme est une philosophie
dej-ace. M. Menlré n'ose ajouter de race à demi barbare, une philosophie d'ingénieurs, de marchands, de financiers, de gens de Bourse, qui. si ello se généralisait, mettrait en péril l'avenir do la science et de la philosophie ^J /
C'est là, peut-être, exagérer le danger du pragmatisme. S'il peut sembler expédient de prêcher en Angleterre, surtout en Amérique, un intellectualisme aristocratique dédaigneux des conséquences, nous avons peut-être trop abusé en France du prestige des idées, d'un intellectualisme sans intelligence profonde. Nous verrions sans appréhension le pragmatisme s'acclimater parmi nous surtout sous la forme originale, noble et élevée que lui a donnée M. Bergson.
Il est un côté essentiel du pragmatisme qu'on ne saurait assez mettre en lumière. Le pragmatisme étant une philosophie de l'action, une philosophie qui consiste à éprouver nos idées en les vivant et non plus en les rêvant, à les faire passer au creuset de la réalité, la première condition, pour être pragmatiste, c'est de se livrer à une éducation de la volonté, de combattre cette veulerie des peuples fatigués, des classes trop civilisées. Tout pragmatiste est un apôtre d'énergie, non de cette énergie romantique, impulsive et passionnelle, qu'admiraient si fort Beyle et Mérimée, mais d'une énergie volontaire,
1. Voir dans la Revue Philosophique, septembre et octobre 1908. l'article de M. Schlnz, Antipragmatisme. Pour (m. Schinz le Pragmatisme est le résultat d'un temi)érament philosophique qui s'explique par les phénomènes sociaux au milieu desquels 11 s'est p^oduU^
calme, mélhodique, attentive, contenue, réfléchie telle que nous l'expose M. William James, dans un discours prononcé à l'Université de Colombia Kj
Assurément notre pouvoir d'action est limité les arbres ne croissent pas jusqu'au ciel. Mais nous ne connaissons pas nos limites, nous ignorons les ressources dont nous pourrions disposer pour agir; nos élans sont comprimés, nous n'employons jamais qu'une petite partie des pouvoirs physiques et moraux qui nous sont accessibles, « nos yeux sont comme couverts de cendres ». Dans la vie habituelle, une vitalité imparfaite nous rend poltrons et inertes! Les conventions sociales nous , arrêtent, le respect, nous dirions presque le snobisfne scientifique, nous empêche de développer, à l'occasion, les parties mystiques de notre nature. Il suffit qu'un mobile inusité, une excitation émotionnelle, une idée extraordinaire nous sollicite pour que nous fassions un effort de volonté inaccoutumé. De quoi ne sommesnous pas capables sous l'empire des excitations étrangères, de la colère, de l'entraînement, du désespoir, de l'amour, dont on connaît les effets dynamogènes, et de l'amour-propre, lorsque le sentiment de notre responsabilité personnelle entre en jeu? Un paysan plein de lenteur, transplanté à la ville, y prendra, en moins d'une année, les allures de la suractivité urbaine. Lisez la vie de Cromwell et (le Grant, ou tel épisode du siège de Delhi que cite William James, et vous verrez tout ce que peut la guerre pour éveiller nos torpeurs coutumières.
1 Traduit dans la nevue de philosophie du i" avril 1907.
Les habitudes nous oppriment. Beaucoup de gens échappent à cette oppression, d'une façon intermittente, par des escapades, des sottises qui les soulagent ; il n'est pas douteux, quoi qu'en disent les moralistes, que certaines fugues, certains excès ne soient des remèdes momentanés ; comme aussi l'effort pour résister à des attraits, à des tentations, nous hausse à un degré d'énergie supérieur, à une plus grande étendue de puissance.
Cet empire sur soi-même ou, comme nous dirions, dans le jargon du jour, cet aulo-impérialhmc , on peut l'obtenir par un dressage calculé. Ceux qui ont le mieux connu l'ùme humaine ont construit des disciplines ascétiques sur des plans d'énergie de plus en plus élevés. Tels sont les Exercices spiritueh d'Ignace de Loyola, et le plus vénérable de ces systèmes, YYoga dans l'Hindouslan, à l'usage des aspirants à la perfection, et dont les résultats sont l'impartialité du jugement, la force du caractère, le pouvoir personnel et la constance immuable de
l'âme.
A ce propos M. William James cite l'exemple d'un ami européen, légèrement névrosé, qui avait tiré des règles du Ilatha yoga des résultats merveilleux ; il était parvenu à vaincre le sommeil, la faim et le vol capricieux des pensées, à atteindre une paix insoupçonnée et la certitude du succès dans toute entreprise.
Nos pensées, poussées par la volonté, qui est elleipême mise en mouvement par l'émofion, le désir, exercent un pouvoir plastique sur notre corps, nous
permettent d'éliminer nos émotions superflues de nous en rendre maîtres, tôt ou tard, par une thérapeutique suggestive. L'homme autoritaire et cassant sera susceptible ,de devenir patient et raisonnable dacquérir des idées saines, de tourner à l'optimisme : sans s'élever jusqu'à l'héroïsme, il suffit de se donner sa parole d'honneur de faire ou de ne pas faire telle chose, pour y réussir. On raille le mind cure : M. William James estime que ce mouvement religieux outrepasse certainement les prévisions et les critiques rationalistes.
l':n dernière analyse, l'individu possède des pouvoirs variés, que, la plupart du temps, il ne réussit pas à employer ; presque toujours il se montre inféncur à son être plein et complet. Ces barrières prétendues invincibles que le tempérament, le caractère semblent nous imposer, viennent de la paresse ot de l'indolence. Nous ignorons nos limites. Rien ne justifie mieux le mot de Joseph de Maistre : « L'homme devrait agir comme s'il pouvait tout et se résigner comme s'il ne pouvait rien i. »
24 s^tembre 1907.
u» énergies humaine», nous devons rattacher le traité de •U Jues Payot, sur VEducatlon ae la volonté, qui dà e de tm. et qui vient dl'atleindre en ,m (Paris P Aicanl «a vînet ■septième éd.„„„. cela p«>uve à que, po.mn co^rrp^n-^ l'X -récocupations du public. M. Payot. dont le llvrrsadresS . uxjeunes gens, doit êt«, rangé parmi les pragmatls.es ?™m !<• mot et avant la lettre.
BouRDiîAU. — Prag-matisnid.