‹ Pragmatisme et modernisme [microform]Chapitre 16 sur 52 · L'ILLUSION PRAGMATISTE · texte numérisé non relu

L'ILLUSION PRAGMATISTE

Le pragmatisme est à la fois une orientation et une théorie de la vérité. Se donnant, comme son nom rindique, pour une philosophie de l'action, son attitude, absolument contraire à Tintellectualisme, au rationalisme, consiste à s'écarter des premiers principes, des idées pures, pour ne considérer que les dernières conséquences, les fruits, les résultats. M. F.-C.-S. Schilh'r reproche à Socrate, à Platon, d'avoir glissé dans la philosophie l'idée absurde et néfaste de connaissance a priori^ de vérité absolue, purement intellectuelle, détachée du sentiment et de l'expérience.

La conception que les pragmalistes se font de la vérité paraîtra très particulière. Ils s'accordent assurément avec les rationalistes sur ce point que la vérité naît de la concordance de nos idées avec la réalité. Mais nous ne pouvons obtenir de cette réalité qu'une connaissance relative, ^,'aphorisme de Protagoras : Vhomme est la mesure des choses, sert d'épigraphe au pragmatisme.^ Même en matière de science, nous sommes incapables d'atteindre à une

t ll.l USIOIt PRAGMATIStE.

notion parfaite et adéquate du réel. Dans ses livrer d'une pensée si profonde, la Science et l'hypothèse, la Valeur de la Science, M. Poincaré i prouve quJ notre édifice scientifique est en grande partie conventionnel. Les hypothèses des sciences se font et se défont comme la toile de Pénélope, et restent toujours soumises à la méthode expérimentale.

Il en est de même de nos idées et de nos croyances philosophiques et religieuses : les résultats qu'elles nous apportent quand nous en faisons la règle de notre conduite, le bien qu'elles nous procurent, fournissent, d'après les pragmatistos de l'école dJ W. James, la preuve qu'elles sont vraies, d'une vé- Hlr humaine. Les expériences scientifiques, fondées sur des hypothèses vérifiées, ont gratifié l'humanité du télégraphe, de l'électricité, de la vapeur. Les expériences religieuses, basées sur des croyances, ont apporté A nombre d'hommes la sérénité, l'équihhre moral, la bonté, ont guéri certaines maladies. Ce sont là des faits aussi certains, aussi vrais, aussi conformes à la réalité, que les résultats de la science, et si les expériences religieuses ne présentent pas le même caractère d'universalité que les expériences scientifiques, cela tient, selon W. James, à ce que nous ne voulons pas en faire l'épreuve! Inmes accorde même à l'expérience personnelle plus de valeur probante qu'à l'expérience scientifique loujours dérivée.

Et c'est ici que gît le paradoxe, l'équivoque, Tam-

1. Voir rarticle de M. Faguet dans la Revue latine. »- Jan* vlor 19ÔS.

biguïté du pragmatisme. Dans une de ses ironiques Xénies. Gœthe nous dit : ,« Quand je vois le pèlerin^ ie suis touché iusqu*aux larmes : — A quel point une idée lausse peut-elle rendre un homme heureux ! » Cette idée fausse, 'susceptible de procurer le bonheur, les pragmatistes la considèrent comme une idée vraie, parce qu'elle est utile, bonne, profitable, avantageuse. Rien ne prouve qu'elle réponde à une réalité extérieure ; mais les pragmatistes se font de là réalité une conception flottante. Notre croyance suffît à la créer, à la modifier. La vérité n'est pas, elle se fait, elle se vérifie, elle devient... Il s'agirait seulement de s'entendre sur le sens et la valeur des mots. Ce que les pragmatistes conçoivent comme vérité psychologique, nous l'appelons l'ommunément illusion. Quelles que soient les croyances philosophiques et religieuses, qui importent si fort à notre manière d'agir, nous ne voyons en elles que des illusions, les unes décourageantes et malfaisantes, les autres bienfaisantes, quand elles nous inspirent confiance en notre pouvoir de changer la réalité. Ces illusions, ces salutaires espérances représentent la vérité pragmatique. Quoi qu'en pense W. James, elles ne sont pas volontaires : elles naissent de la variété des tempéraments, des caractères, et, contrairement à la science, nous ne pouvons prévoir et prédire à coup sûr le résultat des expériences auxquelles elles sont susceptibles de nous entraîner.

Les idées, les illusions philosophiques jouent donc le rôle des hypothèses en matière de science.

» l'illusion PRAGMATlSTt;. 79

W. James ne s'attache qu'à celles qui peuvent incliner en un sens ou dans l'autre notre manière de vivre.

Matérialisme et spiritualisme ne sont autre chose que deux sortes d'abstractions et de symboles, mais de valeur inégale, au point de vue pragmatique. Si les lois naturelles devaient conduire notre monde plus près de la perfection, chaque homme raisonnable adorerait la matière tout comme Spencer adore son Inconnaissable. Mais si tout doit disparaître, si le monde doit s'abîmer dans le néant, sans souvenir et sans écho, si « la vie n'est qu'un court épisode entre deux éternités de mort », si l'humanité est vouée à un irrémédiable naufrage, si, seules, les forces inférieures, et non les plus hautes, sont éternelles, le matérialisme est une mer de découra- S^ement, de désappointement. Supposons, au contraire, qije les forces non aveugles sont destinées à prévaloir, nous pouvons dès lors espérer un meilleur avenir : le spiritualisme est une promesse, un stimulant pour l'action.

11 en est de même du déterminisme et du libre arhitre. La thèse du déterminisme, c'est que les individus, quoi qu'ils disent, pensent et fassent, n'exercent aucune action indépendante ; leur rôle se borne à transmettre à l'avenir la poussée du passé. Le déterminisme est une doctrine intellectualiste qui cherche partout le lien de cause à effet. Presque tous les philosophes l'ont soutenu, mais ils ont contre eux la croyance instinctive de l'humanité, le -ens commun. Les pragmatistes se rangent du côté

du libre arbitre, non qu'ils s'inquiètent de savoir si nous sommes plus ou moins responsables de nos actes, — pour sonder les reins et les cœurs, il faudrait'la main d'un Dieu, - mais parce que le déterminisme, à leurs yeux, mène droit au pessimisme veule ou à l'optimisme inerte, à l'hypothèse d'une perfection éternelle, telle que l'a soutenue Leibnitz, à l'idée que l'horloger divin a monté le monde une fois pour toutes, sans qu'il se détraque jamais. Or, la seule liberté, dans un monde déjà parfait, consisterait à souhaiter le pire. <Lê pragmaliste ne désire qu'une chose, à savoir que ce monde, doué de plasticité, puisse ôtre amélioré par l'effort volontaire des hommes. La valeur du libre arbitre réside pour lui dans la doctrine meliorisle. Le mehorisme est SOI. attitude entre le fatalisme pessimiste des durs et le fatalisme optimiste des tendres.

Bien loin donc de ne considérer, en plat.ulilitaire, que ce qui est immédiat, le pragmatisle se préoccupe ainsi des perspectives les plus éloignées : « Qu estce que le monde va devenir ?» „ . . ,

11 combat la tendance au monisme, à 1 unilé. Le rationaliste se flatte de posséder de l'univers la seule édition de luxe, définitive, ne varielur. Pour le pragmnli.te. il n'existe que des éditions inachevées, dos épreuves non corrigées, des pages détachées, des fouilles volantes, toujours sujettes à révision, partout où travaillent et agissent des êtres pensants. L'empirisme pragmatique n'arrive à rien d universel, il n'aperçoit que le détail 5 réformer, il est plu raliste-

l'illision prag.matiste. 82

De n.Ome en religion il professe le pluralisme et le meUonsme. A travers la végétation touffue, inextricable des dogmes, il ne retient que ceux qui favonsenl ses tendances. Le monde peut-il être sauvé ^ Pour les bouddhistes, il le sera nécessairement • misères, faiblesses, fautes leur apparaissent comme superficielles, le mal n'est qu'une ombre ; tandis que pour les désespérés le salut du monde n'est que chimère. Mais au lieu d'im monde absolument sûr en bien ou en mal, les pragmatisles estiment que la planète poursuit ses aventures ; au milieu des pénis, des découragements, des lassitudes sans nombre et sans fin, les pauvres humains y cherchent la sécurité : qu'ils aient le culte de l'énergie, qu'ils ne redoutent pas les risques à courir. Peut-être le salut ne peul-,1 être inlé.irral : tous du moins doivent y travailler, car 11 est œuvre collective, et implique l'acceptation tranquille du malheur privé. M. W James nous rappelle cette délicieuse épilaphe de l'antholog-e grecque : « Le marin naufragé qui repose sur ^•>-lto cote te dit : mels à la voile. Le courant qui MOUS a perdus faisait voler au large toute une flottille ue barques joyeuses. »

A force d'efforts et d'échecs, nous parviendrons à sauver le monde, c'est-à-dire à le changer en mieux. N csl-cc pas là l'illusion et l'hypothèse dont nous •y ons besoin pour la pratique de la vie ? Entre les '"•"X extrêmes du naturalisme cru et de l'absolu '••'"sccndantal, le pragmatisme fait place aux sen-

'■'eiils autant qu'aux idées.

!' faut y voir un proleslanlisme philosophique et

BouuoEAr. Pragmatisme.

PRAGMA'IISML.

religieux qui prétend déraidir, dédogmaliser, éparpiller la philosophie et la religion. Au lieu de se prosterner aux pieds de la déesse Raison, de s'agenouiller dévotement devant Notre-Dame de Tldée pure, le pragniatiste ne cherche dans les idées philosophiques que des bonnes à tout faire, pour le ménage de chaque jour. Le Dieu des pragmatistes ne siège pas non plus dans l'Empyrée, derrière les voiles du Temple. C'est un vieux serviteur fidèle, destiné à nous rendre des services domestiques, à nous aider à porter notre croix et à traîner notre malle, au milieu de la sueur et de la poussière des épreuves quotidiennes. iM. W. James réserve la qualité de gentleman au prince des ténèbres. 11 incline a la conception mystique d'un Dieu sensible au ca-ur, toujours vivant et agissant et qui ne cesse de nous suggérer courage et confiance. Peut-être même, par le subconscient, entrons-nous en communication avec des puissances cachées, et voici une porte entr'ouverte au spiritisme.

Cette nouvelle forme d'apologétique se soucie aussi peu de théologie que d'institutions ecclésiastiques. Elle est fondée sur l'examen personnel, sur l'expérience indi\iduolle. Home l'a justement condamnée sous le nom de modernisme.

Le caractère yankee s'y reflète à merveille, avec son mysticisme, sans vision ni extase, créateur d'énergie et de puissance, son sens pratique, ses visées ambitieuses et impérialistes qui n'aspirent à rien moins qu'à changer la face du monde, son rigorisme moral, si caractéristique dans la religion américaine.

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