lievue philosophique de M. Ribot, lévrier 190C
a pour origine une réaction contre la philosophie ral.onahsle, intellectualiste, qui se paye de mots incompréhensibles, d'abstractions, d'idées creuses qui agile des questions insolubles, où il est impos' sible de distinguer le vrai du faux et ce ci.ui ne sert absolument à rien. Le pragmatisme est un nouveau positivisme, lequel diffère de l'ancien en ce qu'il n'exclut pas les problèmes religieux et métaphysiques : nous ne pouvons les éluder, mais, au lie\i d'en demander la solution au raisonnement, à la raison, il la cherche dans les résultats pratiques^ Pra(7malujue signifie pralujiie, philosophie des résuUats, philosophie cVaclion, philosophie qui rapporte et profile. N'est-ce pas le genre de philosophie que Ton peut attendre des Yankees ?f
William James qui a le plus contribué à populan.-er et à répandre le pragmatisme américain, le rattach(^ étroitement à la philosophie anglaise. Il exprime un dédain cordial pour les philosophes ailemands, et il ne voit dans la philosophie de Kant qiVun magasin de bric-à-brac. Le pragmatisme, d après James, ne fait qu'élargir les vieux chemins suivis par les Anglais, que Bacon leur a tracés, lorsqu'il recommande l'induction et l'empirisme comme la seule voie qui mène h la découverte du vrai, et où s« sont engagés Locke, Ikn-keley, îlume, les Alill, Bain. Leur criticisme consistait à chercher la signification des systèmes dans les différences pratiques. Telle est aussi la méthode du pragmatisme. Il dérive de l'utilitarisme anglais.
Un Américain, Charles S. Pierce, philosophe de
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liaut mérite, a le premier, en 1878, baptisé, défini le j)ragmatisme, dans son article du Popular science rnonthly intitulé llow lo makc our ideas clear ? Cornment rendre nos idées claires ? auquel il faut joindre le discours prononcé par William James à l'Universilé de Californie i, qui interprète Pierce et le complète. Notre pensée en mouvement, disait Pierce, n'a d'autre but que de devenir notre pensée au repos, c'est-à-dire d'arriver à se fixer dans une conviction (Mief), C'est seulement quand notre pensée a trouvé < vl équilibre que notre conduite devient ferme et sûre. Toute idée, en effet, implique un acte, une .illilude, une tendance à l'action. Les fonctions intellectuelles permettent à l'homme d'acquérir des habiîudes qui jugent la valeur des idées. A la base de foules nos distinctions théoriques, si subtiles qu'elles soient, on ne trouvera rien d'autre que des différenées d'efficacité pratique. Pour atteindre à l'enlière clarté d'une idée, nous n'avons qu'à nous demander quelles sensations pourrait nous donner son objet et ffuelle devrait être notre manière <!ngir, si elle était une réalité. Afin de juger d'une "iiception, au lieu de s'adresser à la Raison, à la f"-ique, la méthode anglaise, la méthode pragmali'iue consiste à se demander ://« Que signifie-t-elle îx-'Ur moi? quels sont les faits qui en dérivent? i lelle est la valeur en espèces de cette conception, '^ celle connaissance, exprimée dans les termes \
Traduit dans la Revue de Philosophie l*' mai 1906 Voir - la même revue. 1" Juillet 1905, un article <lie M. Dessou- ' '^ur Je même. sujet.
d'une expérience particulière, quelle différence résulte pour le monde de sa vérité ou de sa fausseté ? Si, au contraire, cette conception n'a aucune conséquence pratique, si elle ne devait jamais apporter à notre conduite une différence appréciable, que nous importe qu'elle soit vraie ou fausse ? La discuter serait indigne d'un esprit sérieux. »
Supposez, dit James, que le monde va finir, et que nous le sachions : il nous est dès lorâ absolument indifférent que ce monde soit l'effet de combinaisons d'atomes, mus par des lois immuables, ou bien l'œuvre d'une Volonté intelligente. Mais si la vie continue sur la terre, il n'est pas sans conséquence pour nos actes d'admettre l'une ou l'autre de ces deux hypothèses, et notre conduite nous éclairera sur leur valeur respective. Examinez encore, du même point de vue, ces deux propositions dont la vérité absolue est rigoureusement indémontrable : il y a convenance à ce que les méchants soient punis dans l'autre monde, ou, au contraire, il répugne qu'une punition atteigne les méchants. La conduite de ceux qui admettront la première hypothèse sera bien autrement correcte que celle des partisans de la seconde, et ce résultat nous explique le sens de chaque hypothèse.
James ne s'est pas contenté de préconiser sn méthode, il l'a mise à l'épreuve, par l'application, en écrivant son admirable livre : IJexpérience religieuse. Il ne s'est pas proposé de dé montrer que la religion répond à une réalité extt
1. Traduction française de F. Abauzlt, Paris; FéUx Alcan, 190<
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Heure : cela est impossible. Devant- le problème religieux, l'intelligence reste impuissante et perplexe. Mais la vérité relative de la religion nous est révélée par ceux qui sont possédés de la fièvre religieuse, par les actes qu'elle leur dicte vis-à-vis des autres hommes, par la résistance dont elle les arme contre les épreuves de la vie.
Pierce s'était borné à nous conseiller de chercher dans nos actes la signification de nos pensées. James va plus loin : il accorde beaucoup d'importance à la croyance, à la volonté de croire, will io helieve. L'homme qui, dans une excursion de montagne, se trouve devant un obstacle à franchir, aura plus de chance de succès, s'il a foi en lui-même, que s'il se <16fie de ses forces. Le doute, d'Hamlet le plonge dans un abîme d'hésitations, l'enthousiasme de don Quichotte le porte aux entreprises héroïques et le cuirasse contre les pires disgrâces : tel fut le caractère d'un Gordon. Croyez, dit James, vous serez dans le vrai et vous aurez chance de vous tirer d'affaire. Doutez, vous serez encore dans le vrai, car toute vérité est relative; mais vmi^ risqiJÇz^d^ vous casser le nezv ou vous ne vous servirez de vos mains que pour vous attacher les pieds. Gœthc vante «le même « cette sublime vérité que l'homme, dans If's plus difficiles entreprises, triomphe par la foi *'l par l'énergie ; au contraire, si le moindre doute l'assiège, il périra infailliblement ». Ce qui revient -> dire qu'il y a des hypothèses énervantes jusqu'à devenir mortelles, et des hypothèses fortifiantes entre lesquelles il faut choisir.
Dans Tordre des idées, James professe le mépris des ccrlitudcs absolues. Il se montre sceptique à l'endroit de toute proposition qui prétend s'imposer ù l'expérience au lieu de lui rester indéfiniment- soumise. Son empirisme radical aboutit à ceci qu'on ne comprend les idées que dans la mesure .où on les agit, que l'action juge la pensée, qu'on connaît l'arbre à ses fruits ^.
Son pragmatisme est un mouvement d'esprit, une méthode, plus qu'une doctrine. Mais à peine née, la thèse a subi des transformations, selon qu'on l'appliquait aux questions philosophiques, religieuses, scientifiques.
Un professeur d'Oxford, F.-C.-S. Schiller, a tiré du pragmatisme toute une philosophie qu'il appelle V Humanisme, c'est le tilre de son ouvrage capital 2 : Humanisme par opposition au rationalisme qui vise à l'absolu. Il part de ce principe de Protagoras que les choses sont telles qu'elles nous paraissent, que l'homme est la mesure des choses. Pour lui, la vériiê d'une idée nous est prouvée par son utilité réfléchie, par ses effets moraux et sociaux : bien et vrai se confondent. Sur la méthode pragmatique, l'Américain Royce a greffé une métaphysiciue eniproinle de mvsticisme.
En France, nous possédons, non pas une école de pragmatisme, mais des pragmatisles dans des
1. « En général, on n'apprend Jamais rien par simple auiltlon. et quiconque, en certaines matières, ne met pas la main à l'œuvi*e. n« sait les choses que superficiellement et à demi. » (Gœthe, Entretien avec Eckermann.)