L'Arte dl Persuadere. — Florence
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se sert la philosophie reste incompréhensible. Ses termes ne se peuvent définir. Nous voilà donc réduits à l'agnosticisme. L'homme, chaque homme est la mesure des choses : il ne peut concevoir que' des vérités relatives, c'est-à-dire que des illusions. La valeur de ces illusions se révèle à lui non par la théorie générale, mais par la pratique individuelle. Le pragmatisme qui consiste à éprouver ces illusions de l'esprit en les agissant, est une philosophie sans paroles, une philosophie des gestes et des actes qui abandonne le général pour s'en tenir au particulier.
Se perfectionner dans l'action, développer les énergies humaines dont nous ne connaissons pas d'avance les limites, tel est le but du pragmatiste; Pour mettre ces énergies en mouvement, il doit pratiquer l'art de se persuader soi-même et de persuader les autres. M. Prezzolini nous initie aux règles do cet art dans-une causerie souple, bariolée comme un habit d'arlequin.
Le penseur et le savant n'agissent sur les foules, le marchand n'écoule sa marchandise, le diplomate ne conclut ses traités, le capitaine n'entraîne ses sol- 'lats, le politique ne capte ses électeurs, le prêtre n'exalte les fidèles, l'avocat ne détermine les juges, l'amoureux ne touche le cœur de son aimée que '-rrAce aux ressources et aux roueries de la persuasion.
Persuader, cette « science de gueule », dit Mon-
laigne, ce don de l'âme, selon La Bruyère, qui nous
«nd maîtres du cœur et de l'esprit des autres, est
de toutes les formes de rimpérialisme celle dont il faut le plus se défier.
La persuasion n'agit pas comme une transfusion d'une intelligence dans une autre, mais comme un excitant de la volonté. La logique des idées est impuissante : c'est à la logique des sentiments, dont M. Ribot nous a démontré l'importance, qu'il faut faire appel ; la droite raison est sûre d'y faillir. Il s'agit de tromper le jugement, de séduire, de farder, de masquer les choses, de flatter, piper, corrompre. M. Prezzolini débute donc par une apologie du mensonge auquel il attribue une grande valeur sociale. Mentir est le devoir professionnel du diplomate, de l'homme du monde, l'A B C du savoir-vivre. Imaginez un médecin allant dire à son malade : « Vous crèverez dans trois jours. » Le père explique à l'enfant que les bonnes actions sont toujours récompensées, les mauvaises punies. Restituons au mensonge son importance dans l'éducation, dans la science même. Le positiviste qui vous bâcle une « loi » sur quatre faits mal observés, n'est qu'un menteur très impudent. Les atomes, les éons, ces personnages mythologiques à l'aide desquels les théoriciens de la science prétendent nous expliquer l'Univers, sont autant d'inventions mensongères. Toute poésie est menterie. Nous apprenons de M. Prezzolini les règles scientifiques du mensonge ; il doit être simple, d'accord sur nombre de points avec les faits, contenir quantité de détails précis. Prenons modèle sur Chateaubriand, lorsqu'il décrit minutieusement des paysages qu'il n'a jamais vus.
A quiconque cherche à persuader les hommes, à les prendre à la glu du mensonge, la connaissance de leur vraie nature est indispensable. Leur perméabilité au mensonge dépend de l'âge, de la caste, de l'éducation, de l'idiosyncrasie. Qu'on se garde surtout de s'adresser à la raison, ou même, uniquement, à l'intérêt bien entendu. Le monde marcherait comme une horloge trop bien réglée, si l'homme n'obéissait qu'à des motifs raisonnables et réfléchis. 11 est l'esclave de ses instincts et de ses passions. M. Prezzolini, qui cède ici à un excès de modestie, définit Vhomme un^gonllo smti^^^ si l'on pré-
tend dominer les hommes, il faut s'adresser au cœur, à la fantaisie, aux préjugés, tenir compte de l'égoïsme, de la bêtise, de la méchanceté, qui n'est bridée que par la crainte de l'opinion, de la prison ou des peines éternelles, connaître pour chacun les points faibles, le défaut de la cuirasse, le talon d'Achille, se mettre à l'unisson de l'ensemble, hurler avec les loups et braire avec les ânes. Une même doctrine doit être enseignée de façon différente, !^elon les temps et les milieux.
M. Prezzolini recommande à son sophiste de ne pas se laisser arrêter par les scrupules. La fin justifie les moyens. Un bien ne se peut obtenir qu'au prix de quelque mal. Le désir de perfection n'est que le prétexte de l'inaction et de la paresse. Que diriez-vous d'un général puritain qui hésiterait à livrer bataille le dimanche, bien qu'il soit sûr de la victoire ?
Un autre préjugé 5 combattre, c'est nue la force
iJNt: SOPHISTIQUE DU PRAGMATISMB.
est inefficace, que la répression, la violence, les menaces valent moins que les raisonnements sensés, les paroles tranquilles. Songez aux huguenots de France, aux Maures d'Espagne. L'inquisition, la guillotine produisirent un grand effet de conviction. Avec un pen do vigueur au début, la Révolution eût été peut-être étouffée dans son germe.
Mais comment M. Prezzolini, dans ce manuel pragmatique de la persuasion, néglige-t-il le procédé le plus usuel, le plus persuasif, le dollar, le carnet de chèques, le pot de vin, la buona mano, le fonds dos reptiles, l'argument péremptoire pour réduire à merci le député rebelle, le tribun réfractaire, le juge récalcitrant ; l'instrument de conversion infaillible, qui, du jour au lendemain, ralliera l'anarchiste le plus endurci à la cause de l'ordre, au principe d'autorité, si vous le nommez seulement gardien do la paix ou premier ministre ?
Avant de persuader les autres, il s'agit de se persuader soi-même, de se convaincre que l'on est susceptible d'atteindre l'espèce de félicité que l'on poursuit, de résoudre l'équation entre nos désirs et notre puissance, de transformer le moi, de le plier à la réalité de telle sorte qu'il en tire quelque contentement. Il existe pour cela nombre de procédés et d'artifices. Le plus élémentaire consiste à se répéter qu'on est moins malheureux que tel ou tel, à cacher ses douleurs, à s'abstenir de ruminer le passé : après tout^ en [in de compte, les choses pourraient être pires. On se console avec ces phrasessirops et ces paroles-taffetas.
L'ascétisme religieux use d'une méthode plus sérieuse et plus sévère ; elle consiste à ôter toute valeur aux choses qu'on ne possède pas, à mépriser les qualités qui nous sont refusées, à écarter le péché qui trouble la tranquillité de l'âme, à considérer les jouissances matérielles comme trompeuses et éphémères.
AujourÏÏliui la médecine se targue de remplacer la foi ; elle a recours à l'hydrothérapie, aux injections sous-cutanées de caféine. M. Prezzolini met son espoir dans les progrès de la pharmaceutique, qui parviendra peut-être à nous fabriquer des pilules de résignation et des mixtures d'insensibilité.
Le remède le plus ingénieux contre les maux qui nous assaillent a été découvert en Amérique. C'est la cure mentale, le Mind Cure, le Gospel of relaxation, le DonH wornj movement. Il consiste à se suggestionner soi-même, à considérer la peur, la crainte, l'anxiété, le pessimisme, la mauvaise humeur, les noirs pressentiments, la défiance de soi ol des choses, comme un état d'âme vulgaire, misérable, désagréable, dont il faut se. délivrer à tout prix. Il s'agit de se maintenir vif, joyeux, allègre, dans une température constante, claire et sereine, et de faire appel non à la médecine des docteurs, mais aux forces spirituelles. Vous sentez-vous, au réveil, poussif et fourbu, donnez-vous pour mot d'ordre de la journée : santé, vigueur, jeunesse. Habituez-vous à moudre dans votre esprit, comme ^nr un orgue do Barbarie, la ritournelle des prévisions optimistes : Fata viam invenient, tout s'arran-
PRAGMAïISMt;.
géra, parbleu ! parfait ! bravo ! Ne vous agitez pas, obligez vos lèvres à garder le pli du sourire. Ditesvous qu'il n y a rien de plus ridicule que d'avoir Tair mécontent, fâché, déçu. Considérez comme le signe d'une mauvaise éducation de parler d'impressions pénibles, de vous plaindre du temps qu'il fait, de geindre sur les indispositions, les désagréments, les traverses ordinaires de l'existence.
On raconte monts et merveilles de la cure mentale, dont les adeptes forment une secte chrétienne. Ils parviennent, comme au moyen âge, mais par des procédés moins liturgiques, à chasser les démons de la tristesse et du doute. Ils accomplissent de vrais miracles, avec économie sur les anciens procédés. Jadis on allait en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Aujourd'hui, on supprime les personnes interposées et l'on obtient, par soi-même, des changements merveilleux du caractère humain.
Les faibles, il est vrai, ne peuvent se passer du secours d'autrui, de la vie en commun, de la suggestion par imitation, lorsqu'ils veulent changer d'humeur et d'habitudes. Les couvents remplissaient cet office. Ils réunissaient les vies manquées, les énergies défaillantes, les fragments d'hommes, de même que certaines industries utilisent les résidus, les poussières, les fumées, les épluchures. Ces scories, ces détritus d'âmes étaient agglomérés par la confiance dans la divinité, en un ciment dur comme le granit. Il ne reste aujourd'hui que le suicide. Notre société inhumaine ferme tout refuge aux blessés, aux vaincus de la vie.
Notez que dans ces procédés d'auto-suggestion, d'auto-persuasion, l'intelligence ne joue qu'un rôle tout à fait secondaire et subordonné. Nous n'agissons pas en vertu de délibérations préalables. Ce sont nos désirs qui nous poussent ; la raison nous sert seulement de lanterne, pour nous conduire là où ils veulent nous mener. x( Nos motifs sont des romans psychologiques que nous bâtissons à mesure que nous agissons. » La preuve en est dans la suggestion par le sommeil hypnotique. Quand une fois éveillé, le sujet obéit à un ordre dont il n'a pas conscience, il se forge à lui-même des motifs pour l'accomplissement de l'acte qu'il se figure volon- Inire. En s'appuyant sur les phénomènes d'hypnotisme, James soutient ce paradoxe que les attitudes extérieures engendrent les émotions intérieures ; on a peur parce qu'on fuit, on souffre parce qu'on pleure. A celui qui veut avoir la foi, Pascal recommande de prendre l'eau bénite, d'assister au sermon, de s'agenouiller, de plier la machine, de s'abêtir ; un moyen infaillible de croire au bien c'est de le pratiquer.
Toujours soucieux de donner à son essai sur la ftcrsuasion une tournure humoristique, M. Prezzolini rappelle qu'il y a une mécanique et une hygiène <io la croyance, comme pour les soins de la bouche et les maladies de la peau; qu'il existe, sous d'autres noms, des cliniques et des instituts orthopédiques pour l'assainissement et le redressement de la foi.
Par les attitudes, les gestes, les répétitions, on •^st susceptible de se composer les personnalités les
plus diverses, de devenir, au milieu de tous ces moi artificiels, l'imprésario d'une troupe de théâtre, de croire à chacun des personnages que Ton joue ainsi que les acteurs à leur rôle. Les menteurs finissent par être dupes de leurs mensonges, nombre de héros, d'après xM. Prezzolini, ne doivent leur prestige qu'à l'attitude mensongère dans laquelle, dès le début, ils se sont ancrés. On adopte une attitude et l'on finit par devenir réellement l'homme de pose que l'on veut paraître. D'autres ont recours aux adjuvants susceptibles d'agir sur les nerfs, sur l'imagination, alcool, éther, café, opium, coca. Bref, rien n'est moins intellectualiste que ces procédés pour se persuader soi-même.
Dans la seconde partie de l'essai, M. Prezzolini énumère et commente les différents moyens de persuader les autres, de les incliner ti nos fins. Sa rhétorique pragmatiste témoigne de la même ingéniosité, assaisonnée de jeux d'esprit.
29 octobre 1907
Après nous avoir indiqué les moyens de nous procurer l'humeur propice et désirée et de prendre un énergique empire sur nos propres sentiments, en nous persuadant et en nous suggestionnant nousmêmes, M. Prezzolini expose et énumère des receltes propres à étendre cet impérialisme aux autres,
à les diriger selon nos volontés, à les plier à nos fins.
La rhétorique est le plus ample et le plus usé de ces instruments de persuasion. Les découvertes de la physiologie, la suggestion hypnotique, fournissent aujourd'hui des méthodes plus profondes, plus sûres, plus durables ; mais la parole, dans les conditions ordinaires, gardera toujours son efficacité. L'artiste en persuasion est un prince du verbe qui connaît la valeur logique et psychologique des mots et des phrases. Quelle n'est pas leur puissance ! Les mots changent l'aspect, la qualité des hommes et des choses, les accroissent ou les diminuent, les ennoblissent ou les avilissent, costument les pensées, vernissent les défauts. Par des mots adulateurs, nous nous flattons nous-mêmes ; un jeu d'esprit nous pose en émule de Voltaire, l'aumône de quelques sous, en rival de saint François. Les mots proxénètes inclinent à notre désir la complaisance des femmes. Les mots courtisans nous procurent honneurs, richesse et pouvoir.
Les sophistes grecs, qui ont pesé le sens des mots '1 tiré parti de leur ambiguïté, ont laissé un souvenir de mimes et d'acrobates de la linguistique ; -•ïj a négligé tout ce qu'il y a d'important dans leur i< nlative d'enseigner l'art de dominer les hommes. M. Prezzolini salue en eux les Bacon de la science Psychologique : pour commander aux hommes, iL t\:;t essentiel de pénétrer leurs motifs..
Il nous met en garde, tout d'abord, contre le préjugé intellectualiste qui considère la parole persua-
sive comme une communication de concepts plus ou moins abstraits. Faire connaître aux autres ce qu'ils ignorent est une impossibilité absolue. L'homme le plus éloquent, fût-il un Mirabeau, ne saurait donner à un aveugle l'idée de la couleur, à un sourd l'idée du son, à un muet du sérail l'idée de l'amour, à une vierge l'idée de la maternité. La parole persuasive consiste à faire surgir des images, des sensations qui dorniaienl dans l'âme de celui qui écoute, sous un voile plus ou moins épais : elle cherche non à transformer l'intelligence, mais à déterminer la volonté, à exciter les désirs, à créer les illusions, à enflammer les espérances.
Rien ne met mieux en relief ce rôle anti-intellectualiste de l'éloquence que les sophismes esthétiques et moraux : « Cela est beau, cela est bien, donc cela est vrai », ou inversement. Les orateurs furibonds, les poètes magniloquents exercent un tout autre pouvoir sur les esprits que les logiciens et les ratiocinants. M. Prezzolini cite l'exemple de Chateaubriand, qui tire une preuve de l'existence de Dieu du chant de l'alouette, et démontre la vérité du Christianisme par la beauté de ses rites. Le style de Chateaubriand a conquis plus d'adeptes à la réaction catholique que les raisonnements d'un Bonald. Ce genre de persuasion a surtout prise sur les races méridionales ; son action est superficielle, car elles passent aisément d'un extrême à l'autre. L'œuvre de Victor Hugo fut plus puissante encore. Grâce à la profusion, à la splendeur de son vocabulaire, ce sophiste sublime a prêché aux générations succes-
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hives la légitimité, le culte de Napoléon, de Louis- Philippe, le socialisme humanitaire, la République universelle, et il est mort dans une apothéose.
Les brillantes métaphores, les affirmations imperlurbables, les répétitions si usuelles dans les prières religieuses (récitation du chapelet, des litanies), et <Jans le système de publicité des journaux, sont des procédés directs ou indirects de persuasion, qui n'ont rien de commun non plus avec la logique intellectualiste.
11 en est de même des phrases attractives. Elles jouent un rôle considérable dans la rhétorique du commerce, de la finance, de l'industrie. Les commis-voyageurs, les illustres Gaudissarts, ces diplomates de bas étage, qui parlent au nom des calicots, de la draperie, des vins, se montrent parfois très supérieurs aux ambassadeurs chamarrés des souverains, et serviraient d'excellents maîtres de sophistique pragmatique. D'autres, non moins habiles, emploient, à l'opposé, l'artifice de la dépréciation, tel le charlatan de foire, qui surprend l'attente des badauds par des diminutifs successifs : « Ce n'est pas 5 fr., ce n'est pas 2 fr., c'est 1 fr. 95. » Les rabais pour causes de liquidation relèvent de ce genre de piège, d'attrape-nigauds. Les Américains sont passés maîtres dans la préparation des souri- «Mères les plus variées à l'adresse du public, qui toujours s'y laisse prendre.
A côté des phrases pour convaincre, il y a les phrases pour cacher, les adoucissements de langage, calculés et insinuants, destinés à déguiser les idées
tristes ou odieuses, à verser l'huile des euphémismes sur les engrenages sociaux. Le précepte de Boileau : « J'appelle un chat un chat et Uollet un fripon » ne nous mènerait à rien dans le monûe. Dites de Rollet qu'il est sujet à des absences en matière de « délicatesse ». Outré (une l'ois en sa vie) des propos de table que les Concourt lui prêtaient dans Icxiv Journal, M. Uenan écrivait « qu'ils étaient totalement dépourvus d'idées générales », ce qui équivalait, dans son esprit, à les qualifier de sots fieffés. Au lieu de « détester » quelqu'un, vous ne devez éprouver pour lui qu'« une sympathie imparfaite ». S'agit-il de « plaire » à une gentildonna, la préciosité du langage est de rigueur : lisez la Nuit et le moment^ de Crébillon fils ; rien n'est plus décent dans les mots, rien n'est plus scabreux dans les gestes. Les mots nous gouvernent. M"* de Uenal, dans Rouge et Noir, aimée par Julien Sorel, ne pouvait distraire sa pensée du bonheur de sentir Julien couvrir sa main de baisers enflammés : « Tout à coup, l'affreuse parole : adultère, lui apparaît. Tout ce que la plus vile débauche peut imprimer de dégoùlanl à l'idée tle l'amour des sens se présenta à son imagination... » M"* de Rénal ne se reprochait pas sa coiidiule en pensant à la chose ; le mot se présente et lui fait horreur ^ Les personnes bien nées ont des estomacs si délicats qu'elles ne peuvent digérer que des demi-vérités toutes menues, ju'il faut avoir soin de ne leur présenter que soUs forme do laxatifs enveloppés d'arômes.