F. Alcan
V Chevalier et Rivière. 1906.
La notion de la nature humaine s'est modifiée du tout au tout, au cours du dix-neuvième siècle. L'ancienne école, de Descartes à Th. Reid, jugeait l'Ame humaine une, simple, homogène, toujours identique à elle-même, susceptible de se connaître, de se gouverner par le simple jeu de sa volonté libre, n'ayant pour se conduire elle-même et pour organiser la société qu'à faire appel aux lumières d'une raison proclamée uniforme, universelle. C'est la conception rationaliste, dominante au siècle dernier, et dont s'inspiraient les hommes de la Révolution, lorsqu'ils prétendaient faire table rase de tout le passé.
Une idée tout opposée, celle d'évolution, de développement organique, élucidée principalement en Allemagne, s'est substituée au rationalisme. Ce n'est pas la raison qui guide l'homme, ce sont ses instincts cachés, fruits de l'hérédité, de la race, qui le poussent à son insu. L'activité humaine est, pour une grande part, inconsciente. Nul n'a mieux en relief que M. de Hartmann, l'auteur de la Philosophie de V Inconscient, ce caractère d'une activité qui s'ignore elle-même, qui obéit à des lois immanentes, dans la vie corporelle, dans l'esprit humain, l'amour des sexes, la sensibilité, le caractère, la religion, l'art, la moralité, la pensée, l'histoire, etc.. Nous ne connaissons guère de lecture plus utile, si l'on Teut se délivrer du préjugé rationaliste, source infinie d'erreurs.
Hartmann cite une foule de précurseurs : Kant, Herder, Schelling, Schopenhauer. En France, Maine
do Biran a été le premier philosophe qui ait soupçonné le rôle et l'importance de l'activité inconsciente : son attention avait été attirée de ce côté par la lecture de Cabanis. Cabanis démontre aue la vie affective plonge ses racines .dans l'organisme : notre lempéramcnt, notre caractère, notre humeur qui en dépendent, échappent à notre arbitraire, à notre contrôle. Loin d'être identique à elle-même et maîiresse d'elle-même, l'âme humaine, le moi, intimement hé à l'organisme, est instable, susceptible de se modifier, de se désagréger, dans les maladies de la mémoire, de la volonté, de la personnalité, si bien étudiées par M. Th. Ribot.
Cette part d'activité inconsciente s'est vérifiée avec yuxe précision éclatante, grâce aux travaux de Braid, do Ch. Richet, de Charcot, de Bernheim, de Pierre Janet, de Sollier, de Myers, de Carpenter, de Grassot, sur les phénomènes d'hypnotisme, de suggesl'on, de cérébration inconsciente, d'automatisme psy. cl.ologique. Leurs expériences, sorties du domaine 'lu charlatanisme pour entrer dans celui de la science, révèlent qu'il existe un monde d'idées, de souvenirs' <l<^ sentiments, tout à fait en dehors de la conscience nrdmaire, et qui se manifestent par des faits irrécusables. C'est là, d'après VV. James, une décou- V' rte capitale en psychologie.
Celle partie de nous-mêmes, soustraite à la consr'-nce ordinaire, M. Myers la désigne sous le nom •' moi subliminal. Une comparaison de Jean-Paul nniis fera mieux comprendre la terminologie du doc- '•"T Myers : « Le globe si plein et immense que peu-
plenl nos souvenirs ne découvre à l'esprit, à chaque seconde de sa révolution, que quelques pics lumineux ; le reste de ce monde reste enseveli dans Tombre. » — Ce pic lumineux, c'est notre moi réfléchi et conscient, notre personnalité, telle que nous sommes susceptibles de la connaître, telle que nous la voyons penser et agir dans la conscience comme dans un miroir. Mais au-dessous de la ligne d'ombre, au-dessous de ce seuil (limen) de la conscience, nous possédons une personnalité plus vaste et plus complexe, un moi subliminalj plongé dans les ténèbres, dont le pic lumineux représente la zone privilégiée.
Le docteur Grasset a repris la thèse de Myers ; il l'élucide et la circonscrit. Il désigne par le point 0 le pic lumineux de Jean-Paul, et donne le nom de polygoncy de moi polygonal, de psychisme inlérieur au moi subliminal de Myers. Ces termes ne sont pas un pur symbole : le docteur Grasset estime que ces centres psychiques inférieurs et supérieurs sont susceptibles de localisation organique.
Au domaine de VInconscieni, du moi subliminal, du moi polygonal, du psychisme inférieur appar tiennent d'abord les sensations de la vie affective trop faibles pour être perçues, et, dans un sens plus large, les sensations, volitions, habitudes, souvenirs soustraits au contrôle de la conscience. Certains souvenirs disparaissent, par exemple, un temps plu? ou moins long, sans que la mémoire en soit abolir puis surgissent à l'improviste dans le champ lumi neux et conscient de l'esprit.
Nombre de caprices, d'impulsions bizarres, de passions irréfléchies, aveugles, les complications sentimentales où nous nous engageons pour ainsi dire malgré nous, tout ce que nous inspire et nous dicte l'impérieux instinct de conservation et de continuation de l'espèce, tout cela nous vient du moi subliminal.
Ces deux parties de notre moi supraliminal et subliminal se dissocient, se désagrègent, exercent une action séparée dans la distraction et dans l'habitude. Chez le distrait, tandis qu'O suit son idée, le polygone accomplit maint acte dont il ne se rend pas compte. Archimède sort dans la rue en costume de bain, en s'écriant : Eurêka !
Cette désagrégation se manifeste mieux encore dans le sommeil et le rêve, où les centres psychiques inférieurs agissent pour leur propre compte. Dans le rêve, le pic lumineux s'est éteint ; c'est cette couche de nous-mêmes, ensevelie dans l'ombre, à l'état de veille, qui s'éclaire soudainement. Nous nous apercevons nous-mêmes sous un autre aspect, avec d'autres souvenirs, une autre volonté, d'autres sentiments. Stevenson raconte qu'il doit au souvenir de ses rêves les plus belles images de ses romans.
Cette action du moi subliminal s'exprime dans le îïénie et l'explique de façon plus satisfaisante que l'hypothèse de Lombroso, qui assimile le génie à une psychose dégénérative. L'inspiration, l'intuition, l'invention naissent de l'imagination subliminale, polygonale. Ces mots à signification lointaine, qui nous émeuvent dans VAgamemnon d'Eschyle,
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les romans toujours improvisés de George Sand, les ineffables pages de Mœterlink sur le silence, s'élaborent dans les obscures profondeurs du subliminal, pour s'épanouir en belles œuvres.
Le psychisme inférieur n'est pas seulement une source d'exaltation sublime. Il cause à l'activilé volontaire des perturbations profondes, obsessions, impulsions, auto-suggestions, idées ou émotions fixes, phobies, terreurs de la solitude ou de la foule, des bêtes, de la plaine ou de la montagne, legs d'une humanité primitive, conservée par l'hérédité, incapacités de motricité, d'attention. Dans ces altéralions, le moi subliminal tend à se dépouiller de son caractère anonyme, à former une personnalité distincte qui s'ébauche dans le rôve et se révèle dans le somnambulisme. Les actes psychiques apparemment volontaires du somnambule ne contredisent pas l'automatisme, car sa volonté n'est pas libre, son attention n'est pas réfléchie.
Dans l'hypnotisme, sommeil provoqué, somnambulisme artificiel, les centres supérieurs, les centres de contrôle et d'arrêt, dorment également ; le moi subliminal apparaît comme un personnage qui s'est substitué à la personne habituelle. Semblable à lady Macbeth, qui perd toute prudence et toute discrétion pendant son accès de somnambulisme, l'hypnotisé dévoile des secrets que ses centres supérieurs, à l'état de veille, ne lui auraient jamais permis de trahir. Ce psychisme inférieur, en cas d'hypnose, est d'une malléabilité particulière ; il pourra ne voir et n'entendre que l'hypnotiseur. Sa mémoire poly-
gonale emmagasinera des suggestions à longue échéance qu'il accomplira, sans savoir pourquoi, à l'état de veille. L'hypnotiseur pourra jouer ainsi le rôle de conseiller criminel ou de guérisseur bienfaisant. 11 est sans doute impuissant, remarque M. Grasset, à faire de l'homme un génie, mais il peut affranchir la conscience de l'envahissement de l'idée ûxe, délivrer de certaines habitudes morbides, rendre au sujet sa dignité perdue.
La distinction de VO et du polygone aidera enfin à résoudre des questions de responsabilité. En matière de crimes passionnels, de crimes grégaires, par exemi)le, il est plus que probable que 0 n'a pu dominer le polygone. Dans la psychologie des foules, 0 c'est le meneur, le berger, la foule c'est le polygone qui subit la i)oussée impulsive, aussi capable d'éteindre un incendie que de brûler une usine.
Mais Myers tire de sa théorie du subliminal des conclusions singulières. Cet expérimentateur si prudent aboutit à des conclusions d'une hardiesse extravagante. Il prétend apporter des preuves scientifiques de la si)iritualité de l'ame et de sa survivance. Les altérations de la personnalité nous démontrent que notre mof peut se dissocier. Myers croit trouver dans les hallucinations télépathiques, les phénomènes de suggestion à distance, la pre.uve que le moi subliminal peut se détacher de l'organisme auquel notre moi conscient reste enchaîné.
La Société de recherches psychiques, fondée par Myers en 1880, a réuni dans ses enquêtes plus de vingt mille cas, dont elle a retenu seulement un très
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petit nombre, d où la fraude ou Tillusion semblent absolument écartées, cas de télépathie, d'apparitions, de pressentiments justifiés par des maladies ou par des morts, de messages d'outre-tombe, relatant des faits reconnus vrais. Il a consigné ces résultats dans ses Fantômes des vivants ^ et dans les pages posthumes de la personnalité humaine, consacrées aux fantômes des morts, et il en tire l'hypothèse, d'après lui démontrée, d'une Psychorrhée, d'un écou lement de l'àme, du moi subliminal détaché des organes, d'esprit désincarné survivant à la mort corporelle.
Le moi supraliminal, ainsi raisonne Myers, s'est organisé pour la vie terrestre ; mais le moi subliminal qui produit, dans sa région supérieure, les inspirations du génie, est susceptible d'entrer en corn munication temporaire avec le monde spirituel, par la possession, le ravissement et l'extase ; bien plus encore il peut atteindre Vau delà, le monde meta éthéré, en dépouillant son lourd vêtement de chair, et nous en rapporter, après la mort, à nous vivants, un message authentique d'amour et de paix.
Malheureusement les preuves fournies par Myers ne sont pas convaincantes. Pour quelques cas où des pressentiments, des hallucinations coïncident avec des maladies et des morts, combien s'en trouvet-il où la concordance ne se réalise pas ! Si vous faites tirer un régiment à la cihio, dans la nuit, quelques balles, sans doute, atteindront le but, sans
1. Phantasnis of the living traduit en français ijar M. Jank» levitch, sous le titre : La personnalité humaine, sa sunivano ses manifestations supra-normales, Paris, F. Alcan. 2* éd. 19(m
qu'on en puisse conclure que les tireurs sont doués de seconde vue. En matière de télépathie, de suggestion à distance, le cerveau de A peut agir sur celui de B par des ondes vibratoires d'un caractère inconnu. Enfin le moi subliminal donne la raison des phénomènes spirites, sans qu'il soit besoin dimaginer une désincarnation de l'esprit. Lorsque le médium, de bonne foi, vient d'entrer en transe, il ne vit plus que par le psychisme inférieur. L'esprit qui parle par sa bouche n'est autre que son propre moi subliminal doué d'une certaine plasticité ; il ne nous donne jamais que des renseignements déjà connus par lui, mais enfouis dans sa liiémoire à l'état de veille, sans rien de merveilleux, ni de nouveau, ni de prophétique. (P. Janet.)
L'originalité de Myers, c'est d'avoir rajeuni le \ leil animisme, en prétendant l'appuyer sur un appareil scientifique. Il faut voir en lui un Svedenborg Ijositiviste, qui a tenté de concilier et de satisfaire, et avec quel succès ! le double attrait de la race anglaise pour l'empirisme et le mysticisme, la religiosité et l'amour des faits. La révélation et la résurrection n'offrent plus pour lui de mystère. Cette X curité scientifique dépouillerait la foi de son presti^-^'N et ôterait à nos actes, trop certains que nous -' lions d'une récompense, tout mérite, toute appa- K'iice désintéressée
28 août 1906.
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LA LOGIQUE DES SENTIMENTS
« ...Car. au fond, le genre humain croit non pas le vrai, mais ce qui est, ou semble être, le plus approprié à sa nature. »