‹ Pragmatisme et modernisme [microform]Chapitre 20 sur 52 · Taine, Essai aur Stendhal · texte numérisé non relu

Taine, Essai aur Stendhal

.\ul ne lire un plus grand profit de la crédulité humaine que le marchand de promesses, le vendeur d espérances. Ils usent et abusent du temps futur (|u. se prête à remplir toutes nos prévisions, à com^ hier tous nos vœux, qui ne dit non à personne, et cjue personne ne peut convaincre de mensonge puisque nul voyageur n'en reviendra jamais. C'est le relugtum peceatorum des poètes sans lecteurs, des inventeurs déconfits, des politiques rebutés, des amants évincés. Aux haines impuissantes, l'avenir apportera la douce consolation de la vengeance Les vaticmaleuis socialistes, les prophètes de l'âge d'or changeront la face du monde. O merveille î ces faiMicanls d'utopies, de sornettes, finissent par s'abuser eux-mêmes, par croire à leurs inventions.

D'autres se font les apologistes du passé. Ces laudatores tenrporis acii, qui ont les yeux placés derrière la tête, s'adressent aux réactionnaires, aux msonéisles. Ils appartiennent au type légal, que Wells oppose au type législaii( : pour les premiers, I édifice social, construit une fois pour toutes, se ^^'«^^norc chaque jour ; pour les seconds, il est loujours en chantier.

Révolutionnaires exaltés, ' conservateurs endurcis font également appel au principe d'autorité comme a un argument sans réplique. Celui-ci vous ferme '•• houche par une citation de saint Thomas, celuilà vous écrase sous une formule de Karl Marx. La îoule partage la superstition de Carlyle : le génie '«^ste génie à quelque objet qu'il s'applique, jamais "n homme de « génie » n'a pu dire une bêtise.

BoijRDFAU. — Pratrmatisme. y

Sous le pavillon d'Homère, de Dante, de Shakespeare, de Gœlhe, les gens de lettres vous glissent leur calembredaines. En vertu de la forcé persuasive du môme princip'e d'autorité, les fournisseurs inscrivent sur leurs catalogues les noms de leurs clients de marque, S. M. le roi des Belges ou S. A. le prince de Monaco.

Nous ne pouvons suivre M. Prezzolini dans la revue qu'il passe de toutes les ressources de la persuasion : l'attitude, l'emphase, l'ironie, la caricature. Les plus favorisés sont les persuasifs convaincus : mieux que les autres, les vrais apôtres ont la foi, la chaleur, l'enthousiasme communicatifs.

Finalement, M. Prezzolini esquisse à notre usage une sorte de manuel de charlatanisme scienlifico-lilté raire, dont il nous semble que sa revue Leonardo offre un assez louable modèle. Cette revue, nous dit une notice encartée dans VArl de persuader, est « la plus vive, la plus originale, la plus batailleuse, la plus indépendante, la plus sincère et la plus franche des revues italiennes... » Nous n'y contredisons point. Non sans quelque sourire sous cape, M. Prezzolini prend la défense des journalistes chargés à leur tour de persuader le public. Des esprits maladifs ont perdu leur temps à recueillir les bévues à travers les meilleurs journaux. Etant donnée la nécessité quotidienne où se trouve le rédacteur de gazette d'improviser sur tous les sujets, il sérail plus intelligent, remarque M. Prezzolini, de s'étonner des dates exactes, des faits vrais, des maximes non crétines, des trouvailles ingénieuses que Ton

rencontre sous sa plume. S'agit-il d'articles littéranes, M. Prezzolini recommande aux critiques, pour peu qu'ils aient de fantaisie, de lire le moins possible le livre dont ils parlent, de se contenter du seul titre; aussi craignons-nous que l'excès d'attention avec lequel nous avons feuilleté ÏArt de persuader, ne nous fasse encourir le secret mépris de M. Prezzolini. A quoi bon tant de scrupule professionnel ? Ce qu'un homme d'esprit écrit à propos ^'^'" «IN»'' qu'il n'a pas ouvert ne vaut-il pas cent lois plus que les notes minutieuses d'un copiste sans imagination ? Sur la foi de la couverture, parleznous au contraire du livre idéal, du livre songe, du livre désir, du livre besoin : le vrai titre d'une causerie littéraire devrait être : Prétextes,

Dans sa conclusion, notre auteur nous coupe bras et jambes sur les avantages que nous pourrions tirer de son traité machiavélique de la persuasion. On naît persuasif comme on naît poète, comme on naît rôtisseur, d'après VAImanach des gourmands. Aucun traité d'esthétique n'a jamais créé un seul peintre, aucune rhétorique n'a jamais formé un seul orateur. L'intelligence y est superflue.

La persuasion ne peut s'apprendre dans les livres, parce qu'elle n'a rien d'intellectuûl. Comment l'efficacité de la parole s'expliquerait-elle par l'iulolli- '^''•nce chez les orateurs populaires ? S'il y a un genre < -mtraire à la raison, éphémère, infâme, vulgaire, »ait de grands mots vides de sens, de lieux communs i^ans réalité, de petites roueries ignobles, de sophismes ridicules, de rabâchages intolérables, de

promesses trompeuses, c'est bien l'éloquence des politiciens. Ces tribuns, ces meneurs si chers à la foule, parce qu'ils lui parlent le langage de ses passions, ces dominateurs de gouvernement plus redoutables que les généraux d'armée, ces chefs de parti, ces « galopins électoraux », ces rusés pantins des assemblées parlementaires et des réunions publiques, n'ont pas une idée originale, pas une pensée neuve ; à la lecture, ils donnent des nausées. Et grâce à ce flux de paroles, ils parviennent à s'imposer, tant est formidable le pouvoir de la médiocrité et du mensonge.

Considérez d'autre part les saints, ignorants, courts d'esprit, incapables d'éloquence, qui semblent rechercher Vasinité parfaite comme on poursuit un idéal : leur foi transporte les montagnes, ils exer cent une influence bien autrement contagieuse que celle des hommes d'esprit, ou de savoir, ou de richesse.

C'est que la persuasion est un fait psychique mys térieux comme le miracle, une sorte de fascination, de magnétisme, une force occulte, une transfusion de pensée qui se transforme en acte, qui entraînt: les foules au sacrifice ou au massacre. Ces phéno mènes de suggestion sont encore insuffisamment étudiés. M. Prezzolini fonde, sur leur connaissanr*' approfondie, des espérances plus ou moins chimériques. Il prévoit, par exemple, le temps où l'on pourra agir par l'hypnotisme sur le moi subliminal, dans l'éducation que l'on donne aux jeunes gen>. et leur inculquer des principes, des règles de cou-

une SOPIIIStiQLE DU PRAGMATISME. 101

duile, infiniment plus stables que par la défectueuse méthode rationaliste. Les modernes évangiles du calme, de la félicité, cherchent à obtenir ce résultat par une thérapeutique interne qui consiste à créer en nous-mêmes le royaume des cieux.

Les solutions définitives restent à trouver. Aussi l'nrt de persuader restera longtemps encore une élude des formes extérieures et mécaniques de la persuasion, susceptible d'être utile aux seuls doués, aux seuls initiés, en éveillant leur attention et en améliorant leur tactique, mais cet art est incommunicable.

Si nous avons insisté, peut-être un peu longuement, sur la sophistique de M. Prezzolini, c'est qu'elle se mêle à des vues pénétrantes et originales. Kllc combat le préjugé intellectualiste si répandu en France. Elle forme un curieux chapitre de la méthode pragmatique, importée d'Amérique, et dont Il vogue s'étend en psychologie, en logique, en reliiiion, sous le nom de mndcnusnic ; on médecine <'l jusqu'en métaphysique.

î9 novembre 1907

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