UnsterbUchkeit. Munich
MODIIRXISME.
LA MORT ET LA MODE
Mais, autant que la nature, rhommc a horreur du vide. Contre la mort se dresse et se rebelle le |.hi. puissant de nos instincts, l'amour-propre, qui nous \nn'\c .-i ((►n(rvt)ir la possibililc3 d'une prolongatio.i de Texis: Miee au delà de la mort, d'une vie ullia terrestre. Cette croyance a été suggérée primiliw ment aux peuples sauxages par le dédoublement de bi i)ersoi;iKdilé dans le rêve, par l'idée d'un double vagabond, <|ui revient dans le corps, au réveil et disparaît à h\ mort pour un temps intléterminé ; la conception de l'animisme serait l'origine des idées d'àme el de vie future.
Tontes sorles tie sentiments complexes sonl venus transformer (»t emichir cet instinct de conser\ation, cet appel it de jouissance : le noble besoin de donner à nos sentiments l'empreinte de l'éternité, la nécessité de contrôler les bons el les méchants comme garanlie (h> l'ordre social, une idée de. justice qui répare le mal sur la terre par des compensations et des sanctions d'outre-tombe, l'aspiiation magnanime à la perfection et à la gloire. Après avoir donné naissance aux religions, la mort est devenue « le musagète » de la philosophie.
Une végétation touffue, luxuriante, de dogmes, de systèmes, de jugements, de préjudices, de con jectures, d'opinions, de fantaisies fleurit à travers les siècles autour des tombeaux. On en trouvera Texposé dans le livre de Louis Bourdeau, le Problème de la mort K auquel M. Keyserling renvoie le lecteur II ne se peut imaginer de promenade plus
L 5* édition, Paris, FéUx Alcao, 1904.
instructive, plus pittoresque à travers les enfers et les paradis que les malheureux mortels ont imaginés ]K)ur se délivrer des maux qui affligent la vie et s'assurer la possession des quelques biens (jui la lent aimer.
M. Keyserling ne discute pas ces croyances. Il découvre leur source véritable non dans l'animisme, l'atavisme, l'hérédité, l'éducation, l'utilité sociale, mais dans leur sens unique et profond. En dépit de leur variété, de leur opposition, de leur incohérence, ros croyances, — même celles qui ne conçoivent liuère qu'une durée terrestre, comme chez les juifs, <»u qui visent à l'anéantissement final, tels les Itouddhistes. — se ramènent toutes à cette intuition, obscure et profonde, que la vie ne s'épuise pas dans -"S manifestations passagères. Nous sommes les éléments spécialisés, dérivés, les modalités d'une Ëneruie dans laquelle la mort nous replonge, et dont les lins nous échappent. En ce sens, M. Keyserling prend comme épigraphe la célèbre formule paniliéi^te de Spinoza : Sentimus experimurque nos ilcrnos esse.
Le spinozisme dérol>e. il est vrai, toute perspective d'immortalité à notre conscience personnelle, {'our laquelle la science ne nous fournit aucune
reuve positive, mais seulement une preuve négative, |ui consiste en l'absence de preuve favorable.
C'est pourtant à cette conscience individuelle que
'S hommes d'Occident attachent un prix immodéré. \ï. Keyserling, Louis Bourdeau et les positivistes
efforcent de les convaincre d'erreur. On connaît le
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MODLIlMbME.
mol du lleiiau : « Je ne vois pas do laisoii i)oui' qu'un Papou soit iiiiniorlel. » Un Gœtlie, un Uenan n'accorderaitMil qu'aux seuls génies le privilège d'iinmorlalilé. L'individualité de la plupart des hommes est si misérable qu'ils ne perdent rien par la mort. Les traits généraux d'humanité subsistent chez les autres hommes. La vie des individus et des espèces n'est qu'une mort continuelle. La moindre part do notre existence survit en nous à l'état do souvenir : le reste sombre dans l'oubli. Que de sensations effa cées, d'espérances et d'illusions poidues, de joies cl de pensées évanouies, d'opinions rejetces, d'actes acconq)lis en vain, de liens dénoués ou brisés jonchent le chemin que nous avons j>aicouru de l'adolescence à la \ ieillesse î i\ous n<î vivons que durant cet instant si lui^ilii* qu'est le présent. Par lui nous participons à l'éternité ; nous en avons conscience quand un éclair éblouissant d'enthousiasme, d'extase ou d'amour nous donne la sensation de Tinfini danl'éphémère...
De cette conception nos auteurs déduisent un<» morale modelée, disent-ils, sur la réalité des choses, qui reflète le monde naturel. La nature nous fail paraîhe que les individus ne sont que des modalit<V de la même substance, (lue ces individus s'illusion nent, lorsqu'ils préfendent s'isoler dans régoisnie de leur personnalité. Une solidarité, une réversibilité relient les morts et les vivants. La patrie est faite de la cendre des morts, et, pendant qu'ils dorment dans leur poussière, la vie qu'ils n'ont plus se retrouve en nous. Par une sorte de réincorporation
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nous revivrons de même d'une existence subjective «lans l'âme de nos descendants. La famille, le groupe, le peuple, l'humanité enveloppent ainsi la conscience individuelle. Mais comment se fait-il que la terre soit remplie de modalités ambitieuses, jalouses, cruelles, dominatrices, qui n'ont aucune conscience de leur communauté de substance ? Les intentions de la nature n'apparaissent pas aussi claires que le prétend M. Keyserling : la lutte de tous contre tous n'entre-t-elle pas aussi dans ses vues ? Et, dès lors, comment concilier Darwin, Comte et Spinoza ?
M. Keyserling témoigne une préférence marquée à la philosophie panthéiste i et aux religions antiindividualistes d'Orient. Il n'est pas éloigné de considérer le bouddhisme, le taoisme, le judaïsme, les religions inspirées par le culte des ancêtres, par l'idée de peuple élu, — à les considérer comme supérieurs au christianisme fondé sur la' survivance personnelle, et qui repose sur une idée trop exaltée de l'individu. Cette idée est, en elïet, susceptible de dégénérer en immoralisme, et de conduire les peuples sur la pente de la décadence.
Mais, d'autre part, l'impersonnalité de l'intelligence, l'immersion et la réabsorption de l'individu dans le tout, sont une hypothèse qui repose sur une idée trop exaltée de l'ensemble. Si l'on mesure la valeur d'une idée à sa productivité, l'immortalité de l'âme, vérité
1. Dieu. iK>ur M. Keyserling, est le symbole des rapports de l'homme vt de la nature, et comme tout rapport implique deux termes. Dieu existe si l'on y croit.
Roi'RPFAr. l»ra.i;niatismp.
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de sentiment, vérité d'imagination, folie pure aux yeux de ragnoslique, que le christianisme, beaucoup plus hellénique que juif, a empruntée au génie sublime et pernicieux de Platon — a été, historiquement, un immense bienfait. Un des penseurs les plus hostiles à l'Eglise, qui ont dénoncé sn cruauté aryenne, ses cachots, ses bûchers, son enler, sa terreur, en conjurant les peuples de s'en délivrer, une fois pour toutes, Ernest Havet, est cependant contraint d'avouer que par le christianisme la société humaine « a gagné quelque chose en liberté et en moralité ». Ce (jucUjuc chose, — Taine Ta exposé dans une des pages les plus saisissantes cW son llistoirc de la RévoluUnn, c'est la conscieiue (pii, joinle à ïhonncw, d'origine féodale, distingue l'homme moderne du citoyen de l'antiquité, de l'Orienlal. La cité antique, l'empire romain, l'Islam, l'Inde, la Chine i, fon(h3s sur l'onnii potence de l'iillat et l'assujettissement de l'indix idu, n'ont produit que des servitudes éternelles, des misères imnuiables. Le dogme de l'immortalité de l'ame a détaché l'individu de la communauté i)riniilive, du clan, de la famille, de l'État. Seul en présence de son Dieu, juge infaillible, qui dispense peines et récompenses et, nu jugement final, le vouera à une éternité de supj)lices ou de délices, — l'honnne s'est senti une personne, avec des devoirs sacrés et des droits inaliénables ; réfugié dans sa conscience comme dans un sanctuaire.
1. Bien à tort, selon nous, M. KeyserUng assimile le Japon A l'Inde et à la Chine : Ihéroïsme patriotique des Samouniï est purement féodal.
il a bravé toutes les tyrannies : dès lors respecté, il a pu se développer en tous sens. Les pays aujourd'hui les plus libres et les plus prospères, l'Angleterre et le^ Étals-Unis, sont ceux où l'individualisme religieux sest le plus développé.
Cette crovance éminemment civilisatrice tend cependant à s'alïaiblir, à disparaître ; mais les croyances qui se dissipent et qui s'éteignent ne sont pas connue si elles n'avaient jamais été. La morale survit au tlogine. 11 est remarquable que la nouvelle philosophie américaine, d'affinités puritaines, connue sous le nom de Pragmalismc, n'attribue qu'une importance très secondaire à la question de Vau delà, comme si en ce pays de la vie intense, nul n'avait le loisir d'y songer. William James, qui dans les Vmiclés d\'xj)érieiice religieuse ^ nous a donné du Saint, opposé à l'homme de proie, une psycholoi^ie pénétrante, consacre à peine quelques lignes à cette idée d'immortalité, où nombre de saints puisèrent pourtant cet héroïsme que M. W. James met au-dessus de tous les autres.
Nous ne pouvons, écrit M. W. James, nous assurer que les fins idéales que représente notre existence seront toujours indissolublement liées à celte existence. Si nous avions la ceilitude que, pendant toute l'éternité, quelqu'un veillera sur elles, nous I)ouiTions peut-être nous résigner à ce que leur sort soit en d'autres mains que les nôtres. On comprend le désir qu'éprouve l'Ame d'assister elle-même à leur réalisation, bien qu'il y ait des hommes assez désin-
J. Paris. Félix Alcan. 1906.
léressés pour renoncer à leur salut personnel, s'ils ont confiance que leur cause prévaudra. Mais ici la raison loule seule ne peut décider ; c'est un des cas où le lémoignago des faits est seul recevable. Or, jusqu'à présent, les laits accumulés par les patientes recherches de MM. Myers, Hogdson et Hyslop ne suffisent pas à rendre ^irobable le retour des esprits après la mort. Cependant, leurs conclusions affiririaiives ne sont pas sans intluencer M. W. James. 11 laisse donc la question ouverte.
L'idée de Dieu se rattache étroitement à l'immortalité de l'àme : mettre Tune en doute c'est compromettre l'autre. Sur l'idée de Dieu, W. James s'en tient de même à l'expérience. Selon lui, l'expérience religieuse ne confirme pas toujours sans équivoque la croyance à l'Infini et à l'Absolu. La seule chose qui en ressorte, c'est que l'ame peut s'unir à quelque chose de plus grand qu'elle, trouver la délivrance grâce à cette puissance supérieure qui lui est favorable, et qui travaille dans le sens de ses aspirations les plus hautes. En dehors du monde de la pensée consciente, il en existe d'autres, avec lesquels nous pouvons entrer en contact par notre moi .subliminal (qui se confondent peut-être avec ce moi) et où nous puisons des expériences capables d'enrichir et de transformer notre vie. Le philosophe et le mystique ont une tendance ù faire de ce plus grand un Dieu unique, absolu, et le i)euple y ajoute foi, sur leur autorité. Mais au fond le peuple a toujours été polythéiste, il croit à la pluralité des Dieux (divinités du v)aganisme, saints tulélaires, anges gar-