LA PEINTURE
Les premières œuvres de la peinture sont des manuscrits enluminés et il en est de fort beaux. Je ne puis ici ni les énumérer ni les apprécier. Je me contente de renvoyer le lecteur à un magnifique ouvrage que j'ai accompagné d'un texte (résumé) en français : U Ecole Bohémienne de peinture au xi' siècle, par Mgr Lehner (in-4'' Prague, édition de la Société Uniel.
Sous le règne de Charles IV (xiv' siècle), nous voyons se constituer à Prague une confrérie de peintres et enlumineurs des deux nationalités slave et allemande. Elle comprend aussi des sculpteurs, des verriers, des orfèvres. Peu à peu elle admet dans son sein des étrangers.
Parmi les décorateurs du château de Kalstein et du monastère d'Emmaiis (xiv' siècle), nous voyons figurer des artistes de provenances diverses, un Wurmser de Strasbourg, un Thomas de Modène. L'influence italienne .se fait sentir dans les nombreuses madones des églises du royaume. Le
Thomas de Modène. Saint Dalmatius, la Madone et saint Vacslav (aujourd'hui au Musée d'histoire de l'art 3 Vienne, provient du château de Karlstein).
musée du Rudolfinum à Prague renferme des spécimens de cette école primitive.
Les premiers Habsbourgs attirèrent surtout à Prague des Italiens et des Néerlandais. Ces étrangers introduisent le goût des grisailles et des sgraffitti pour la décoration murale. Un graveur anversois Sadeler, exécuta en it)o6 une vue de Prague qui est restée classique et dont nous donnons dans ce volume des spécimens. A côté, des Italiens et des Flamands figurent, et c'est tout naturel, de nombreux Allemands.
La guerre de Trente ans dont la Bohême avait eu tant à souffrir arrêta pour un certain temps l'essor des beaux-arts qui, sous le règne de Rodophe II, étaient si florissants. Parmi les artistes qui durent s'exiler rappelons seulement les noms du célèbre graveur HoUar fWenceslaus Hollar Bohemus 1 607-1 740) etdu peintre Kupetzky (1667-1746).
Le grand peintre bohémien du XVII" siècle, Charles Skreta (1610-1674) dut après la bataille de la Montagne-Blanche suivre sa famille à l'étranger.
Thomas de Modène. Madone {au château de Karlstein).
Après avoir étudié en Italie il rentra à Prague en 1638 et finit par devenir président de la Confrérie des artistes dont je parlais tout à l'heure. Comme peintre de portraits et de sujets religieux, Skreta tient dans
l'histoire de l'art une place considérable. C'est l'un des maîtres nationaux qui font le plus d'honneur à la Bohême. C'est surtout à Prague que l'on peut étudier ses œuvres. Malheureusement dans les églises où elles sont dispersées on ne peut le plus souvent les examiner que sous une lumière assez médiocre. A côté de Skreta il faut citer Pierre Brandi (1668-1735) qui fut surtout un décorateur d'églises, et un peu plus tard Vacslav Reiner
Reiner. Saint Augustin (Église Saint-Thomas).
(1689-1743) qui procède de Rubens comme peintre de batailles et de sujets religieux.
Le règne de Joseph II fut une période désastreuse pour l'art dans tous les pays autrichiens. Des galeries furent dispersées, des chefs-d'œuvre vendus à vil prix, des couvents fermés. Mais c'est de ce règne néfaste que date aussi la période des revendications nationales.
Joseph II avait supprimé l'antique confrérie des artistes. En 1796, une Société des Amis des Arts fut fondée à Prague. Elle n'eut à encourager à ses débuts que de médiocres imitateurs, des Allemands et des Italiens Vers 1840, ses élèves s'inspiraient surtout de Munich. Mais l'épanouissement du romantisme, le réveil de la tradition slave et de la conscience
nationale ne pouvaient manquer d'exercer sur l'art une heureuse influence. Une société artistique organisée en 1839 et qui existe encore aujourd'hui se donna pour objet d'organiser des expositions et de développer le
Skreta. La Naissance de saint Jean-Baptiste.
goût des arts en Bohême. Le premier président fut Joseph Hellich (1807- 1880), un peintre de sainteté et d'histoire qui a reproduit dans un style un peu vieilli de nombreux épisodes des annales nationales. Un cercle artistique fut ouvert à Prague en 1861.
Parmi les artistes de la première heure qui, à l'instar de nos maîtres
romantiques, se plurent à ressusciter les souvenirs de leur patrie, signalons en première ligne à côté du nom de Hellich, ceux de Lhota (né en 18 12 et qui vit encore aujourd'hui), Javurek, P'rançois Czermak, Pierre Maixner. Les œuvres de ces artistes n'ont plus guère maintenant qu'un intérêt historique. Sans doute elles traitent pour la plupart des sujets nationaux, mais elles n'ont point de caractère propre et pourraient tout aussi bien être sorties des ateliers de Munich et de DiisseldorfF.
Le premier artiste vraiment original du xix'^ siècle a été le peintre
Jean Hus au Concile de Constance, d'après Bro7ik.
Mânes (1820-1870) qui s'est inspiré de la vie, du décor et du costume populaire. Après avoir secoué le joug de l'école de Munich, c'est à la Moravie, cette terre slave et pittoresque par excellence, qu'il est allé demander le renouveau de l'inspiration. Comme son quasi homonyme, notre Manet, il a été très contesté de son vivant. Mais les années au lieu de lui apporter l'oubli, comme à tant d'autres artistes, n'ont fait qu'ajouter à sa gloire. Les Tchèques ont reconnu en lui le vrai peintre de la vie nationale. Son nom a été donné à une Société artistique qui s'est fondée à Prague en 1868 et qui reste fidèle à l'esprit du maître. Venu trop tôt à une époque où un talent probe et original ne pouvait être complètement apprécié d'un public habitué aux traditions académiques. Mânes fut pour la peinture en Bohême ce que Smetana fut pour la musique.
L'un de ses meilleurs continuateurs Nicolas Aies (né en 1 849) s'est surtout appliqué à reproduire dans ses dessins et dans ses peintures la vie du peuple tchèque. Plus heureux que Mânes, qui n'avait pas toujours l'em-
La statue de saint Georges dans la cour Ju château.
ploi de son talent, il a pu se donner carrière dans la décoration du Théâtre National.
Jaroslav Czermak (1829-1 878) qu'une mort prématurée a enlevé à Paris, au moment où il était en pleine possession de son talent, fut un des premiers Tchèques qui s'arrachèrent à l'obsession de l'école allemande. Il étudia à Bruxelles chez Gallait et vint s'établir à Paris. Il avait beaucoup voyagé chez les Slaves méridionaux, dont les costumes flamboyants et la
L'ART A PRAGUF':
Portail du palais Claui-Gallas.
vie pittoresque avaient séduit son imagination : ses .Monténégrins, ses
Dalmates, ses Herzégoviniens ont fait naguère fureur dans nos Salons. Czermak fut, si j'ai bonne mémoire, le premier artiste tchèque qui reçut chez nous la croix de la Légion d'honneur. Les tableaux, dont il a emprunté les types aux annales de la Bohème le classent parmi les premiers peintres d'histoire. Un de ses camarades, Sobieslav Pinkas (1827- 1901), vint comme lui tenter fortune à Paris et fut élève de Couture. Mais Pinkas n'a pas donné toute sa mesure; patriote ardent, la politique l'a souvent arraché à l'art. Rentré à Prague où il fut professeur de dessin,
il créa dans cette ville une Alliance pour la propagation de la langue française qui est encore prospère aujourd'hui, et dont son fils est devenu président.
Le musée céramique de Limoges possède quelquesunes de ses œuvres.
Parmi les artistes tchèques qui, laissant de côté Vienne et l'Allemagne, sont venus achever leur éducation artistique à Paris ou lui demander la consécration de leur talent, je rappellerai seulement les noms de Chitussi, Marold, Brozik et Mucha. Chitussi, (1848- 1 891) était, comme son nom l'indique, d'origine italienne. Mais il était né en Bohême et le tchèque était salangue maternelle. Ce qui l'intéressait surtout, c'était le paj'sage. Il est venu se mettre à l'école de nos maîtres de Barbizon. En France, il aimait surtout à traduire le charme des paysages de la Seine. En Bohème ce qui tentait surtout son pinceau c'était les bords de l'Elbe et les étangs. Il est mort trop jeune hélas! mais son œuvre lui survit et le place à côté de nos meilleurs maîtres français non loin des Harpignies, des Français et des Daubigny.
Czermak, Pinkas, Chitussi ont été pour moi des amis bien chers. J'ai rencontré aussi à Paris au moment même de ses débuts, le maître qui devait les éclipser tous et qui devait mourir lui aussi trop jeune encore,
Chapelle romane de Sainte-Croix.
membre de l'Institut de France et Officier de la Légion d'honneur, Vacr slav Brozik (1851-1901). Je l'ai reçu à Paris au lendemain de son arrivée et je l'ai installé dans la vie artistique. Il l'a depuis quelque peu oublié. Il vivait en si noble compagnie avec de si belles dames, de si nobles et si puissants seigneurs, des guerriers si empanachés!
On se rappelle encore quelle fut la fortune de cet inconnu qui du jour au lendemain se révéla un maître de la grande peinture d'histoire. 11 suffit de se rappeler seulement le nom de quelques-uns de ses tableaux qui
La façade du Château royal.
figurèrent pour la plupart à nos salons et qui sont restés dans toutes les mémoires : Départ de Dagmar, fille du roi de Bohême, fiancée à Valdcmar de Dancmarck, Ambassade du roi Ladislas le Posthume à la Cour de Charles VII, Christophe Colomb à la Cour de Ferdinand et d'Isabelle, Hus au Concile de Constance, etc.
I-a Bohème trouva enfin dans Brozik son peintre national comme la Pologne avait trouvé le sien dans .Matejko.
Marold, né en 1866 et mort en 1903, s'est plu à reproduire d'un crayon alerte les types de la vie parisienne. On retrouve son nom associé à celui de quelques-uns de nos romanciers les plus célèbres, des Daudet, des Bourget. Ce fut surtout un illustrateur.
Hynais (né en 1856) a été l'élève de Baudry et a appris à son école le
grand style décoratif. Son nom restera attaché au théâtre national de Prague et à l'Opéra de Vienne.
Un autre artiste qui a fait chez nous une belle carrière, c'est le Morave Mucha (né en 1861), dont on a vu les somptueuses affiches s'étaler sur tous les murs de Paris. Il ne prétend pas être un grand peintre, il est un merveilleux illustrateur surtout dans le domaine de la fantaisie, habile à jongler avec les motifs d'ornementation et d'une grande souplesse de crayon. Il ne dédaigne pas les menus profits de l'art et de la même main qui illustre le Pater il combine des menus de souper ou de frontispices d'almanachs. La gloire et la fortune lui sont venus à la fois; la France, l'Autriche, la Bohême, l'Angleterre, les États-Unis se disputent les produits de son inépuisable fantaisie.
Je pourrais citer encore bien d'autres noms, par exemple celui d'Uprka, qui interprète surtout des types populaires ou des épisodes de la vie rustique; ceux que j'ai donnés suffisent à attester la renaissance artistique de la Bohême au xix" siècle et les liens qui la' rattachent à notre école française '.
LA SCULVTL'RE
C'est au xiv° siècle que se rattachent les premières œuvres sérieusement conservées de la sculpture. Pierre Parler, l'architecte de Saint- Vit, manie aussi bien le ciseau que la règle et le compas. Une œuvre fort curieuse de cette époque c'est la série des bustes de la cathédrale de Saint-Vit qui représente des figures de rois, de reines, de hauts dignitaires et même d'artistes. Notre Mathias d'Arras y voisine avec Charles IV. On rapporte également au XlV siècle les statues qui décorent la tour du pont de pierre du côté de la vieille ville. La statue en bronze de saint Georges qui s'élève non loin de la cathédrale, dans la cour du château, date de 1373.
Parmi les sculpteurs bohémiens de la Renaissance je rappelle simplement le nom de Mathias Rejsek (1445-1506), auquel on doit une bonne partie de la décoration de la tour poudrière et qui fut en même temps un habile architecte.
Au XV1I° siècle appartient l'œuvre de Colin de Malines, un Néerlandais auquel on doit l'un des plus beaux tombeaux de la cathédrale ; un indigène, Vincent Strachryba, avaitexécutéunedélicate fontaine dontlesdébris
1. Les œuvres do la plupart de ces maîtres ont été reproduites dans de splendides albums par la librairie B. Koci, de Prague.
sont conservés au musée municipal. Les jésuites mirent la sculpture en honneur. Mais les œuvres qui décorent leurs églises sont en général d'un style faux et tourmenté. L'ensemble fait un grand effet; mais il ne faut pas examiner de trop près les figures. Le groui)e le plus intéressant de cette époque est celui du pont de pierre qui représente sainte Lut-
Le portail du palais Thun.
garde devant la croix, œuvre du ïj-rolien Braun (1684-1738) et dont l'idée première est du peintre Brandel : le Christ a détaché son bras droit et l'appuie sur l'épaule de la sainte. En ce moment-ci même les amis des arts voudraient dérober ce beau groupe aux injures du temps et l'abriter dans un musée; on le remplacerait sur le pont par une reproduction en bronze. C'est à Braun qu'on doit aussi les vigoureuses cariatides du palais Clam-Gallas.
Le sculpteur le plus remarquable du xviii" siècle c'est Ferdinand Bro-
koff ( 1 68 1 - 1 7 3 1 ) , auquel on doit quelques-uns des groupes du pont de Prague. Parmi les œuvres de la sculpture à Prague au xviT et au xviir siècle,
je ne saurais oublier les nombreux écussons ou enseignes qui décorent un certain nombre de maisons aux environs de l'hôtel de ville et des Hradczany. Parmi ces écussons (l'âge d'or, l'oie d'or, le serpent, l'ours blanc, l'agneau rouge, le lion, les deux colombes, le cygne, les trois rois, le lion d'or, l'homme de fer, etc.), il en est qui sont de véritables œuvres d'art et sur lesquels j'appelle l'attention du touriste.
Pendant qu'ils existent encore il serait à souhaiter que les plus intéressants fussent reproduits et commentés dans une publication illustrée, et lorsque les maisons dont ils sont aujourd'hui l'ornement seront menacées de disparaître, il est très désirable qu'ils soient recueillis dans des collections publiques.
Au xix" siècle la sculpture a participé naturellement au mouvement de renaissance qui a donné à la peinture tant d'œuvres remarquables. Le premier en date des sculpteurs tchèques de cette période est Vacslav Levy (1820- 1870), un artiste très slave malgré son nom à physionomie sémitique [Levy est un mot tchèque qui veut dire gauche), il a exécuté surtout des statues de saints ; Joseph Max (1804-1855) et son frère Emmanuel, auxquels on doit le
monument de François I", sur le quai et les statues extérieures de l'hôtel
de ville, quelques statues du pont Charles, etc.
Joseph Myslbek (né en 1848) s'est appliqué de préférence à interpréter
les fastes héroïques ou légendaires de la Bohème.
Une échauguette au Carolinum.
Wagner (né en 1834, mort en 1895) a surtout vécu à Vienne; Prague n'a de lui que quelques œuvres au théâtre et au musée national.
Schnirch (1845- 1902) a réussi à faire revivre dans des bustes énergiques la physionomie de ses plus illustres compatriotes disparus ou contemporains.
Sucharda (né en 1866) a présenté une grandiose maquette pour le monument de l'historien Palacky etSaloun (né en 1870), celle du monu-
Église Saint-Ignace.
ment de Jean Hus destiné à la ville de Prague. Plus de 500.000 francs ont été réunis pour le monument de Palacky, plus de 250.000 pour celui de Jean Hus. Les nombreux édifices dont Prague s'est enrichie dans ces dernières années et que nous énumérerons tout à l'heure, les progrès de la richesse publique assurent désormais à la sculpture de sérieux débouchés. Les Tchèques s'intéressent vivement à notre école française et dernièrement M. Rodin a fait à Prague une exposition de ses œuvres qui a obtenu un grand succès.