‹ Pragmatisme et modernisme [microform]Chapitre 4 sur 52 · L'AGNOSTICISME SCIENTIFIQUE HAECKEL ET M. HOMAIS · texte numérisé non relu

L'AGNOSTICISME SCIENTIFIQUE HAECKEL ET M. HOMAIS

(\^ n"(*st p;;s nous (]ui associons irrévérencieusement le nom de Haeckcl, le naturaliste le plus glolifié de TAllemagne contemporaine, et celui de M. 11 ornais, le .Joseph Prudhomme de la demiscience. C'est W. Ilaeckel hii-inème qui, accouru au Congrès des libres penseurs à Home afin de recruter contre le « Papisme » des adhérents à la Ligue (les Xîonistcs, l'ondée par lui, ne dédaigna pas de Iralerniser avec M. ïlomais. M. Berthelot, plus dcgcùlé, s'était contenté d'envoyer à ces pèlerins de In Libre Pensée sa bénédiction scientifi(iue, accomj»i»gnée de (juelqucs conseils de tolérance imparfaitement écoutés. Haeckel félicita chaleureusement M. lloinais d'avoir entrej)ris eu France la lultc con- "' lo Pape, bien que le Culturkampf ait eu en Alleiiiaune une si fAcheuse issue ; il salua en M. Homais • ' continuateur de Luther et de Calvin.

M. Homais est devenu, en effet, le personnage que î.subert, son historiographe, nous laissait pressen-

AGNOSTICISME

HAECKEL ET M. HOMAIS

tir à la fin de Madame Bovary, lorsqu'il nous montrait le pharmacien d'Yonville se préparant à escalader les premiers degrés du pouvoir : « Homais établissait des comparaisons entre les écoles primaires et les Frères ignorantins au détriment de ces derniers, rappelait la Saint-Barthélémy, à propos d'une allocation de cent francs faite à l'église, dénonçait les abus... Il rendit secrètement de grands services a M. le préfet », et reçut finalement la croix de la Légion d'honneur. L'anticléricalisme républicain acheva la fortune de ce prince des faux bonshommes.

A ceux cependant qui s'étonnent qu'il puisse y avoir mieux qu'une alliance, une certaine affinité d'esprit, entre un Homais et un Haeckel, nous conseillerions de lire Die Weltrœthsel, les Enigmes de flJniiers, livre de vulgarisation scientifique, récemment traduit en français par M. Camille Bos ^ où l'on a quelque peine à reconnaître le Haeckel de Y Histoire naturelle de la création.

Né à Potsdam le 16 février 1854, préparateur de V'irchow, médecin à Berlin, puis professeur de zoologie 9ans la petite ville universitaire d'Iéna, jadis illustrée par Gœthe et Schiller, Ernest Haeckol, naturaliste éminent, voyageur infatigable, est, à l'heure présente, le représentant le plus en vue du darw^inisme. La date de 18.59, à laquelle parut la Descendance de Vhomme de Ch. Darwin, est aux yeux de Haeckel la plus importante dans l'histoire de la science et de l'humanité, car cette date est celle de la découverte définitive de l'homme par lui-même. 1. Paris. 1903.

Dans son livre De Revolutionibus orbium cœlestium, paru en 1543, et dédié au Pape Paul III, Copernic portait un coup mortel à la croyance géocentrique fondée sur la Bible : la Descendance de Vhomme a mis fin à l'illusion anthropocentrique. A l'œuvre de Darwin Haeckel associe celle de son précurseur français Lamarck, ainsi que sa propre Histoire de la création naturelle (1868) et V Anthropogénie, ou Histoire de Vévolùtion humaine. Haeckel, surtout dans le domaine de l'embryogénie comparée, apporte des faits saisissants à l'appui de l'hypothèse darwinienne. Quiconque ne possède pas un Darwin et un Haeckel, ignore les questions les plus importantes de la science contemporaine, ignorance d'autant moins excusable que les livres de Haeckel sont écrits sous forme de leçons f;imilièrcs, sans que la valeur technique en soit diminuée.

Darwin, qui publia son grand ouvrage lorsqu'il touchait à la vieillesse, était hostile à toute polémique ; Haeckel, dès ses débuts, se mettait à la tête des darwiniens les plus militants. Dans ses Enigmes (le r Univers, sa profession de foi, son examen de conscience, son testament intellectuel, Haeckel se riatte d'avoir découvert, grâce à la i)hysiologie, l'embryologie, la philogénie, non seulement la solution de tous les problèmes sur lesquels, pendant tant de siècles, les penseurs se sont vainement cassé !n têto. mais encore les bases inébranlables d'une morale, d'une politique, d'une religion nouvelles. Haeckel offre un remarquable exemple de la fai- Mosse des naturalistes empiriques, lorsque, dépas-

AGNOSTICISME

sant les bornes de la science, ils répudient Ta-nosticisme et se mêlent de philosopher.

La science nous permet d anirmer la loi de substance, l'uniié de substance : le Cosmos n'est que matière et énergie ; mais force et matière sont inséparables : pas d'esprit sans matière, pas de matière sans esprit. Le problème de lorioine du mouvement se trouve résolu si Ton Aonf bien considérer que le mouvement est une propriété de la substance 'aussi immanente et originelle que la sensation : i>ar là disparaît toute finalité dans la nature. L'Univers est un perpelimm mobile. L'évolution nous rend compte de la transformation de tous les êtres. La terre n'est qu'une poussière de soleil; l'homme, le dernier échelon de la série animale sur notre planète, soumis, comme tous les autres animaux, à la loi de mortalité. L'ilme humaine n'est qu'une fonction du système nerveux, se développant, parallèlement au corps, dans l'individu connue dans l'espèce. La liberté de l'homme n'est (lu'une illusion de mégalomane. En réalité, toutes les énigmes de l'Univers se réduisent à une seule : le problème de la substance. Haeckel se résout à ignorer s'il existe ou non une Chose en soi. Mais il semble ne point s'apercevoir que ce n'est pas expliquer le monde que d'en décrire les phases de développement successif.

La vérital)l(^ philosophie n'est ni agressive, ni prêcheuse. Or, Haeckel se montre polémiste plus acharné contre les églises et les philosophes dont la doctrine se trouve en coniradirlion avec la sienne. Mais sa polémique retarde d'un siècle. Bien loin

Irl

HAECKEL ET M. HOMAIS

(le constater, avec Th. Ribot, que les religions et les systèmes relèvent de la logique des sentiments, il emploie à les combattre Larme d'un rationalisme suraïuié. A trop étudier la psychologie des infusoires et des monocellulaires, Haeckel a perdu toute iiolion de psychologie humaine. Les religions ne sont que l'imposture des prêtres. Le moyen âge, époque de délire, d'ineptie, de ténèbres, est stigmatisé, comme la période honteuse de l'histoire. Haeckel dépasse Homais, qui « admirait le christianisme, parce qu'il a d'abord affranchi les esclaves », Haeckel pratique l'exégèse populaire à la façon de Léo Taxil. Admettre un Dieu personnel et invisible éfiuivaut à concevoir « un \ertébré à l'état gazeux » ; si vraiment Lûme spirituelle existe, pourquoi ne pas recueillir cette vapeur, à sa sortie du corps, et la mettre en bouteille ? Les partisans de l'immortalité 110 l'élléchissent pas (pi'ils sont exposés à se trouver nez à nez dans l'autre monde, et pour une éternité, avec leur meilleure moitié et avec Madame leur hoUe-mère. Nous épargnons à nos lecteurs d'autres jtMix d'esprit plus corsés, destinés à provoquer les •iros rires des carabins et des médicastres, dans «luelque arrière-salle de brasserie.-

Haeckel ne se montre pas plus modéré à l'égard 'lo-^ philosophes spiritualistes, Platon et Descaries, «lont il dénonce l'hypocrisie et la lâcheté gagnées au fnniact de ses maîtres, les Jésuites. Il distingue 'iilre les deux Kant, le Kant de la raison pure qui flécapita la divinité, et le Kant de la raison pratique, qui ressuscite Dieu, l'Ame, le libre arbitre afin de

AGNOSTICISME

HAECKEL ET M. HOMAIS

céder aux postulats de la conscience. Le « retour à Kant » des professeurs de philosophie, lorsqu'il, affirment que le monde moral est indépendant de la connaissance de l'Univers, a le don d'exaspérer Haeckel. Il attribue les lacunes et l'exclusivisme de Kant à sa qualité de vieux garçon. Le célibat est aussi blâmable chez les philosophes que chez les moines. L'homme normal a besoin de posséder à ses côtés une femme pour le compléter.

Quant aux objections qu'à tort ou à raison Virchow et du Bois-Reymond opposent au nom de la science, de l'agnosticisme scientifique, touchant les limites de la connaissance, touchant l'arbre généalogique que Haeckel, ce nouveau d'Hozier, a dressé de l'espèce humaine, celui-ci les attribue, chez ses contradicteurs, à la faiblesse, à la lAcliolé. au ramollissement de l'âge.

Dans sa conception moniste et panthéiste de la nature, il se réclame d'EmpédocIe, de Lucrèce, de Spinoza, de Giordano Bruno, de Shakespeare, de Frédéric II de Hohenstaufen, de Frédéric II de Hohenzollern, de Lamarck, de Laplace, de Gœthe et de Darwin. Ce sont là, sans doute, d'excellentes références : nous n'en devons pas perdre, cependant, l'esprit critique, et oublier que Dieti dans la nature ne présente pas moins de difficultés que Dieu hors de la nature.

Ces difficultés, Haeckel ne les soupçonne même pas ; son intolérance, on Ta remarqué, dépasse celle des théologiens, obligés d'admettre le doute, lorsqu'il s'agit des mystères de la foi, tandis que l'F.vnn-

gile de la science ne saurait être en rien contredit. I /histoire des sciences nous enseigne cependant avec quelle fréquence une hypothèse chasse l'autre.

Haeckel prétend établir que toute morale, aussi Iticn en théorie qu'en pratique, est, comme science (les règles, en rapport intime avec notre conception du monde. Or, la première règle de l'éthique moniste, que pose Haeckel : « aimer son prochain comme soi-même », ne se distingue en rien de la morale généralement enseignée. Cette règle, il est vrai, diffère de la morale chrétienne, « qui attribue une valeur exclusive à l'altruisme, et ne veut accorder aucun droit à l'égoïsme » ; elle se sépare aussi de la morale aristocratique de Stirner et de Xietszche, laquelle laisse à l'individu toute liberté, toute licence. Mais nous n'entrevoyons pas quel rapport unit cette morale iuste milieu à la conception moniste de l'univers. Le panthéisme reste essentiellement amoral : tout est Dieu, donc tout est parfait.

Nous avons de même quelque peine à concevoir ^lans le détail ce ,que peut être l'Etat moniste. Du moins n'a-t-il rien de commun avec l'État collectiviste, ainsi que cela résulte d'une polémique enga- L'ée jadis entre Haeckel et Bebel. L'homme demeurant, par structure, un Carnivore et un carnassier, pfardons-nous de fonder de trop grandes espérances <nr la société de l'avenir.

La laïcité constitue le caractère essentiel de l'école

' (le l'État monisles, absolument séparés des anciens

• Iles, jusqu'au jour où il sera permis de proclamer monisme religion officielle.

AGNOSTICISME

HAECKEL ET M. HOMAIS

La religion inonisle, sur laquelle notre auteur s'étend avec complaisance, se gardera de tout esprit rc\olulionnaire, quant aux formes extérieures et aux habitudes traditionnelles des peuples chrétiens. Le repos du septième jour sera conservé et aussi Noël, la fête solsticiak' d'hiver, la Sainl-.Iean, céléhralion du solstice d'été, PAques, c'est-à-dire la résurrection de la nature printanière, après le long sommeil de l'hiver. Dans les cathédrales désaffectées, purgées des crucifix et des images des saints, des lianes sveltes, des palmiers, des bambous, des bananiers, autour des colonnades gothi(|ues, rappelleront la force créatrice de la nature tropicale : sous les haules fenêtres, des aquariums, peuplés de gracieuses méduses, de coraux, de siphonophores. étaleront à \o\\9 les yeux les merveilles artistiques de la vie marme. Sur le maître-autel, une Vmnie rappellera le mouvement des corps célestes et la toute-puissance de la loi de substance. Enfin, dans ce temple consacré à Pan et à Priane, des conférences d'histoire naturelle édifieront les fidèh-s, en les initiant au culte « du Vrai, du Beau et du Bien ».

C'est par cette fornude d'idéalisme banal que s'achèvent les Enigmes du monde. Haeckel, dans son béat enthousiasme, oublie seulement que le vrai n'est pas identique au beau, (|ue le drame qui se déroule au milieu de ce décor splendide de l'univers étoih) n'a rien d'une idylle : c'est un combat éternel, une suite de douleurs et tourments sans but intelligible, de destruction et de recomposition sans fin, à travers lesquelles la nature nous apparaît non comme

divine, mais comme démoniaque. Le Dieu du panthéisme ne serait en réalité qu'un Dieu éternellement torturé par le Diable.

La véritable idole de la chapelle moniste instituée contre le Papisme par M. Haeckel, n'est autre que M. Haeckel lui-même. Selon la juste remarque du professeur de zoologie d'Iéna, entre l'homme inculte et le civilisé le plus accompli, un Gœthe, un Laniarck, un Kanl ([)rcmière manière), un Darwin, hi distance est plus grande qu'entre le même homme inculte et un singe, un chien ou un éléphant. L'ignorant est une bête, l'homme de science est presque U!i Dieu. M. Vacher de Lapouge, disciple de Haecl<el, nous en fait la confidence, dans la préface à sa traduction du Monisme, lien entre la religion et la science ^ : « La moindre parcelle de matière est Dieu agissant, le savant à la conscience totale serait Dieu pensant », Dieu ou tout au moins le Surhonune, et, dans le cas de M. Haeckel, assurément le SurHoinais 2.

3 décembre 1904.

Page 1