Il était né le 22 avril 1724. il est mort en
j)lanèles, mais, par son hypothèse de la nébuleuse primitive, il anticipe Laplace. Il anticipe Darwin : (le même que la Terre, à travçrs les cataclysmes et les catastrophes, a fini par sortir du chaos pour marcher vers l'organisation, et devenir un séjour habilahlc, une demeure pour des êtres raisonnables, de même l'humanité s'avance à travers les guerres, les révolutions, le tumulte des passions, vers la perfection intellectuelle, jusqu'à se faire une image de réternelle harmonie de l'Univers. Mais cela sans doute n'est donné qu'au petit nombre, à une élite.
Ces vues aristocratiques de Kant furent ébranlées par la lecture de Rousseau. Dans ses Observations sur le sentiment du Beau et du Sublime (1764), il \eut qu'on revienne à la nature, non à celle des sauvages, mais à celle des Grecs. Il faut faire l'éducation du peuple. Ce petit traité, « œuvre d'un observateur plutôt que d'un philosophe », dit l'auteur lui-même, donne idée de l'enjouement de Kant, lorsqu'il condescendait à se montrer spirituel. Il remarque, avant Stendhal, que le sentiment du Beau \ arie d'un peuple à l'autre ; il fait des distinctions l>iquantes entre le caractère des différents peuples. Snhrilant derrière d'Alembert et Montesquieu, il raille la frivolité des Français, pour lesquels un bon mot est une affaire d'Etat. A propos de leur audace «IVsprit, il remarque que pour trouver la vérité, il faut être non pas hardi, mais circonspect. Il parle ^ femmes et de l'amour avec une grâce humorislue : « Le teint foncé et les yeux noirs se rappro- H'nt (hi Sublime, et les yeux bleus du Beau. » Nous
■Il
^ AGNOSTICISME
aimerions à glisser ce petit livre de Kanl, élégamment relié, sur la table de toilette des belles dames qui se piquent de philosopher.
Ce n'est qu'à cinquante-sept ans que se révèle le penseur dans toute sa puissance, par la CvUiquc delà Raison pure (1781). On ne reconnaît plus l'écrivain des précédents essais. Ces deux volumes s'élendent devant vous comme un Sahara d'abstractions, où souffle sans discontinuer le simoun dialectique : pas une touffe d'arbres, pas la plus petite source d'eau vive, pas un brin d'herbe. Les esprits les plus rompus à la métapliysique (h)ivent le lire cinq ou six fois pour en pénétrer le sens, pour en saisir la portée. Mais alors il produit l'effet « de l'opération de la cataracte sur un aveugle » : c'est la renaissance inlellectuclle. Eveillé de son sommeil dogmatique par le scepticisme de Hume, Kanl ne critique pas les opinions, les systèmes, mais l'instrument môme de la pensée, dont il démonte les rouages. Il démontre l'impuissance de^ la raison à dépasser le monde des phénomènes, son incapacité à atteindre l'absolu, le pourquoi des choses, objet de toute philosophie antérieure. Il sépare par un abîme la science et la croyance, et achève l'(ruvrc de Descartes et de Bacon. Le plus grand effort de la métaphysique aboutit ainsi à détruire la mélaphysique. L'immense service rendu par Kant à l'esprit humain, c'est de l'écarter des spéculations vaines, de le conduire sur la route royale de la science, dont il ne peut sortir sans tourner dans un cercle fatal de contradictions sanB fin.
Mendclssohn a dit de Kant cu'il était le destruc- (cur universel. La Critique de la liaison pure, enveloppée dans le langage le plus obscur, comme si l'auteur avait voulu la soustraire aux profanes, ne commença à se répandre, grâce aux commentateurs, que vers 1789, épo(iue à laquelle Kant devint célèbre. lIcMiri Heine le rai)proche des révolutionnaires français. Kant a pris d'assaut la vieille Bastille où les fanlùmes du passé tenaient l'esprit humain captif, et qui n'était plus défendue que par quelques invalides. Comparé à Kant, Robespierre était un conservateur timoré. Il avait décapité le roi, mais il vénérait l'Être suprême. Kant apporte les derniers sacrements à un Dieu qui meurt de sa main.
Kant recula-t-il, épouvanté devant son œuvre ? Trembla-l-il, comme l'a dit son disciple Renan, de la ciainle que la ruine des croyances idéalistes ne suivît la ruine des croyances surnaturelles, et qu'un véritable abaissement de l'humanité ne datât du jour où 'AU' ne verrait plus que la réalité des choses ? Après avoir été le Cromvvell et le Robespierre de la royauté divine. Kant voulut-il en être le Monk ou le Tallev raiid ?
A vrai dire, dans la Critique de là Raison pure, il n'a fait ({ue sus|)endre au doute inélhodi(iue l'exis* î'Mice de Dieu, l'immortalité de l'aine, le libre arbitre. Hans la (^ritique de la Raison pratique^ il les ressuscite comme conséquences nécessaires de cette dislinclion primordiale du bien et du mal qui est au l'^nd de nous, cl qui devrait, si nous le voulions, ser- \ir de ufuide infaillible à notre conduite. Kant accom-
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piit ce tour de force de reconslruire, sur le nihilisme intellectuel, l'agnoslicisme, de la raison pure, le dogmatisme moral de la raison pratique, le plus rigide, le plus inexorable qu'un philosophe ait jamais conçu.' L'homme, selon la science, n'est que mécanisme. Il se perd dans la nature comme un atome accidentel. Les sceptiques purs, les Bayle et les Hume, lui refusent un moi central et dominant. Kant, aussi bien que Pascal, aperçoit la bassesse de l'homme ; mais il comprend, comme lui, sa grandeur. Il le détache de la nalurc pour en faire le membre d'un ordre supérieur et in\isible, un empire dans un empire : « Au-dessus de ma tète, le ciel étoile ; dans ma conscienee, la loi murale. »
La loi morale ordonne sans contraindre, c'est là le sens de i'inif)cnili[ catêgorujue. Elle ne souffre aucun mobile intéressé, (lu'il s'agisse d'affection, de pitié, d'ambition, d'utilité. Elle est inflexible, elle commande de ne servir Dieu qu'en servant les hommes, et de les servir non comme moyens, mais comme fins, d'agir de telle sorte que la maxime de nos actes soit de nature à devenir la loi iniiverselle. Mais la liauleur de la morale de Kant en fait la faiblesse et le danger. La faiblesse, car elle suppose que les honnnes peuvent agir sans motifs affectifs, ce (pii n'est prouvé pour aucun de nos actes, la raison étant une lumière, mais non un mobile d'action. Le danger, parce qu'en écartant les sentiments humains, elle laisse la place libre à tous les sophismes de l'orgueil. Devoir, impcralil catégorique, grands mots susceptibles de faire beaucoup de mal !
1/homme est si habile à se piper, comme dirait Montaigne, que la voix impérieuse de la raison n'est souvent en lui que l'écho* de la passion haineuse et \ indicative. Kant entrevoit l'écueil, et il recommande à l'homme de scruter sa propre conscience, d'explorer les bas-fonds de sa nature, « de descendre aux Enfers », avant de gravir les cimes escarpées du devoir.
Cette morale philosophique que Kant a cru décou- \rir, qu'est-elle au fond, sinon la vieille morale religieuse, la morale traditionnelle sublimée, ou, selon Joseph de Maistre, putréfiée ? Qu'est-ce que Yimpéraiil catégorique, sinon le Décalogue de la Bible juive ? Kant se place aux antipodes de la morale des Jésuites, il répudie, avec la noble exagération d'Alceste, le mensonge permis ; mais qu'est-ce que son libre arbitre, sinon la philosophie même des Jésuites 1 ? Qu'est-ce que sa rigidité de principes, sinon le piétisme pur qu'il a sucé avec le lait maternel ? Sa morale n*est autre que la morale théologique déguisée, ce qui a fait dire au plus malicieux des philosophes 2 que Kant est semblable à un cavalier qui, «lans un bal masqué, courtise toute la nuit une dame fil domino, laquelle, à la fin, lève le masque, et se douve être... sa propre femme.
La suite des pensées, chez Kant, est déconcertante 'f ne s'explique que par ses accès alternatifs d'idéalisme et de réalisme. La Critique de la Raison pratique contredit la Critique de la Raison pure. Le
1. Cresson, la Morale de Kant. — Paris, Félix Alcan. 2 Schopenhau«r.
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petit oi,uscuIc (le ((uelciucs pages intitulé Idées sur une histoire de riiuniamlé au point de vue cosmopolite (1784), qui fit une ^i grande impression sur Auguste Comte lorsqu'il lui lut eomnuini(|ué par Gustave d'Eielithal, atténue singulièrement rclïct de la Crilifjuc de la Raison pratique. C'est du Darwin, voire même du Nietzsche, avant la lettre. Kant prête à la nature, ou plulot, dit-il, à la Providence, l'intention méphistophélique de poursuivre le bien de l'espèce, à travers le mal (hins l'individu ; les prétentions égoïstes lui s(^mhl(Mit excellentes i)our empêcher les hommes de tomber dans la plénitude de l'union, du contentement, de Vamour rêeiproque. Il rend grâce à la nature, « i)our les luttes de la vanité malveillante, pour la cupidité insatiable, même pour la i)assion de commander, sans lesciuelles les excellenles qualités qui sont dans riiumanîté dormiraient élernelh^ment. L'homme veut la concorde, mais le sage Créateur veut la discorde ». Kant ne va i)as jusqu'à fonder la civilisalion, comme le cyni(|ue Mandeville, sur les sept péchés capitaux mais Il prétend établir (lue les vices sont nécessaires à cette discordante harmonie de l'ensemble, bien que, sans doute, pour le i)hilosophe de Vimpératij caté- (joruiue, être vicieux soit la manière la moins reluisante de concourir à cette harmonie.
Nouvelle contradiction (huis son essai de 1795 sur un Proiet de paix perpétuelle où se trouvent conciliés cette fois le darwinisme et l'humanitarisme. 11 reconnaît dans la guerre une force de la nature, un rôle civilisateur. Avec Joseph de Maistre il aper-
.oit en elle une beauté sublime ; il considère, comme le dira de Molike, qu'une longue paix risque d<3 susciter, avec l'esprit des affaires, un égoïsme vulgaire. Mais, d'une part, les intérêts (hi commerce, de- l'autre, les armements sans cesse, accrus et la constitution républicaine des Ëtats, amèneront les peuples civilisés à écarter de l'humafiilé ce fléau de la guerre, à l'acheminer vers une ère (le paix durable. Gare, dès lors, à « cette existence de bergers d'Arcadie, où les honnnes, doux c(>inine les brebis qui i)aissent, procureraient à peine à leur existence plus de valeur que n'en a celle du bétail », perspective dont Kant se détournait avec horreur dans son i)récédent essai.
La Révolution française avait soulevé l'enlhousiasm.e de Kant, comme celui de toute l'Allemagne. jus(|u à le détourner de sa promenade (luotidicnne, jusqu'à changer ses convictions antérieures. Il avait jadis démontré l'absurdité du Contrat social de Housseau. Il s'était élevé contre le droit de rébellion (iui ne peut jamais amener une vraie réforme, mais seulement un déi)lacement d'abus, attendu que les gouvernants cherchent toujours à opprimer les gouvernés ; il réprouva la mort du roi, il répudia hi Terreur, mais la i)roclamalioii de la Uépublique lui avait arraché des larmes de joie, et il entonna le cantique de Siméon : Nunc dimittis servum tuum,
Ihnnine...
Kant saluait dans la République, même si elle (levait échouer, la première tentative de fonder un ]'.\n\ sur la raison. Dans sa Mélaphnsique des mœurs
AGNOSTICISME
(1797), qui contient sa théorie du droit, et où Ion constate les premiers signes d'affaiblissement intellectuel de ses dernières années, il tourne au radicalisme, voire même au socialisme. 11 s'imprègne des utopies françaises. Kant appartient à l'école des fabricateurs de Constitutions, de Montesquieu à Hamilton. 11 considère que la société peut être non seulement amendée, mais modelée par la réflexion et par la logique. Il met la raison individuelle au dessus de la sagesse collective représentée par la tradition. Or, toute l'histoire du siècle dernier nous prouve que la réforme prudente des institutions traditionnelles a été pour les peuples un bienfait, leur anéantissement, la pire des calamités.
Kant oublie enfin que la nature humaine est le plus important des facteurs sociaux et que ses changements sont infiniment lents ; il en a cependant fait l'expérience. Causant un jour avec son ami Hasse du péché originel, il lui disait : « Il n'y a pas grand'chose de bon dans l'homme. Chacun hait son voisin et cherche à s'élever au-dessus de lui, chacun est plein d'envie et de vices diaboliques. Homo ho~ mini non Deus, sed diabolus. » Ce n'est point par le simple jeu d'une constitution républicaine que Ton pourra parvenir à transformer tant de mauvais diables en hommes raisonnables.
16 février 1904
L'AGNOSTICISME DES u LIBERTINS »
LA PHILOSOPHIE DE MÉRIMÉE'
La réunion organisée en 1907 à Cannes, en souvenir de Mérimée, était destinée à rappeler aux fidèles de la littérature française, à ceux qui gardent le culte du génie national, l'œuvre et le caractère d'un des plus purs écrivains de notre langue. Cette fêle a eu le mérite rare de rester étrangère à ces querelles de parti qui menacent d'envahir la République des lettres.
Après M. Augustin Filon, M. Othenin d'Haussonville, M. Faguet, M. Héron de Villefosse, il ne reste pour ainsi dire rien à glaner sur Mérimée artiste, historien, archéologue, homme du monde, ami et amant. Une singulière aventure est arrivée à Mérimée : il prit le soin extrême de se composer un personnage et de cacher sa vie intime ; mais il s'était confié à des femmes dans des lettres étalées depuis au grand jour ; nul homme n'est mieux connu, plus transparent que lui. Sans nous flatter de faire une
1. Nous inséroas ici cette esquisse de la philosophie de Mélimée. parce que sa pensée représente assez bien l'a^nosticUme des gens du monde ou, comme on eût dit au xvii» siècle, des « libertins. »
AGNOSTICISME
U\ PHILOSOPHIE DE MÉRIMÉE
découverte, nous voudrions donner ici quelques noies sur la philosophie de Mérimée. Il pout sembler paradoxal de parler de philosophie, en un sens d ailleurs très restreint, à propos d'un maller o/ /ac' nuui, d'un observateur de détail exact et scrupuleux mu était atteint de la phobie des idées générales' qui ne voyait que des êtres vivants. Mérimée eût pii due avec Pascal, dans un esprit un „eu différent : se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher. C'est un parfait sceptique, très exigeant en matière de preuves, très critique et très averti sur la distinction si essentielle de Véirc et du paraître. L'originalité des idées, ce qu'on pourrait appeler la virginité intellectuelle, est fort rare. Dans le scepticisme de Mérimée, la part de l'éducation, de la tradition, de l'imitation n'est pas moindre que celle de l'expérience propre. Mérimée hérita de sa mère cette incrédulité aux formes surannées, qui date du dix-huilième siècle. \é en 180:^, il se vantait de n'avoir i>as été baplisé. La seconde influence fut celle de Stendhal qu'il connut en 1821, lorsqu'il avait dix-liuit ans et Stendlial quarante. Stendhal* décrit ce jeune homme si laid, au nez retroussé, aux petits yeux, avec (iuel(|ue cliose d'effronté et d'extrêmement déplaisant, lequel devint son meilleur ami. Ils se tenaient en garde, vis-à-vis l'un de l'autre, tant ils avaient de penchant à la moquerie réciproque. Mérimée reconnaît que les idées de Stendhal ont déteint sur les siennes. Il-en reçut plutôt une morsure, mais le disciple allait surpasser le maître. Dans une notice sur son ami Jacquemont, Méri-
mée nous dit que, né avec une sensibilité profonde, .Jacquemont s'aperçut bien vile (ju'il y avait duperie à la répandre au milieu d'une sociélé où l'ironie règne en souveraine. Ces jeunes gens affichaient donc la sécheresse, la gauloiserie, le cynisme, par horreur (le celle fausse sensibilité de Rousseau, à laquelle Jules Lemaître vient de porter le coup de grâce- Mérimée devant le public, par une sorte d'hypocrisie à rebours, prend toujours une altitude ; il manque de naturel.
Il raconte comment, tout enfant, après une gron- (lerie, il surprit ses [)arenls qui riaient de son émotion : dès lors, il fut mis en défiance pour la vie onlière. Il avait éprouvé dans sa jeunesse des accès (Tenlhousiasme ; les résultais désastreux eurent vile fait de l'en guérir. Il se compare à un chai, élevé dans la persuasion que le mal n'existait pas, et qui retombe du toit, la patte cassée et la robe déchirée. La grande mortification de sa vie fut le congé que lui signifia, après quinze ans d'intimité, l'amie pour laquelle il écrivait ses chefs-d'œuvre. Il attribue celle rupture à de tardifs scrupules, lorsqu'il faut peut-être y voir la lassitude et le goût pour un rival plus jeune, et partant plus avantageux. Ce qu'il avait pris pour un diamant n'était qu'un morceau de verre. L'amour, d'après Mérimée, vit d'illusions : in franchise le tue. Deux mot nui se connaissent ne lunivent plus s'aimer (serait-ce donc vrai?). Ils sont même bien près de se haïr. La dissimulation aidant, l'amour se transforme en amitié.
Peintre inConlparablc non pas seulement de
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LA PHILOSOPHIE DE MÉRIMÉE
l'amour, mais des passions dans les âmes fortes, Mérimée a exercé son observation dans tous les milieux, la haute aristocratie cosmopolite, la bonne et la mauvaise société, jusque dans les bas-fonds où sa curiosité s'est parfois échauffée. Viveur, sigisbée secret, fonctionnaire, voyageur, homme de cour et d'académie, correspondant de dames dévotes, mêlé à tous les mondes, il promène à travers cette foule bariolée un esprit sagace et détaché, une intuition lucide, et comme tous ceux qui regardent de trop près, il en rapporte une assez mauvaise opinion de la nature humaine.
Ce qui le frappe dans Tensemble, c'est la bêtise et la méchanceté, une méchanceté qui va jusqu'à aimer le mal pour le mal, une bêtise qui, toujours, dépasse ses prévisions. Il est trop artiste pour ne pas choisir. Certains traits trop bas et trop vils, comme il récrit à Stendhal, à propos de Julien Sorel, répugnent à Tart véritable. Il n'estime que deux sortes d'hommes, les aristocrates de volonté, maîtres d'eux-mêmes, capables de dominer leurs sentiments, de les tenir en bride, et les natures énergiques, primitives d'instinct, que rien n'arrête, ni calcul, ni crainte. Mais il ne faut pas voir en Mérimée, malgré son pessimisme foncier, un détracteur systématique de la nature humaine. S'il perce à jour le pharisaïsme mondain, il se plaît h nous montrer, sans affecter une philanthropie banale, jusque dans les créatures les plus dégradées, dont le crime n'est souvent que la pauvreté, des traits qtii les relèvent.
Il a peu de confiance dans l'efficacité des instituions politiques et religieuses, pour rendre meilleure ! plus heureuse l'espèce humaine, et il se raniterait volontiers à l'opinion de Machiavel et de Hob- Lcs. Les partis politiques ne cessent de mentir. Leurs chefs sont, pour la plupart, des rhéteurs et des charlatans. Les hommes ne peuvent se passer d'être gouvernés que dans la mesure où ils se gouvernent euxmêmes. Cette mesure est fort restreinte. La régime parlementaire chez les Anglais, résultat des mœurs, de la race, associé à une forte aristocratie, ne saurait convenir à la France où l'aversion de l'initiative chez les citoyens et la peur des responsabilités laissent aller les choses à tous les diables. Qu'attendre de ce peuple que Mérimée voit, en 1848, célébrer une insurrection comme un jour de fête. Ce qui convient aux Français, c'est un despotisme éclairé. Deux conducteurs de peuples excitent l'admiration de Mérimée, César, dont les vices, l'amour tardif pour Cléopâtre, le captivent, et Bismarck, dont il pressentit aussitôt le génie, lors de l'entrevue de Biarritz, et qu'il juge plus spirituel qu'il ne convient à un Allemand.
Du progrès il ne faut pas espérer grand'chose. Un esprit positif écarte les anticipations d'avenir. Mérimée est porté à croire que la masse des vices et des vertus est la même à toutes les époques. Il ne pense pas que nous valions beaucoup mieux que nos pères. Leurs passions sont encore les nôtres, mais elles prennent d'autres formes ; seulement nous devons nous féliciter de vivre dans un temps
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OÙ CCS formes sont sensiblement adoucies, bien que Mérimée ait plus de goût pour les violents d'autrelois que pour les fripons d'aujourd'hui, habiles à passer au travers des mailles du Code.
Il remarque de même que la religion se môle à toutes les passions humaines. Mérimée qui n a cessé de sauver tant de monuments religieux du vandalisme des ignorants, professe contre le catholicisme Tanimosité dos Encyclopédistes. Nous devons à une fie ses correspondantes, dame de haut parage qui visait, après tant d'autres, à le convertir, quelques flomiées sur ses opinions métaphysiques. Elle lui avait envoyé une médaille et lui faisait lire l'Imitation et l'Evangile. Mérimée — il en demande pardon à saint Pierre — admire saint Paul, qui le premier abaissa entre les hommes les barrières des nationalités et des castes. Il juge étonnante la morale de l'Évangile selon saint Jean. La prière le touche, parce qu'il y voit l'expression du malheur : et quoi de plus saisissant que celle de la caravane dans le désert ? Mais il ne perd pas de vue les deux espèces d'hommes que possède la fièvre religieuse, les bons, les enthousiastes, et d'autre part les fanatiques bornés, qui commencent par brûler les juifs et finissent par brûler tout le monde : il leur assimile les philosophes imbéciles de 1793, contre-partie de la Sainl-Rarthélemy en 1572 : le scepticisme conduit à la tolérance. Il regrette que la France de François P' ne se soit pas convertie au protestantisme plus favorable, selon lui, à la liberté de l'esprit, au risque de voir les Parisiens devenir tristes comme les Géne-
LA PHILOSOPHIE DE MÉRIMÉE
VOIS, qui possèdent, on nous l'affirme, des inspectrices de vertu. Après la lecture des propos de table de Luther, il écrit : « Ce gros homme me plaît avec tous ses préjugés et son horreur du diable. » 11 prend contre Pascal le parti des Jésuites qui défendaient la nature et la civilisation. La correspondance de Joseph de Maistre lui offre le spectacle tragique d'un homme d'esprit se dévouant à servir les plus grands imbéciles : c'est un véritable martyre.
Dans une de ses lettres, Méiimée se dit assez enclin à croire en un Dieu, bien <iue nous nous servions de mots incompréhensibles pour exprimer des idées incompréhensibles : la \ ie future lui paraît une invention de la vanité humaine. Ame ou instinct, la l'acuité directrice d'une homme ne saurait cependant être mise sur la même ligne que celle d'un singe. Il écrit à Charles Robin qu'il a bien raison de se moquer des métaphysiciens et de leur ignorance en physiologie. Qu'on les instruise, qu'on répande les données de l'embryologie, qu'on assemble même les gens du monde et qu'on leur dise : « Voilà ce qui se passe. Messieurs, Mesdames, quand vous avez lait vos turpitudes. » Mais la cause première nous f'chappe, nous habitons un des plus petits mondes, d'i |)lus petit système solaire, et nous avons la pré- 'cnlion de résoudre l'énigme de l'univers !
Après cette confession d'agnosticisme, Mérimée, avec son ironie habituelle, entretient, sans transition, sa correspondante du manque de propreté des '"lies dames d'autrefois, et cite Brantôme.
HouRDRAU. — Pragmatisme. 2
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11 résuiuo dans cet apologue le sens de la vie ; « Arletjuiii lombait du cinquième élage ; comme .1 passait à la hauteur du troisième, on lui demanda comment il se trouvait : « Très bien, pourvu que cela dure. »
Sainte-Beuve a dit de Mérimée qu'il était de la ivligion de J.ucrèce et d'E] icurc ; il n'appartenait à aucun système. Il est plus sceptique que VolUire, qui croyait à la philosophie et à la raison pour Iranslornier les hôtes on h( tnnies : plus sceptique que Stendlial, esclave de ses engouements; plus scepli(iue que Uenan, entêté dans un optimisme onctueux et hénisseur ; plus sceptique que Sainte-Beuve, qui adoptait, pour un temps, les lorines les plus opposées de pensée et de croyance. Etranger à toute école, Mérimée se montre fort méprisant pour les formes de pensée contraires à la sienne. Hugo est un niais, les Misérables lui semblent bons tout au plus pour des gorilles ; à la lecture de Salammbô il préfère colle d'un livre de cuisine; il est aussi rebelle que les gens de bon ton à la musique de Wagner. Il professe sur Tart de son temps le dédain du sénateur Pococuranle. Il ne respecte que les anciens, et ne voit dans ses contemporains que des âmes de papier mâché ^.
Son scepticisme grisâtre s'arrête du moins au sentiment du devoir le plus impérieux. Il faut douter, mais être honnête homme, ami sûr, discret, obli-
1. La justesse d'observation, dit Sainte-Beuve. Mérimée ne la porte que daujs les faites précis, positifs, presque matériels : U ne l'a pas dans ses Jugements littéraires et moraux. {Cahiers, p. 37.)
LA PHILOSOPHIE DE MÉRIMÉE
géant, ne pas sacrifier les autres à soi, pouvoir s'estimer soi-même, et au déshonneur préférer la mort.
Les plaisirs les plus solides de la vie sont les vaines illusions et les frivolités délectables. Il n'est rien de plus triste que d'en être dépouillé. La vieillosse de Mérimée, épicurien valétudinaire, entre ses deux amies anglaises qui le soignaient avec dévoueniciil, fut d'une mélancolie profonde ; il aurait voulu adopter une jeune fille, et voir verdir et fleurir en elle les belles illusions de la jeunesse. Comblé d'honneurs, de dignités, de succès, écrivain classique, il n'eut pouitant pas voulu revivre sa vie, même avec le profit de l'expérience. En cet automne de 1870, tout s'effondrait autour de lui, il dépouillait le manteau philosophique et laissait- saigner son cœur sur ( es imbéciles de Français, qu'il avait toujours aimés on dépit de ses affectations de cosmopolite sans préjugés. Il voulut mourir en homme qui sait vivre. Selon ses dernières volontés, un ministre de la confession d'Augsbourg fut appelé par convenance à son enterrement. Une de ses dernières correspon- •l.intes, la comtesse P..., employa le produit d'un \<»lume de lettres inédites, indiscrètement publiées, .1 faire dire des messes pour le repos de son àme.
O"olf(ne jugement que l'on porte sur le scepti-
' iMue de Mérimée, on ne saurait découvrir une seule
lolaillance dans sa fermeté d'esprit, une seule tache
'le oaractère. Delescluze, le critique des Débats^
^.nt de lui : C*est un fameux lapin. Tel était aussi,
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presque dans les mômes termes, le jugement de Gœlhe : « Mérimée ist (reilicli ein jamer Keil. » Ce serait bien là, transposée en style l'unéraire, latin ou grec, l'épitaphe qui conviendrait aux cendres de Mérimée.
30 avril 1907.