Londres
NOUVELLES MODES EN PHILOSOPHIE
sens très différents. La philosophie si originale de M. Bergson n'est pas sans affinités avec W. James et avec Pierce : mais bien loin de procéder d'eux, elle les a précédés. AI. Bergson introduit l'expériinentalion dans les études i)hilosophiques : la pensée doit être l'action dans la conscience, elle doit saisir la réalité d'une manière personnelle, complètement libre, s'identifier avec elle *.
Dans son livre ÏAction, M. iMaurice Blondel préconise une méthode qui consiste à confronter les divers systèmes de philosophie iiUellectualiste, par exemple le rationalisme de Descartes, l'idéalisme de Spinoza, le criticisme de Kanl, le dilettantisme de Uenan, le phénoménalisme de Taine, au point de Mie des conséquences pratiques qui en découlent. Taine ne s'est-il pas conformé à la méthode pragmatique, lorsqu'il signale les effets du Prciugé hérédilaiix', les bienfaits sociaux du christianisme ? M. Blondel lire de la philosophie de l'Action une apologétique nouvelle du catholicisme : d'après lui, le catholicisme répond aux besoins primitifs, naturels, éternels de 'l'humanité 2.
lin club pragmaliste s'est fondé depuis quelques années à Florence, dans un tout autre esprit. Les jeunes gens très savants qui le composent publient
1 Voir dans la Revue de Métaphysique et de Morale, au
! oint d€ vue scientlflque, les articles de M Bergson : d©
-M. Poincaré, Science et Hypothèse; de M. Le Roy. Un posi-
'hisine nouveau, mars 1901 ; de M. Challaye, janvier 1907, sur
Syndicalisme révolutionnaire, qui. avec son théoricien,
l G. Sorel, s© rattache à la méthode bergsonienne.
2. E. Mallet, la Philosophie de l'Action. Revue die philosophie, f septembre 1906.
NOUVELLES MODES EN PHILOSOPHIE
les fascicules d'une revue d'idées, le Leonardo, Nous avons analysé le divertissant Crépuscule des Philosophes où M. G. Papini prend congé de la vieille philosophie, servante désormais inutile. Sous des pseudonymes à panache, Gian Falco, Giulano il Sofisla, ces demi-romantiques, interprètent le pragmatisme comme un (/érai(/tssemeni, un assouplissement des théories et des croyances. Ils n'accordent aux idées qu'une valeur purement instrumentale d'où l'on peut tirer, à son gré, une nmsique sacrée ou profane. 11 s'agit de se faire des convictions qui nous plaisent, de les agir, de transformer par elles la réalité. M. Lalande compare ce pragmatisme léonanles(iue à un corridor sur lequel s'ouvrent toutes sortes de chambres, ici une cellule avec un prie-Dieu, à côté un laboratoire, plus loin, si vous le préférez, le boudoir d'une (jcnlildonna. A vrai dire, les léonardistes ne se prennent pas euxmêmes très au sérieux. M. James, qui sympathise avec cette école, ayant loué Papini, le Leonardo s'en fait gloire et s'en mociue un peu : « L'article de James, dil-il, témoigne pour notre cause d'un enthousiasme qui dépasse presque le nôtre. » Le souci de ces jeunes pragniatistes est de n'avoir jamais l'air dogmatique et convaincu.
En Angleterre, le pragmatisme de James et l'humanisme de F.-C.-S. Schiller ont soulevé d'ardentes polémiques. La revue Mind en est remplie. Les pragmatistes, objectent les adversaires, confondent la question toute logique de la nature du vrai, avec celle toute psychologique de la reconnaissance du
vrai par une conscience individuelle. Ils demandent à la \ élite des conséquences pratiques ; l'argument tiré des conséquences suppose que nous connaissons presque tous les effets qu'une idée peut produire. Ces effets sont disparates, ils varient avec les caractères, les circonstances. Les lois naturelles sont déterminées d'avance, les conséquences de nos actes ne le sont pas. Si avec F.-C.-S. Schiller, on prend la morale effective pour pierre de touche de toute vérité, cette moralité nous apparaît si rarement que peu d'idées présenteront une certitude de vérité. L'utile ne se confond pas toujours avec le vrai. Les mots bien, ulile, peuvent être entendus dans des sens très différents, très opposés. Le vrai peut être indépendant de la pratique. L'action n'est pas, à tout âge, le but de la pensée. Le vieux philosophe en méditation, dans le tableau de Rembrandt, se livre aux délices de la pensée contemplative, il vise à faire de son esprit le miroir tranquille du monde agité, et ne songe pas à changer ce monde.
Le pragmatisme est une philosophie d'esprits jeunes, hardis, entreprenants. Il renferme beaucoup d'ambiguïté. C'est une pensée inductive qu'il ne f:uil pas trop presser logiquement, crainte de la stériliser. L'ancienne philosophie faisait appel à l'imagination, au raisonnement ; la nouvelle se fonde sur l'observation et rexpérience. Elle vise à observer des faits, plutôt qu'à édifier des théories. La tendance est excellente et ne saurait être assez encouragée, surtout en France, où un rationalisme absurde a
exercé tant de ravages et nous a coulé si cher. L'exemple de l'Angleterre et des Etats-Unis nous montre ce que l'esprit d'observation et d'expérience vaut et rapporte.
23 février 1907.
La philosophie anglaise et américaine, qui se résume dans le mot d'Agnosticisme, dû à Herbert Spencer, et dans le mol de Pragmatisme, popularisé par William James, jouit, en ce moment, des faveurs de la mode. Une direction de pensée qui n'est pas sans affinité avec celle de William James, mais aussi originale qu'indépendante, se manifeste dans la philosophie de M. Bergson et dans son dernier livre si remarquable, VEvolution créatrice , auquel M. Chaumeix, si 'pénétré de la doctrine, a consacré, dans les Débats un article (lue nous rcproduiso'is à la fin de ce volume avec l'autorisation de son autour. i\ous nous occuperons ici de l'agnosticisme spencérien, ce qui nous permettra, en même temps, do revenir sur son Autobiographie^, 9,\ précieuse pour révolution des idées politiques, philosophiques et religieuses de ce profond esprit. Après avoir cher-