‹ Pragmatisme et modernisme [microform]Chapitre 23 sur 52 · LÉOPARDI · texte numérisé non relu

LÉOPARDI

Dans le langage courant on parle de la logique (lu cœui\ de la logique des passions. « Le cœur, dit Pascal, a ses raisons que la raison ne connaît pas. » Le cœur a ses raisonnements que la logique rationnelle ignore. Cette logique des passions joue un rôle immense dans lexistence de chacun et dans la vie de chaque jour, et il est remarquable qu'à peine mentionnée par Auguste Comte et Stuart Mill, elle n ait jamais été méthodiquement étudiée. Cela tient sans doute à ce que la logique des passions rentro dans la psychologie, qui n'en est qu'à ses premiers pas. C'est au cours de ses études psychologiques que M. Th. Rrbot, dont les travaux ont été si profitables à l'établissement des méthodes et à l'avanci'ment de la science, fut amené à s'en occuper et i écrire un livre qu'il présente trop modestemeil 1. Par Th. Ribot. — Paris. F. Alcan. 1904.

LA LOGIQUE DES SENTIMENTS

toininc une ébauche et comme un essai, sur un sujet cnlièrement neuf.

On assimile d'ordinaire la logique à la saine raison. Mais même avec la pensée la plus subtile, la |)his conforme aux règles, on peut tourner autour de pures chimères. La logique est la science des lois rigoureuses de la pensée ; elle apprend à déduire un jugement d'un autre jugement. En fait de logique des sentiments, la faiblesse n'est pas dans le raisonnement, dans les conclusions, mais dans liiKirmation qui leur sert de base. Ce qui est absurde, c'est le point de départ, c'est la matière de la pensée, qui est de nature essentiellement affecli\e : cela revient à dire qu'elle est issue de notre oiganisation émotionnelle, instincts, tendances, désiis. Les hommes n'étant pas des intelligences pures et n'ayant aucune perspective de devenir tels, met- N'iil leur faculté raisonnante au service de leurs passions. Le raisonnement n'est que la petite lanterne qui éclaire le désir pour le conduire justement là où il veut aller.

Ce qui distingue tout d'abord la logique des sentiments de la logique des idées, c'est que la première poursuit toujours un but pratique, tandis que In logique des idées ne vise qu'à atteindre une con- 'Insion rationnelle. Un charlatan de foire débite son '""liment, enchaîne ses raisonnements, lient en éveil l'ifenlion des badauds, excite leur curiosité, leur '"' nilé pour écouler sa marchandise. Le géomètre "*' fond qu'à une démonstration exacte de ses théo^ riMiios.

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Toujours intéressée à des avantages plus ou moins dissimulés, à des fins plus ou moins conscientes, la logique des sentiments diffère encore essentiellement de la logique rationnelle en ceci que le principe de contradiction lui est étranger. En matière de science, tout concorde et s'enchaîne. Mais, hors de son laboratoire, tel savant, sur des questions de politique ou de religion, qui relèvent de la logique émotionnelle, raisonnera comme un enfant. Tel mathématicien des plus distingués peut croire aux miracles, aux apparitions. Il n'y a rien là de contradictoire : les deux logiques ont leurs sphères absolument séparées. Deux lois physiques ne peuvent être en opposition l'une avec l'autre : cette opposition n'a rien de choquant lorsqu'il s'agit des jugements émotionnels. M. Ribot cite l'exemple des italiens de la Renaissance, si raffinés de goûts et de mœurs en même temps que si barbares, si superstitieux et si libres. Un Malatesta, condottiere et dilettante, massacreur impitoyable, ne pouvait retenir ses larmes lorsqu'il entendait réciter un beau sonnet. C'est que la colère, les actes violents et sanguinaires ont leur fin propre, qui ne les empêche nullement de co-exister avec le goût esthétique. Il n'y a rien non plus d'illogique, sentimentalement parlant, h pratiquer dévotement les rites de sa religion, et à en violer les préceptes dans sa conduite. Le souci de jouir de la vie présente et celui de faire son salut dans l'autre vie, en tant que désirs, se complètent, hi^n loin de s'exclure. La logique des sentiments ik' cherche que le succès, le moyen de se satisfaire. la

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variété des besoins, des aspirations qui nous font agir constituent des valeurs irréductibles et qui ne sont contradictoires qu'autant qu'elles ont été élaborées et élucidées par la réflexion.

Dans son essai de classification des formes principales de la logique des sentiments, M. Ribot distingue cinq types différents.

C'est d'abord le raisonnement passionnel, sous forme dépressive, dans les caractères timides ; sous forme expansive, lorsqu'il s'agit des passions de l'amour. Chez les timides, l'excès de sensibilité développe une extrême clairvoyance: aidés de cette clairvoyance, ils construisent toute une architecture de raisonnements qui les conduisent à la mélancolie, au pessimisme, à la maladie de l'idéal, au mysticisme. A l'inverse, lorsqu'il s'agit d'exaltation amoureuse, le raisonnement de « cristallisation » découvre à chaque pas dans l'objet aimé des grâces nouvelles ou, mieux encore, tourne ses défauts en perfections :

U pâle est au jasmin en blancheur comparable; La noire à faire peur, une brune adorable.

-^f . Ribot va jusqu'à admettre une forme inconsciente de la logique des sentiments : c'est le cas des conversions. Se convertir, changer du tout au tout sn conception du monde et de la vie, sa manière de vivre ; ce qu'on appelait bien, le reconnaître désormais comme mauvais, et réciproquement ; renverser ainsi, pour employer la terminologie nietzschéenne, la table cb- valeurs morales, n'est pas l'œuvre de

la volonté réfléchie. Cette altération partielle de la personnalité dans ses éléments affectifs est parfois l'effet d'un choc, d'une émotion brusque, comme dans le cas de Raymond Lulle. Un jour, une belle qu'il aimait lui donne rendez-vous dans sa maison ; il entre dans sa chambre fou de joie. Mais la belle, entr'ouvrant son corsage, lui découvre un sein dévoré par un effroyable cancer. Rancé avait consacré sa jeunesse à tous les plaisirs. La mort de M"" de Monbazon amena de même sa conversion et la fondation de l'Ordre de la Trappe. — Le plus souvent, tout se passe comme si une somme de jugements nouveaux sur le sens et la valeur des choses s'accumulait à l'état latent. De chrétien qu'il était, Nietzsche deviendra athéiste, immoraliste, de Wagnérien forcené, un partisan non moins exalté de la musique de Bizet. Tolstoï, si pénétrant observateur de lui-même, nous a décrit l'ébranlement profond que lui causa la lecture des élucubrations religieuses d'un pauvre moujik qui ne brillaient certes pas par la force du r..isonnement ; il a raconté comment la joie, la paix, la quiétude, un renouvellement de l'aspect des choses, succédèrent dès lors au mécontentement de soi et au dégoût *.

Une autre forme de raisonnement, que nous qualifierons d'imaginatif, joue un rôle considérable dans l'histoire de l'humanité, parce qu'il est l'instrument de la divination et de la magie, le créateur des

1. Sur la psychologie des conversions religieuses, 11 faut lire le livre si instructif de W. James. L'expérience religieuftc, trad. Abauzit. Paris. F. Alcnn,

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mythes. L'homme ne se résignera jamais à penser qu'il n'est rien, qu'il n'a rien à espérer. De son effroi de la mort, il conclut à l'immortalité : « Les êtres doués d'intelligence, dit saint Thomas, désirent exister toujours, et un désir naturel ne peut exister en vain. » Voilà le meilleur argument qu'on puisse fournir en faveur de la survivance. A la façon dont la question est posép, on s'aperçoit qu'elle est résolue d'avance. Chacun l'interprète à son sens : « Dis-moi quel paradis tu rêves et je te dirai qui tu es. » Gœthe réserve aux grands esprits le privilège d'une vie éternelle. Dans le paradis de Mahomet, les élus goiiteront les inépuisables voluptés du harem ^

Le jugement de justification, destiné à affermir l'individu dans son sentiment le plus intime, n'est, en dernière analyse, qu'une manifestation partielle de l'instinct de conservation. C'est le raisonnement des historiens pour l'avantage de leur cause, des politiciens pour le profit de leur parti, des théologiens pour la gloire de leur l'::glise, \oire des philosophes pour l'infaillibilité de leur système. Celui qui a mis sa foi en un homme, un régime, une secte, n'est jamais à court de raisons, n'avouera jamais son impuissance, ne s'inclinera jamais devant un échec, dai-il se rejeter vers la Raison d'État, le {ail du Prince^ les voies insondables de la Providence. Certains aliénés eux-mêmes, atteints du délire des

1. Voir le livre de Louis Boui\3eau, Le Problème de la mort (Paris. F. Alcan), si riche en documents historiques et ethnographiques sur cette question.

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persécutions, justifient par des raisonnements parfaitement enchaînés les idées qui les hantent. « Tout état émotionnel a une cécité et une insensibilité naturelle pour les faits qui s'opposent à lui. » Ne sroyez pas que les philosophes échappent à cette inconséquence, ni que les preuves qu'ils fournissent soient plus rigoureuses que celles des théologiens. Toute philosophie n'est qu'une sensibilité particuhère, intellectualisée dans des abstractions, et c'est pour ce motif qu'elle est, à vrai dire, incommunicable. Méditez cette pensée de Nietzsche, qui s'applique d'ailleurs merveilleusement à lui-même :

« Les philosophes font semblant d'avoir découvert leur opinion par le développement spontané d'une dialectique froide,, pure, divinement insouciante ; tandis qu'au fond une thèse anticipée, une suggestion, le plus souvent un souhait du cœur, abstrait et passé au crible, est défendu par eux, appuyé de motifs laborieusement cherchés. »

Nietzsche raille ce qu'il appelle irrévérencieusement « la tartuferie du vieux Kant, nous attirant dans les voies détournées de la dialectique, qui mènent à son impératif catégorique », lequel n'est aulro chose que le Décalogue que sa mère, piétiste fervente, lui faisait réciter lorsqu'il était petit enfant.

Non seulement la morale pratique, mais la morale théorique relève de la logique justificative des sentiments. Kant a tenté vainement d'édifier la morale sur des bases purement rationnelles. Toutes les règles de la morale sont fondées sur la nature et les besoins affectifs de la vie individuelle et de la vie

sociale, et doivent lui donner satisfaction. Pleine liberté est laissée sur les prémisses, mais non sur les conclusions ^ fixées d'avance, pour ainsi dire, avant que le voyageur ne se mette en route.

Le raisonnement composite ou mixte est à l'opposé du raisonnement spontané, il est réfléchi; voulu, calculé. Il simule la démonstration rationnelle, désintéressée, pour vous conduire à un dénoûment préconçu. C'est un plaidoyer, l'arme de combat politique, religieuse, sociale par excellence. L'éloquence, que Cicéron définit « un état d'émotion continue », est le type du raisonnement mixte, fait d'intelligence et de passion. L'orateur s'adresse aux désirs, aux intérêts, aux tendances. Il vise non à éclairer la raison, mais à remuer le cœur, à ébranler l'imagination, à subjuguer la volonté. La rhétorique n'est autre chose qu'un cours de logique des sentiments.

Après tous les exemples que nous venons d'énumérer, il semblerait que la logique des sentiments ne soit autre chose qu'un chapitre de la logique des sophismes, car elle ne correspond, en dehors de nous, à rien de certain, à rien de prouva Mais la sophistique ne s'entend que des raisonnements caplieux, ce qui n'est pas le cas des raisonnements affectifs. Leur infirmité ne leur vient que des pré-jugés, c'est-à-dire, selon l'étymologie du mot, des jugements préalables, considérés comme indiscutables, inspirés par la sympathie, l'antipathie, l'intérêt personnel ou l'intérêt public, la peur, la haine, l'amitié, le patriotisme, l'esprit de secte, l'esprit de corps,

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