Paris
des maux de la vie, tirent une consolai ion de leurs croyances. En interdisant de laisser tomber dob idées qui pourraient ébranler leur foi, elle conseille d'éviter les questions qui ne peuvent être disculées sans renverser leurs espérances. » D'autant que les meilleurs, les plus scrupuleux sont souvent les plus malheureux.
Imbu juqu'à la fin d'esprit non conformiste. Spencer considère comme une vraie régression, dans la société actuelle, non seulement l'impérialisme belliqueux, mais l'impérialisme ecclésiastique, cette tendance dans l'Eglise d'Angleterre vers l'assujélissement à une classe sacerdotale qui caractérise les types barbares de société. Avec ses vêlements somptueux, ses symboles ornés de pierres précieuses, le clergé anglican aspire à devenir un corps d'intermédiaires entre Dieu et l'homme. .
Invariablement fidèle à l'individualisme dans tous les domaines, polili(juc, social, religieux, l'idéal de Spencer est à l'extrême opposé de celui d'Auguste Comte, calqué sur la centralisation latine et le catholicisme romain. Spencer vise à un minimum de iïouvernement et à un maximum de liberté. C'est qu'il suppose que les hommes sont capables d'arriver, par l'éducation, à se gouverner eux-mêmes. 11 n'y a, dans tous les ordres, de liberté qu*à ce prix.
En matière d'éducation i. Spencer est absolument hostile à l'enseignement de l'Êlat, dont il voudrait
1. Voir l'étude de M. Compayré sur Herbert Spencer et léducation scientifique, où la pensée de Spencer est si clairement exposée, sous un petit format. (Collection des Grands Educateurs.) Paris.
voir réduire les attributions dans tous les domaines, attendu que l'un des traits essentiels de l'évolution sociale est la spécialisation croissante des fonctions dans la société actuelle, et que l'incompétence générale de l'Etat a pour conséquence forcée soii incapacité spéciale. Il ne croit pas que la croyance laïque puisse en matière d'éducation remplacer avec avantage la croyance sacrée, et cela pour des raisons purement psychologiques. Un enseignement éthique fondé sur la raison ne peut avoir de prise que sur des natures déjà foncièrement morales. C'est le plus petit nombre. 11 ne suffit pas de prêcher le bien, pour que les hommes l'accomplissent : Video melioni... La raison n'est pas une force, c'est un instrument, une lumière qui éclaire les désirs et les mène là où ils veulent être conduits. Or on n'agit sur les désirs que par les sentiments. Lcs croyances sont donc ce qu'il y a de plus efficace. Il dira que toute discipline est mauvaise et qu'elle échoue fatalement quand elle se sépare de la discipline naturelle d'institution divine. Ce caractère agnostique et antirationaliste de la philosophie de Spencer a ouvert la voie au pragmatisme américain de William James et à la philosophie de M. Bergson, caii marque un courant plus profond de la pensée dite pragmatique. Essayons d'en indiquer la filiation cl l'opposition.
24 septembre 1907.
i\uus venons de montrer comment la philosophie d'Herbert Spencer aboutissait à une sorte de négation de la philosophie, à ce qu'on appelle VAcjnosii. cisme, à l'impossibilité, pour quiconque est exigeant en matière de preuves, d'entrevoir une explication satisfaisante touchant l'origine et la fin des choses. La science nous rend compte de l'enchaînement des phénomènes, elle se tait sur cette origine et sur cette fin. L'hypothèse de la création et l'hypothèse de l'évolution se heurtent à des difficultés également insurmontables. Au point de vue purement intellectuel, les solutions traditionnelles des religions, les explications individuelles des philosophies nous laissent dans l'obscurité la plus complète sur le sens de notre destinée.
Si l'on est porté vers une nonchalance sénile, l'agnosticisme nous ramène à l'indifférence souveraine de TEcclésiaste : Vanité des vanités.., à cette attitude intellectualiste, si bien exprimée par M. Renan, faite d'un mépris doux et superbe à l'égard des pauvres humains et de leurs vaines poursuites. Au sage désabusé, qui se contente de faire du monde sa proie intellectuelle, il ne reste qu'à contempler, dans rinaclion, ce jeu incompréhensible de la nature, à la fois si changeant et si monotone, tel qu'il se reflète dans le miroir de l'art et de la pensée.
Pour des caractères jeunes, énergiques, entreprenants, ce scepticisme intellectualiste devient au con-
traire le meilleur des stimulants. Il conduit à cher- 1 cher la vérité, ou plus exactement la valeur, l'efficacité des idées, non dans la spéculation philosophique, impuissante à nous en rendre compte, mais dans l'ac- ' lion. De même que nous estimons toute chose selon sa réussite, que nous jugeons l'arbre à ses fruits, l'homme à ses œuvres, on n'envisagera dans la philosophie et la religion que ce qu'elles comportent de résultats pratiques : telle est la tendance, la méthode connue sous le nom de pragmatisme.
Le pragmatisme se rattache étroitement à l'agnosticisme. Non seulement le pragmatisme s'interdit les grands problèmes qu'il juge insolubles pour l'intelligence humaine, mais il estime que le besoin de connaître est artificiel et illusoire en nous, qu^ la raison, incapable d'aller jusqu'au fond de la réalité, doit être orientée essentiellement vers l'action. Les questions ne sont dignes d'intérêt que dans la mesure où elles comportent des conséquences pratiques et une signification humaine. En présence d'une idée, le pragmatisme consiste à se demander : Que signifie-t-elle pour moi ? Que rendra-t-elle dans l'application ?
M. Mentré ^ prétend nous faire toucher du doigt l'envers du pragmatisme. Il nous met en garde contre cette mode étrangère, cet engouement qui n'est qu'une forme supérieure de l'utilitarisme anglais, la dernière expression de cette philosophie impérialiste et conquérante, partie de Locke pour aboutir à William James.