L.\ I41IL0S0PHIE DE M. BERGSON
ne sera peut-être pas proprement philosophique et pour laquelle il faut demander par avance l'indulgence des philosophes.
L'étude des sciences, la lecture même rapide des philosophes a créé de nos jours pour chacun une certaine manière de se représenter le problème métaphysique. Ce serait une curieuse entreprise que de cliercher la ligure que peut faire le monde dans l'imagination d' « un honnête homme » d'aujourd'hui. On verrait que l'idée d'un système rationnel, emprunté aux sciences, est la notion essentielle de nos représentations philosophi([ues. La face changeante de l'univers, la comphcalion infinie des phénomènes pliysi<iues et chimiiiues nous paraissent refléter «pielque principe immuable, quelque loi éternelle. Comme l'observation de la \ie et l'étude de la biologie nous obligent à tenir comi)te du changement, nous parlons bien de l'écoulement des choses, du " devenir », mais nous pensons que c'est là seulement l'apparence, et que le monde est au fond un système tout constitué, ordonné, logique et en dehors du temps i. Nous n'aimons pas l'idée d'un perpétuel mouvement, de choses continues qui se transforment les unes dans les autres ; nous sommes à l'aise au contraire avec ce (pji est clair, bien divisé, symétrique, composé. Ainsi le veut notre raison, et nous la tenons pour souNcraine : quel que soit l'univers, elle nous semble de force à l'embrasser. Elle le conçoit tout naturellement construit selon sa logique, à peu
1. En réalité, la science tient bien compte du temps. Mais le premier ouvrage de M. BerRson 'lissai sur les données immédiates de la conscience) est précisément consacré en grande partie à montrer que le temps scientifique ne dure pas et se distingue profondément de la durée i*éelle telle qu'elle est perçue pnr notre conscience.
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LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON
près sur le modèle d'une vaste machine. Elle imagine un principe qui a créé, et des choses qui sont créées une fois pour toutes. Il y a quelque part un plan tout fait, un système mécanique achevé : tout le savoir humain consisterait à Fépeler lettre par lettre, à le retrouver peu à peu grâce à l'effort de notre raison
De ces habitudes d'esprit, la plupart sont très anciennes. Nous devons aux Grecs notre belle conliance dans la raison et le langage. Ces rrierveilleux artisans et ces grands raisonneurs n'ont jamais admis que le cours du monde pût être différent de ce que concevait leur intelligence. Pour eux, tout effort de pensée consiste à faire rentrer l'univers dans les cadres de la raison, et ainsi on peut dire que pour eux la science a presque plus de réaUté que la rëalité elle-même. Cette métaphysique est si naturelle à l'esprit qu'elle se retrouve au fond des théories modernes. Sans doute, nos connaissances se sont précisées. Nous ne représentons plus, par exemple, le galop d'un cheval, comme faisait le sculpteur du Parthénon, par une seule attitude caractéristique. La photographie instantanée nous permet de saisir un très grand nombre d'attitudes. Mais, dans les deux cas, nous n'arrivons à nous représenter le mouvement que par l'immobile ; -lous prenons d vues sur la réahté changeant^ nous considérons des stations de l'immuable, et lUelque chose nous échappe, c'est la durée. Ces. que la méthode de notre raison est restée la mêm^ : notre logique considère toujours des parties dis** :s, immobiles, qu'elle agence ensemble comme les pirties d'une machine. xMôme lorsqu'il a paru un philosophe qui a prétendu considérer l'évolution du monde et retracer le cours de l'universel devenir, il n'a pu réussi dans son entreprise. Au lieu de suivre le cours du temps, •Spencer a regardé la réalité telle qu'elle est dans sa forme actuelle, il Ta divisée on fragments, puis il la recompo.sée. Il a refait révolution avec des frag-
ments de l'évolué, au lieu de montrer la création elle-même. Entre l'évolution et l'évolué, entre la création qui' se fait et la création qui est faite, il y a la même différence qu'entre un poème écrit et l'Inspiration du poète au moment où il produit son œuvre. Le poème est déjà quelque chose d'immobile, de mort, que la raison, la. logique, la méthode scientifique peuvent examiner, diviser, expliquer même dans une certaine mesure. Mais comment rendre compte du travail créateur, de l'inspiration vivante ? La logique y est impuissante ; elle n'arrive pas à rendre compte de tout, et c'est plutôt ici le rôle de la sympathie et de l'intuition.
Toutes nos habitudes d'esprit, toutes les exigences de notre logique, nous poussent à l'étude du poème oi nous interdisent celle de l'inspiration. Toute la philosophie de même porte sur une image du monde déjà faite, qu'elle essaye de recomposer selon les lois de la logique, comme si la connaissance intellectuelle était un absolu, et comme si l'élément qui lui échappe toujours, le mouvement, révolution, la durée vivante, ne comptait pas. On pourrait dire, dans une formule un peu simphste, que l'originalité de M. Bergson est précisément d'avoir renversé les termes du «»Toblème. Il recoi laît la valeur des études logiques. de la connaissanc rationnelle que l'on peut prendre dii poème ; mais c t à la source même de l'inspiration que, par un magiiifique effort d'intuition, il entend ^e placer. 11 rompt f>insi avec la tradition mécanislique qui veut recori nre l'univers sur le modèle de ce que. la raison fabrique. Il proclame la souveraineté de l'intelligence dans son domaine propre, qui est la .science pratique, l'invention industrielle, le monde matériel mais il lui dénie le pouvoir de spéculer sur ce qui n'est pas matière, et c'est à d'autres facultés qu'il demande le secret de la vie.
nornin-M . — Pragmatisme.
Al'l'ENDlCi:.
Des oludes scientifiques a[)prufuiidies uiit permis à M. Bergson de procéder d'abord à une description des différents phénomènes vivants, et de tenter, à la lumière même des doimées de la science, une explication de la raison humaine. Les théories transformistes sont, daiis l'état actuel de nos connaissances, généralement admises, au moins comme une interprétation de la réalité et quelles que soient les hypothèses que Ton préfère sur les causes de la vie. Elles traduisent en effet des relations de parenté idéale ; elles rendent bien compte de l'évolution des espèces. 11 est \rai qu'elles ne rendent compte de cette évolution même que par des hypothèses incomplètes connue celle des variations insensibles ou des variations brusques. Et puisqu'il faut bien partir dune hypothèse, M. Bergson admet à l'origine un élan vital, principe d'essence psychologique et non mécanique, qui anime le monde. A un certain moment, un courant de vie a pris naissance, traversant les corps qu'il a or<,*nnisés tour à tour, passant de génération en génération, se divisant entre les espèces et les individus. Connue le vent qui .se partage dans un carrefour en courants divers, cette force grandiose a animé des espèces. 11 semble que son effort ait consisté sur notre plam';te à emmagasiner de l'énergie solaire pour la dépen.s«'r. Mnis tandis que la plante absorbe sur place l'énergie nécessaire que lui fournit le monde orgimisé, l'animal utilise l'énergie déjà élaborée par la plante et s'est libéré de l'immobilité. Ainsi le monde végétal et le monde animal représentent deux expressions différentes du principe vital. Dans le monde animal môme, il y a eu bien des lignes d'évolution divergentes. On peut en ^ros se représenter un animal supérieur comme un organisme constitué par un système nerveux installé sur des appareils de digestion, de respiration, de
LA PHILOSOPHIE DE M. BERGSON
circulation destinés à le réparer et à le protéger, et plus ce système nerveux se développe, plus il suppose la possibilité d'une acti\ité hbre. Mais tout ne s'est pas développé d'un mouvement uniforme et harmonieux. Tandis que certains animaux enfermés en leurs carapaces demeuraient dans un demisommeil, d'autres devenaient de plus en plus mobiles.
L'impulsion première qui lanra la vie dans le monde s'est manifestée surtout sur deux voies différentes, cliez les insectes, et chez Thomme. Elle a réussi à former l'instinct des fourmis et des abeilles, Inndis que dans la voie le long de laqudle se sont développés les vertébrés, elle s'épanouissait en intelligencre. Mais l'inlelligenci' n'est pas plus un perfectionnement de l'instinct que l'animal n'est un perfectionnement de la plante. Dans des pages d'une remarquable précision, M. Bergson fait voir que la vie \égétalive, Ijj vie animule, la vie raisonnable ne sont pas, comme l'ont cru les anciens et comme on l'a souvent répété depuis eux, des degrés successifs d'une même tendance. Ce sont les directions différentes d'une même activité. De même que l'élan vital a quelquefois choisi des procédés similaires pour tourner des diflicultés pareilles dans des espèces non voisines et qu'il a formé par exemple l'œil de certains mollusques analogue à I'omI humain, de même il a, dans d'autres cas, abouti à des procédés dissemblables. Instinct et intelligeiice sont séparés par une différence non de degré, mais de nature. Ils représentent des solutions di\ erses d'un même problème, et ce problème c'est la nécessité de vivre dans le monde matériel.
Pour permettre à l'être vivant de se nourrir, de se déf(Midre, la nature a usé de deux moyens. Tantôt l'animal trouve à sa portée les instruments appropriés, il a ses propres membres, complexes dans leur formation, merveilleusement simples dans l'action,
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Tantôt il devient nécessaire, et c'est le cas pour rhomme, de fabriquer des objets artificiels, des outils. L'insuf(isance même des moyens physiques de l'homme semble à M. Bergson un document préhistorique en faveur de sa thèse : cette faiblesse naturelle, c'est le congé définitif que Tinstinct reçoit de l'intelligence. C'est l'aveu que la nature a trouvé un autre moyen que l'instinct d'assurer la vie et l'activité humaine. L'intelligence est donc une annexe de la faculté d'agir; elle est l'adaptation de l'être humain aux conditions d'existence qui lui sont faites ; elle lui permet de se mouvoir parmi les choses extérieures, d'en connaître les qualités, d'en découvrir les rapports, dans une certaine mesure de les pré\oir. Formée sur le moule du monde matériel, elle guide notre action, comme l'instinct guide celle de l'animal. En un sens, elle est inférieure à l'instinct, mais elle a cependant un grand avantage : l'instinct demeure forcément spécialisé ; l'inteUigence infiniment plus souple, pouvant fabriquer n'importe quel objet, servant à n'importe quel usage, enrichit indéfiniment cehii qui la possède. L'animal se meut automatiquement dans le môme cercle. L'homme a pu étendre indéfiniment son activité ; il a créé les sciences ; il a fait des découvertes industrielles dont la répercussion est de plus en plus grande sur les conditions de la vie. Pour tout dire, alors que partout ailleurs dans le monde animal, l'élan de sa vie aboutissait à une oscillation sur place, à une variation sur le thème de la routine, il a réussi à fabriquer avec l'homme une mécanique qui a triomphé du mécanisme, un instrument de liberté. En ce sens, il est juste de parler de la royauté de l'homme dans la création. Si le monde n'a pas été fait pour lui, et s'il est inexact de parler d'un plan tout préparé qu'aurait suivi l'élan vital, il est bien vrai que l'homme représente le succès unique qu'a remporté la vie à un mnin(Mit donné de l'évolution.
LA luiiLosuruii: dl m. ueugsun.
On comprend dès lors ce que l'intelligence humaine peut et ce qu'elle ne peut pas. Sœur de la matière, elle réussit toutes les fois qu'il s'agit de connaître quelque chose de matériel ; elle en porte l'empreinte. Notre logique triomphe dans la géométrie, parce qu'il y a complète harmonie entre la pensée logique et la matière inerte ; elle s'exerce partout où elle a pour objet principal le solide inorganisé, partout où elle peut se représenter facilement des choses séparées, discontinues, immobiles, partout où elle peut décomposer un tout en ses parties, et recomposer le tout avec les parties. Mais elle ne suffit pas, elle échoue quand elle prétend nous dépeindre la vie. C'est (ju'elle est elle-même un aspect de la vie, un produit de l'évolution ; elle ne peut donc nous renseigner sur cette vie, ni sur cette évolution. La partie ne peut expliquer le tout, le galet laissé sur la plage ne dessine pas la forme de la vague qui l'apporta. Nous pensons pour agir, et la pensée coulée dans le moule de l'action nous renseigne, car l'action est une nécessité. Mais la spéculation est un luxe pour lequel l'intelligence n'a pas été faite.
Aussi, dès que nous essayons d'étendre nos procédés de raisonnement plus loin que la matière, nous aboutissons à toutes sortes de difficultés. Ces procédés, qui fonctionnent si bien dans les sciences, y sont cependant de moins en moins assurés, à mesure que l'objet de la science se rapproche de la vie. Rigoureusement applicable en géométrie, en physique, en chimie, bien que déjà ici il faille tenir compte de certaines forces, ils sont d'un usage moins parfait dans les sciences naturelles, et le raisonnement n'a réussi encore à amener aucune découverte dans la biologie. Et que dire, si l'on passe à l'étude de l'esprit, à la psychologie ? L'inteUigence, avec présomption et rigueur, applique encore hardiment ses procédés,
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mais ils ne sont pas faits pour cet usage, et on s'en aperçoit bien aux résultats. L'histoire de l'hygiène et de la pédagogie, écrit M. Bergson, en dirait long à cet égard : les erreurs, souvent persistantes et qui déconcertent les générations une fois qu'elles sont aperçues, tiennent à l'obstination de notre esprit à traiter le vivant comme l'inerte, et à penser toute réalité sous formn de solide définitivement arrêté. Les Grecs de Técob' d'RIée s'étaient déjà plu i\ montrer (pie le raisoiineinent aboutissait à nier le mouvement. D'au tirs problèmes, comme celui de la liberté, que M. Bergson a particulièrement étudié, sont nés de cette habitude d'appliquer à notre esprit les lois que nous appliquons à la matière. Les exigences de la vie pratique nous ont suggéré des manières de penser et de parler qui nous trompent h la fois sur ce qui se passe dans les choses et sur ce qui est présent h notre esprit. Ainsi la plupart des systèuies se heurtent à des difficultés insurmontables, la raison finit généralement par s'incliner devant quelque chose qu'elle déclare lui échapper. Les plus récents efforts des plus grands philosophes ont porté à la métaphysique des coups terribles. Kant limite la connaissance au monde des phénomènes et interdit à Tintelligence le monde des choses en soi. Spencer s'arrête devant l'inconnaissable. Toute philosophie première semble impossible, et l'intelfigence proclame dès qu'elle ne comprend pas, qu'il existe de l'incompréhensible, de l'inaccessible. C'est, après trop d'orgueil, trop de modestie.
M. Bergson pense que la métaphysique est possible, que la connaissance de la vie ne nous est pas interdite. Seulement ce n'est pas à notre intelligence toute seule qu'il faut s'adresser. C'est aussi à l'intuition. Nous serions incapables de spéculation, si nous étions de purs géomètres. Mais à l'intelligence se mêlent d'autres facultés. Il existe encore en nous une certaine part d'instincts, des dons intuitifs, une sorte de
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connaissance par la sensibilité et la sympathie qui se manifeste par exemple dans les phénomènes artistiques, toutes sortes de facultés complémentaires un peu endormies en nous, plus vives cependant chez certains êtres que chez d'autres, que nous pouvons, que nous devons utiliser. L'instinct est sympathie et s'il pouvait réfiéchir sur lui-même, il nous livrerait bien des secrets. C'est un effort difficile que d'éveiller en nous l'intuition : i)ar cette disciphne notre entendement se dépassera lui-même, l^ne pareille philosol>liie sera l'œuvre de l'avenir et de plusieurs générations. Comme les sciences, elle pourra se constituer par l'apport que chacun y pourra faire, par les découvertes de chacun en lui-même sur des points spéciaux. A M. Bergson revient le mérite d'avoir défini la méthode, el d'avoir à force de méditation et d'art dans l'expression, donné l'exemple. La philosophie généralement croyait pouvoir étudier la vie du tout, avec l'intelligence qui est une partie. M. Bergson a montré (|ue l'intelligence, partie du tout, était parfaite pour étudier une partie correspondante qui est la matière. Mais pour étudier la vie, ce n'est pas l'esprit seul qu'il faut appeler, c'est tout soi-même, toute sa personne, son esprit, sa sensibilité, son instinct, tout notre être.
L'intuition nous permet ainsi de sentir ce que l'intelligence, on l'a vu, n'arriNait pas à saisir : l'intuition nous révèle ce que c'est que quelque chose qui dure 1. Nous n'avons qu'à nous observer nous-mêmes,
1. Il est impossible d'entrer ici dans des développements. Mais il faut remar(iuer que l'analyse de l'idée de temps et la découverte de la durée sont essentielles à la philosophie de M. Bergson. C'est par là qu'il a commencé, et la méthode qui implique la notion de la durée vécue, profondément différente " du temps dont on parle d'habitude, est partout présenta dans sa doctrine.
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\.\ Pim.USUl'lllL Dli M. RKRCiSON.
en oubliant autant que possible tout ce qui est image, et les mots mômes qui sont aussi des images. Nous éprouvons que la vie de notre esprit est faite d'une série d'états, désirs, idées, \olontés qui changent sans cesse, qui se pénètrent les uns les autres et que nous ne distinguons que par habitude de langage. Sentiments, désirs, idées sont des \ues artificielles que nous prenons sur une réalité mouvante. Nous nous exprimons comme .si c'étaient des objets séparés, et quand nous parlons de leur devenir, du temps, nous pensons k des instants séparés qui s'additionnent les uns aux autres. Autant d'images inexactes. Nous sommes ici dans un monde où les choses ne sont pas dans respfice, où il n'y a pas d'espace, où il n'y a pas de choses définies; il n'y a qu'un flux perpétuel. Notre esprit grandit, mûrit, s'invente lui-même h mesure qu'il dure. Exister, c'est changer, changer, c'est se mûrir, se mûrir, c'est se créer indéfiniment soi-même. La durée est l'étoffe môme de la vie, et elle indique uuv} possibilité de création libre.
Ce courant vital qui nous traverse et nous anime est très peu si on le compare à la force grandiose qui a donné son impulsion au monde. Mais il nous aide à nous en faire une idée. Uélan vital est quelque chose comme notre esprit, quelque chose qui progresse, qui dure. M. Bergson le compare tantôt à un jet de vapeur qui jaillit, tandis que les gouttelettes se condensent autour de lui, tantôt à une gerbe qui s'élance alors que retombent autour d'elle les formes diverses qu'elle a créées. Ces comparaisons nous permettent de comprendre ici en gros ce que M. Bergson a longuement analysé dans son ouvrage. C'est que tout a une origine commune, le principe vital. La matière ellemême vient de ce principe, mais elle n'est pas l'élan vital au moment où il s élance, et où il crée ; elle est au contraire comme les gouttelettes qui se condensent, comme les fragments de la gerbe qui retombent. Tandis que la vie est quelque chose qui avance qui
se fait, la matière est au contraire quelque chose qui se défait. Et si une comparaison un peu simpliste pouvait préciser, on dirait que la vie est comme un corps qui mont<\ tandis que la matière représente des parties détachées de ce corps qui retombent. La vie est un mouvement, la matérialité en est un autre : le second contrarie le premier. Mais le premier triomphe tout de même ; il fait quekiue chose de la matérialité qui le gêne, et c'est l'organisation, ce sont les espèces vivantes.
L'histoire de l'univers est l'histoire de cette lutte superbe. L'élan vital est toujours contrarié par la matière, et s'il en triomphe, co n'est pas sans une dépense considérable d'efforts souvent vains. Il a procédé sur notre planète d'une manière qu'il n'a peutêtre pas employée ailleurs ; il semble que la vie soit suspendue à toutes les étoiles, et qu'elle puisse apparaître ailleurs différente de ce qu'elle est sur la terre. Telle que nous la connaissons, elle n'est pas toujours ordonnée, ou plutôt, elle ne suit pas notre ordre logique et c'est pourquoi nous sommes tentés d'y voir ce que nous nommons désordre, et ce qui est en réalité un autre ordre. Nous ne retrouvons notre logique que lorsque nous considérons cette vie congelée, ces fragments solidifiés qui sont la matière. Pour reprendre la comparaison du poème, notre science s'applique très exactement au texte où nous retrouvons des divisions, de la composition, où nous pouvons faire des éludes et des statistiques sur l'emploi des mots, la variation des adjectifs ; mais malgré la valoiu' et la vérité de nos observations sur le poème, l'inspiration a été autre chose; elle est intuition, enthousiasme. La vie môme comme l'inspiration est création; Tunis ers n'est pas quehiue chose de tout fait : il se fait sans cesse, il est comme un continuel jaiUissement, il est vie incessante, action, liberté. Et la création ainsi conçue n'est pas un mystère, car nous l'expérimentons en nous dès que nous agissons
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LA PHILOSOPHIE PE M. BERGSON
libroinent. Une tellf doctrine n'onvro pas seulement de larges horizons. Elle nous donne nussi plus de force pour agir et pour vivre. Il faut citer ici la belle page de iM. Bergson :
« Nous ne nous sentons plus isolés dans l'iiumanité, l'humanité ne nous semble pas non plus isolée dans la nature qu'elle domine. Comme le plus petit grain de poussière est solidaire de notre système solaire tout entier, eidraîné avoc lui dans ce mouvement indi\ isé de descente (pii est la malriialité môme, ainsi tons les (Mres organisés, du plus hund^le au plus élevé, depuis les premières origines de la vie jusqu'au temps où nous sommes, et dans tous les lieux comme dans tous les temps, ne font que rendre sensible aux yeux une impulsion unique, inverse du mouvement de la matière, et en elle-même indivisible. Tous les vivants se tiennent, et tous cèdent à la même formidable poussée. L'animal prend son point d'appui sur la plante, l'homme chevauche sur l'animalité, et l'humanité entière, dans l'espace et dans le temps, est une inunense armée qui galope à côté de chacun de nous, en avant et en arrière de nous, dans une charge enfraînante capable de culbuter toutes les résistances et de franchir l)ien des obstacles, même peut-être la mort. » •
La philosophie de M. Bergson apporte amsi une théorie de la vie et une théorie de la connaissance qui se tiennent l'une l'autre. Si l'on voulait exprimer en quelques fonnules ce qu'elle nous apprend, on pourrait dire qu'elle contient une conception de l'intelligence humaine et de la science, définies et contenues dans le domaine de la matière; — une conception de la métaphysique qui par l'intuition nous introduit dans la vie spirituelle et nous permet d'aller avec tout notre être à la connaissance de la vie : — une conception enfin de
l'univers considéré comme la manifestation d'un prmcipe spirituel. M. Bergson parti de l'étude des mathématiques, formé par vingt années de traxaux scientifiques a pu montrer la valeur de la science s exerçant sur la matière, et dépasser la connaissance scientifique par fintuition de la vie. Il contmue, selon une méthode profondément originale, la tradition idéaliste de Bavaissou et de M. Boutroux. Il Dreiid la science tout entière, il la retient comme un ensemble de vérités constatées ou démontrées s'ai)i)liquaid à (UTlaines parties de l'univers et établies en vue de certaines fins pratiques. Puis il demande à la métaphysique de nous renseigner non plus sur telle ou telle partie de l'univers, mais sur la vie même, cl il attend cette connaissance de l'ensemble des facultés humaines, car nous vivons dans l'absolu, nous pouvons le sentir, nous portons quelque chose de lui en nous. Ainsi, l'intelligence voit sa souveraineté limitée, mais l'homme voit sa puissance accrue; car, pour constituer la métaphysique, ce n'est pas à des hypothèses, à la logique. à rimagination que M. Bergson fait appel; c'est à l'expérience. Les méthodes scientifiques, illégitimement transportées dans le domaine de la métaphysique, sont replacées avec précision dans les cas où elles ont toute leur valeur. Le spiritualisme, suspendu par d'autres philosophes au-dessus de la terre, est ramené à l'expérience. La scoîastique, qui tendait à prévaloir depuis de nombreuses années, tirait la métaphvsique des sciences et prétendait expliquer le tout, mécaniquement, comme s'explique cette partie du tou\ qui est la matière. La philosophie bergsonienne montre comment fexplication scientifique est tout entière vraie pour la partie de funivers à laquelle elle s'applique, mais ne peut s'appliquer au tout. Et dans l'univers, souvent présenté jadis comme un mécanisme, c'est la liberté et la spiritualité qui rentrent. L'avenir nous apprendra quelle sera la
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fortune d'une inétliode qui fait entrevoir tant de perspectives et quelle influence elle exercera. S'il est permis de formuler en terminant un vœu, c'est que M. Bergson continuant ses beaux travaux, entreprenne maintenant de chercher quelles conséquences pratiques peuvent être induites de sa doctrine pour la science des mœurs, la vie sociale, et pour ce que les philosophes appellent l'éthique.
Journal iJcs Dvbats du 24 mai 190R.