I. Brochure, Paris
•2. M. Yves Delagc, professeur de zoologie à la Sorbonne, dit (le Haeckel : « pour Juger sainement sa théorie, 11 faut bien distinguer les deux choses fort différentes qui sont en elle : iVmu part, une tentative d'explication mécanique des phéiiomèues de la biologie... et. d'autre part, un exécrable fatras inf^taphysique, Indigne d'un naturaliste de ce siècle. »>
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Les Dieux s'en vont ; ils disparaissent dans le crépuscule, ensevelis sous la pourpre. Les philosophes ont usurpé le trône divin ; et voici qu'un jeune penscur florentin, M. Giovanni Papini, proclame, en héraut d'armes, leur déchéance ; il voit les philosophes pâlir, à leur tour, dans le crépuscule du soir, avant de s'abîmer dans la nuit
Le livre de M. Papini, // Crepusculo dei riloso(ii en dépit de la couverture funéraire, sur laquelle s'allongent les cyprès d'un Campo Santo et scintillent les froides étoiles, - est un des plus divertissants que nous ayons lus depuis Taine. M. Papini déverse sur les philosophes du dix-neuvième siècle toute sa rancune d'écolier, toute son effronterie de page. Sa tapageuse préface prend le soin superflu de nous avertir à quel point il est passionné, à quel point son livre est un livre de mauvaise foi. Il fail
ï. Milan. 1906. M. Papini se rattache à la brUlante pléiade du Leonardo, revue d'idées, publiée à Florence et qui a cessé de paraître.
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profession de détester la philosophie, « le plus ridicule avorton de l'esprit humain, un monstre au sexe douteux, qui n'est ni science, ni art, mais un mélange de Tune et de l'autre : c'est rendre service a l'humanité que d'assassiner cet être inutile ». Cela ilil, M. Papini sort de leur boîte ses (anlocci philosophes, et nous fait admirer son adresse au jeu de massacre.
11 vise d'abord le bonhomme Kant, celte grosse lète de Prussien sur un corps chétif . Il serait malaisé de trouver un borusse aussi typique, aussi déplaisant pour un latin. Les Allemands ont fail à Kant la plus scandaleuse réclame. Ainsi que la plupart des philosophes modernes, Kant n'est qu'un bourgeois, alors qu'à Athènes, les philosophes se recrulaieiit parmi l'aristocratie ou la canaille, c'est-à-dire dans les classes pittoresques. Le bourgeoisisme de Kant déteint sur son système. Quelle aridité dans sa vie en quelque sorte automatique ! Quelle sécheresse ! pas la plus petite aventure, même conjugale, pas un grain de sensibilité, même à l'égard de ses sœurs pauvres. Ce célibataire rangé parle des passions sans en avoir connu d'autre que l'orgueil intellectuel ; il disserte sur la géographie et il n'a jamais voyagé, sur l'esthétique, sans avoir seulement parcouru une galerie de tableaux : il ne goûte que la musique militaire. C'est, en un mot, le parfait philislin.
Sn théorie de la connaissance, par laquelle il ^L'pare si nettement la métaphysique et la science, n'a d'autre origine que sa manie d'ordre méticuleux
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et symétrique. Par honnêteté intellectuelle, Kant rcnverse les preuves de l'existence de Dieu et de la liberté humaine ; par honnêteté sociale, il les remet sur pied. Son Absolu, sa Chose en soi, son Nonmène, dont on ne sait rien, dont on ne peut rien dire, lui permet d'exi)îiquer (out.
La'moralc de Kant lui vient de ses préjugés d'éducation, du piétisme de Madame sa mère. Il chasse le plaisir de la morale, rejette toute morale traditionnelle, invente son Impératif catégorique, d'après lequel la loi du devoir serait innée en nous, notre liberté ne consistant qu'à lui obéir. D'après Kant, le caractère dlun acte moral se reconnaît à ce signe qu'il puisse être érigé en loi uni\orseIlc. Cela présuppose que tous les hommes, si piodigieusemenl divers, ont les mêmes besoins et les mêmes droits. Rationnellement, rien n'est plus faux : la thèse ne se peut soutenir <ju'au point de vue sentimental. Kant prétend fonder une morale rigoureusement scientifique ; il n'aboutit qu'à établir, sous l'influence de Rousseau, une morale du sentiment. Le petit bourgeois de la raison pratique a tué en lui le grand philosophe de la raison pure.
Hegel, qui le supphinla en qualité de guide des étudiants joufflus, aux yeux gris, aux gros mollets, sur les glaciers obscurs de la métaphysique allemande, Hegel enferme deux âmes dans son sein, celle d'un bourgeois et celle d'un romantique. Jeune, il se montrait bon diable, un peu sensuel, assez paresseux, et il prenait du tabac à vingt ans ! Durant un séjour dans les Alpes, il s'inquiétait plus de la
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fabrication des fromages que des beautés du paysage Le bon Prussien, en lui, fait de l'Etat la Providence universelle, et assigne à tout homme, pour vocation unique, de servir l'Etal. La Prusse bureaucratique de Frédéric-Guillaume III lui apparaît comme le couronnement de l'histoire universelle.
Mais, contemporain de Schlegel, de Tieck, de -\uvalis, ami de Shelling, Hegel emprunte au romantisme la théorie du devenir : tout change, tout s'oppose, se nie, et finit par se concilier. Tout est raisonnable. L'être est la pensée, la pensée est l'être. M. Papini définit Hegel un Victor Hugo métaphysicien : il a chanté l'épopée de l'Idée cil des ouvrages iiuléchilïrables. Son style pourrait servir de docu- •iienl à la folie du langage. James a obtenu des iwiges analogues au moyen d'inhalations de gaz. Le dernier mot de la philosophie de Hegel se pourrait résumer ainsi : le monde est un syllogisme crislaU Usé, Méditons cette claire formule.
A l'égard de Hegel, Schopenhauer épuise le iiHie vocabulaire ,des injures teutonnes : trogne l'Iiabilué de taverne, charlatan, mystificateur éhonlé, l'oiichinelle, vomitif spécifique, philosophastre stu- I"<1« et pestilentiel, noyé dans le galimatias, hestia fJ'onfante. Schopenhauer a du moins le mérite de loiiginalilé personnelle. Délicieux écrivain, il unit à l'immoralité italienne, l'ironie française et l'excentiuilé britannique. Son œuvre offre un musée, étrangement ordonné, de toutes les philosophies etd'- toutes les religions. Sa Volonté, c'est-à-dire le pouvoir créateur et destructeur de la nature, d'abord
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inconsciente, puis intelligente, et qui finit par su nier elle-même, se comprend aussi peu que Vidée de Hegel et le Noumène de Kant.
Son système n'est que le développement d'une idée fixe : Ailes Leben ist Leiden, toute vie est soui- (rantc. Il prétend nous forcer à admettre que tous nos plaisirs sont négatifs, pour cette raison que tous les plaisirs naissent d'une illusion. Mais l'illusion est aussi une réalité. Les plaisirs illusoires sont aussi des plaisirs réels, peut-être même les seuls réels.
Plaisante contradiction : le pessimisme de Schopenliaucr lui procura les plus grandes joies. Sans parler de la gloire tardive dont il fut enivré, sa physionomie sardonique s'illuminait de béatitude à signaler les vilains côtés de l'homme, à surprendre les faiblesses et les platitudes de l'existence humaine.
Le trait dominant de son caractère, d'après M. Papini, c'est la sénilité intelligente, sceptique, pratique et bougonne. M. Papini néglige de noter que Schopenhauer demeura longtemps jeune sur l'article iemmes, en dépit de ses théories ascétiques, el du Feminam cave qui brillait dans son esprit en lettres flamboyantes. Il y avait jadis à Athènes autanl de philosophes que de courtisanes, lesquels fai saient ensemble très bon ménage. Schopenhauer renoua cette tradition. Mais l'Amérique a depuis été découverte ; une ordonnance recueillie, l'an passé, parmi les papiers du sage de Francfort, nous fait connaître le souvenir que lui laissa quelque Aspasie de rencontre ; si bien que le pessimisme de Scho pcnhauer est, à n'en pas douter, affligé de la menu*
avarie que l'optimisme de Pangloss. Que sert-il donc d'être philosophe ?
Nul encore ne fut moins philosophe qu'Auguste Comte. Il rêva de mettre fin à l'anarchie occidentale, de fonder une religion, de gouverner le monde en qualité de Pape scientifique ; or, nul ne débuta plus maladroitement à la conduite de sa propre vie, car il épousa una prostituta, puis il consacra le culte mystique le plus extravagant à une dame tuberculeuse. Madame Clotilde de Vaux.
Comte appartient à une génération de Messies grisés par l'exemple de Napoléon. Sa spécialité est • l'èlre un Messie qui a étudié les mathématiques. Il c;dque le monde nouveau de la Science et du Peuple sur le monde ancien du Prêtre et du Roi. Il rêve dV'tablir l'unité de pensée scientifique sur le modèle (le r Unité de foi, dans une société aussi rigoureusement hiérarchisée et pacifiée que le catholicisme du treizième siècle, comme si le moyen âge n'avait connu ni guerres ni discordes, comme si la science ignorait la rivalité des sectes et des écoles, comme si l'ère scientifique ne possédait pas sa mouvante mytholoirie, son Olympe, avec ses atomes, ses cellules, ses électrons !
Au dernier terme de sa Somme scientifique, Comte a placé sa Sociologie : il a déchaîné le fléau des sociologues, vraie nuée de sauterelles qui s'est abattue sur la littérature. La sociologie est appelée à nous munir de lois certaines pour le gouvernement des sociétés humaines. Elle fournira, d'après Comte, les prévisions d'avenir. Mais telle découverte impos-
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sible à prévoir, la vapeur par exemple, ne vient-elle pas modifier, de fond en comble, l'état social ?
D'après Comte, les intellectuels compétents (qui se maintiendront au pouvoir Dieu sait par quel procédé !) seront appelés à régenter les hommes, à décider de leurs besoins, à penser, à agir pour eux. Comte, si étranger à la psychologie, méconnaît la variété, l'opposition croissante de ces poursuites et de ces besoins. Prévoir pour soi-même, combattre par soi et pour soi, ce principe assure la prospérité, la richesse, la puissance des plus fortes races modernes, les A nglo- Saxons.
Au culte divin, Comte substitue le culte de l'Humanité, c'est-à-diro l'enscmblo des bipèdes, si bornés, si médiocres. Mais la première condition pour une religion, c'est la foi en une action supérieure ;t l'homme qui se manifeste à travers l'histoire, et le positivisme la nie.
Le positivisme .humanitaire de Comte, déformé par Littré, est devenu Tévangile de la petite bourgeoisie rodicalisanle des Joseph Prudhomnie qui nous gouvernent, des Ilomais, des Houvard et des Pécuchet. L'esprit de Comte est, au contraire, essentiellement traditionnaliste et conservateur et s'explique par ses origines monarchiques et catholiques. Il rechercha le concours de l'Eglise et des Jésuites, et envoya un de ses légats proposer une alliance à leur supérieur, le Père Beckx. Il faut voir en lui le continuateur, en un sens, des Donald et des Maistre : M. Léon de Montesquieu le prouve
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avec la dernière évidence, dans un livre, de tous points excellent, qui restitue à Auguste Comte sa véritable physionomie i.
M. Papini vise ensuite la tète d'Herbert Spencer, ingénieur de profession, auquel un entrepreneur de <homins de fer accorda un jour quelque congé pour notre malheur à tous, car, au lieu de construire des ponts et des tunnels, il édifia son système, qui aboulit à rignorance suprême, à V agnosticisme,
Nietzsche termine la galerie ou plutôt le massacre. Derrière force paravents, draperies somptueuses, Nietzsche s'est efforcé de nous cacher le secret de sa faiblesse, de sa neurasthénie incurable, entretenue par l'abus des narcotiques, par un ramollissemont héréditaire en marche vers la paralysie générah\ Ce professeur de grec, ce poète vagabond, a rrvé la vie intense d'un conquérant, d'un dominateur. Dans les modestes petites chambres des pen- Mons suisses à 7 fr. par jour où il suivait ses cures •i'altilude, il évoque les pics inaccessibles, les cavornes ornées d'am'maux héraldiques, le rugissement 'les lions. Mais les forts n'exaltent pas la force ; ils Texorcent. Les gens sains ne chantent pas la santé ; ils en jouissent. Les poèmes de Nietzsche ne sont que 1 » revanche d'un convalescent à rechutes. Il célèbre Tinstinct, hait la morale du Christ, sans l'avoir commise. Jésus est venu apporter aux hommes, non la maladie, mais la santé de l'ûme ; il enseigne à •'incre la souffrance, la mort même. Qu'y a-t-il "lire chose, dans l'œuvre de Nietzsche, que de cha- I Te système politique d'Auguste Comte. — Paris, 1907. f
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loyants paradoxes, étalés pêle-mêle comme les lapis et les gemmes dans un bazar d'Orient ?
Le Surhomme, l'Inconnaissable, le Grand Fétiche, la Volonté, l'Idée, la Chose en soi, sont autant d'abstractions inconcevables, conclut M. G. Papini, et qui ne servent à aucun usage ; et il prend congé des philosophes. Il va de soi que nous sommes à mille lieues de souscrire à ces impertinences. Est-il besoin de rappeler notre dette envers les grands philosophes, dette que M. Papini, en dépit de son irrévérence, est pourtant obligé de reconnaître ; la critique kantienne des limites de la raison dans le domaine de la connaissance, et la morale de Kanl : la notion de devenir, d'organisme, de continuité, de lien des générations, et cette classification des sciences et des faits sociaux, qui, avec Hegel, Auguste Comte, Spencer, s'est substituée au rationalisme négatif des encyclopédistes ; ce pessimisme de Schopenhauer, enfin, auquel nous devons Parsifal, Tristan et Yseult, Zarathustra.
La rupture de M. Papini avec la philosophie n'est d'ailleurs qu'une fausse sortie. A la fin du Crépuscule, il nous renvoie à ses autres ouvrages ; il no prétend détruire la philosophie d'hier qu'afin de préconiser celle de demain, qui a changé de nom et do costume. Elle s'appelle Pragmatique, Pragmatisme, Pragmaiicisme, c'est le dernier cri. Essayons d'expliquer le sens de ce vocable et de décrire cette mode nouvelle.
22 Janvier 1907