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LA PRATIQUE POLITIQUE ET LE PARLEMENT

Les uns diront que j'ai tout inventé et que ce n'est pas la vraie doctrine; les autres que je n'ai dit que ce que tout le monde savait.

A. France.

(Rôtisserie de la reine Pédauque)

Le Parlement, en France, a tous les pouvoirs et toutes les incapacités. Chaque loi qu'il vote marque son impuissance et la vie nationale se déroule toute en dehors de lui. Mais ce phénomène ne provient pas de l'infirmité du parlementarisme seul, c'est surtout de celle des politiciens qu'il l'ésulte. Il est vrai <jue — tant est universelle l'inhabileté des hommes à distinguer justement ce qui mérite d'être séparé ! — une confusion parfaite s'est établie entre la loi du parlementarisme et ceux mêmes qu'elle est insuffisante à régir convenablement. C'est l'institution que l'on condamne, car la condamnation est sans péril pour les juges qui la prononcent, — et non pas les hommes. La pratique du régime en ruine la théorie. Il faut ■en toute hâte déplorer cette erreur et la réparer.

Certes, la pratique du parlementarisme est défectueuse, parce que les praticiens sont mauvais. Et il est très exact de dire que ces hommes sont tout puissamment nuisibles puisqu'ils se nuisent à euxmêmes. Or, les hommes, si criminels soient-ils, ou si sots, se peuvent presque toujours réformer : il est très généreux de prétendre à cette réformation.

Au surplus, la présomption serait grande à croire que, découvrant une fois encore les vices de la pratique politique, on les dévoile pour la première fois. Ce sont, au contraire, des vices bien connus. Kt la moindre nouveauté, dont on puisse à leur égard se proposer lestimable dessein, est de travailler à les restreindre. Et il est permis d'entreprendre ce travail avec une sereine sécurité dame, car, le mal étant extrême, les efforts d'amélioration, en dépit delà coutume ordinaire, ne le pourront aucunement aggraver.

Et donc, il importe pour lavenir du parlementarisme en France, de concentrer sur les politiciens eux-mêmes toute la somme disponible de nos mépris. Beaucoup penseront qu'il n'y a rien là que de banal, et que le mépris des politiciens est, en France, une habitude d'esprit. Mais ce n'est pas là un mépris viviliant. Or, je souhaiterais que, pour redresser leur conduite, on s'accoutumât parmi nous, à les mépriser avec suite et en bon ordre. Kt, sans doute, les âmes bienveillantes y voudront appliquer leur effort» en dépit de l'indignité du sujet.

Affirmons d'abord qu'il n'y a pas avantage à prolonger, sur les parlementaires, la déconsidération surgie de récentes immoralités. Cette immoralité élémentaire, qui consiste pour un politicien à vendre ses votes, est une perversion très négligeable, moins directement funeste que plusieurs autres causes de servitude qui sont des causes purement intellectuelles. A coup sûr, l'immoralité provient surtout d'une certaine faiblesse intellectuelle; et ce n'est pas seulement pour cela qu'elle est un vice inhérent-au parlementarisme démoci^atique, mais c'est presque seulement pour cela qu'elle vaut qu'on la considère. En effet, l'avidité singulière de la foule politicienne pour les bénéfices matériels signifie une importante humilité d'intelligence et que les représentants du peuple souverain se jugent incapables de tirer de leur souveraineté d'autre profit plus solide, plus durable et par conséquent plus noble que leur argent de poche. Il en est à peu près d'eux, qui vendent leurs votes par unité, comme de ces livres que l'on vend au poids : encore que pour ces derniers cela ne démontre pas péremptoirement qu'ils sont de méchante littérature, tandis que, pour les premiers, cela prouve catégoriquement qu'ils sont d'une médiocre intellectualité. Mais admirez comme la politique

incite à d'étranges façons de raisonner. Puisqu'il est incontestable que la perpétuelle immoralité peu perceptible des politiciens témoigne leur perpétuelle infirmité d'esprit, il est indiscutable aussi que les crises d'immoralité caractérisent un état plus grave d'imbécillité. Néanmoins, c'est depuis que leur malhonnêteté est devenue soudain visible de tous qu'on a moins observé que les politiciens étaient sots : qui sait même si cela n'a pas amené quelquesuns à déduire qu'ils l'étaient moins ! Aussi bien, je l'affirme sans hésitation, c'est la plus reprochable conséquence des multiples scandales financiers dont nous vîmes se dérouler, en un spectacle comique et grossier, les plates péripéties, qu'ils ont diverti l'opinion de la considération réfléchie des vices intellectuels de la pratique parlementaire.

Cependant, nos gouvernants avaient fourni par là le suprême témoignage, l'irréparable aveu de leur incapacité. Et parmi la masse inattentive s'est précipitée la course régulière de leur décadence intellectuelle.

Qu'on n'aille point jusqu'à dire que tous les agents d'incertitudes et derreurs se groupent au Parlement, car le bon sens tout seul pousserait à répondre qu'il s'en trouve un grand nombre encore dans les comités électoraux, qui constituent, si je l'ose dire, le Parlement occulte de notre démocratie. Toutefois, il faut affirmer que tous les types de médiocrité se réunissent au Parlement qui, de plus en plus, leur est un débouché normal. Les contacts quotidiens ôtent à chacun son originalité et, en quelque sorte, son individualité; mais, ne lui communiquant nulle force d'action utile, multiplient son aptitude à nuire. Uni-

forme et monotone, la médiocrité est universelle. Cette conclusion est seule juste en sa modération. Et déjà, il n'y a pas de quoi rire.

Qui n'avouerait l'indissoluble lien entre les phénomènes intellectuels et les phénomènes moraux dans riiistoire politique, particulièrement dans l'histoire parlementaire ?

C'est ainsi que la cause initiale de l'infirmité intellectuelle des politiciens est une cause morale. Le fait, malgré qu'il soit évident, se peut néanmoins prouver.

En vérité, la source essentielle du mal est que nulle règle n'ordonne les relations entre les électeurs et les élus. La souveraineté du suffrage universel doit-elle être absolue; absolue, par conséquent, la domesticité des politiciens — ou inversement ? Peuton, au conti'aire, établir entre mandants et mandataires un partage variable du pouvoir et de l'obéissance, et, au profit de la pratique gouvernementale, compromettre ainsi la vertu des principes de gouvernement? Cette incertitude primordiale engendre irréparablement des incertitudes abondantes, sans fin.

Assurément, le principe de la souveraineté du peuple ne tolère nulle atténuation, nulle restriction. Ce principe terrible fait les masses totalement souveraines. Ainsi l'ont voulu les bourgeois bavards qui, n'ayant jamais approché ni paysan, ni ouvrier, créèrent, en 1848, le suffrage universel, pour accom-

plir le bonheur des uns et des autres. Et si on a souci d'être logique, il faut considérer que le mandat des électeurs doit être impératif et que la servitude des élus doit être catégorique.

Or, l'observation même rudimentaire de la vie indistincte et primitive des foules électorales enseigne la nécessité d'une direction des élus pour corriger le principe excessif de la souveraineté du peuple.

Excessif principe, il n'est pas permis d'en douter. Que les trois quarts des électeurs soient inhabiles à discerner les lois normales d'un gouvernement — et, si on avilit la mission gouvei'nementale à la simple satisfaction des intérêts individuels, que les trois quarts des électeurs soient inaptes à distinguer là règle de leurs intérêts propres : voilà une affirmation bien modérée. Sans doute, aussi, il est légitime d'admettre que l'immense majorité des électeurs, si elle se préoccupe, dans ses votes, de quelque chose, se préoccupe seulement d'éviter l'accroissement des impôts. Et cette conception de la vie nationale n'est pas compliquée, mais ce n'est pas une raison suffisante pour qu'elle soit juste. — Même, la vérité exige d'être dite énergiquement, disons : l'inconscience règne dans la plujDart des manifestations de la souveraineté populaire, inconscience que couvrent médiocrement de vains sentimentalismes superficiels. Les souverains, pour le plus grand nombre, ignorent et la nature et l'objet et le but de leur souveraineté. Ils l'exercent cependant.

Et voilà donc que, d'abord, il est indispensable qu'on inspire à ces chefs ce qu'ils doivent commander. Ils reçoivent fatalement les ordres qu'ils

donnent. La pure doctrine du suffrage universel implique cette contradiction.

Et par qui donc leur seront imposées préférablement leurs volontés souveraines ? Par les candidats aux fonctions politiques, dont le mandat aura un début singulier puisque, sollicitant d'exécuter les ordres des électeurs, ils commenceront par les leur suggérer? Bizarres mandataires, vraiment, qui dicteraient aux mandants les conditions et l'objet du mandat. Aussi bien, l'entreprise, qui se peut appeler clairement une duperie, n'est pas d'une exécution commode.

Malhabiles eux-mêmes à se fixer pour leur usage privé les règles dugouvernement, les candidats renoncent volontiers à les déterminer aux masses souveraines. Ou bien, si quelques principes sont énoncés, ils ne parviennent aux électeurs que par les sentimentalismes corrupteurs. Souhaitons maintenant que le Parlement constitué coordonne ses actes suivant une bienfaisante loi gouvernementale : cette loi sera son œuvre, et il importe de reconnaître aussitôt que le fonctionnement du suffrage universel exige, pour le bonheur du peuple, que le principe de la souveraineté populaire soit fondamentalement violé.

Heureuse violation, si elle s'opérait avec force et avec harmonie !

Mais les politiciens ne songent guère à violer le principe de la souveraineté du peuple, pour son bonheur. La validité intellectuelle et morale leur manque qu'il faudrait pour qu'ils fussent de vrais directeurs du peuple souverain. Ils aiment mieux servir son inconscience que la diriger. Et la variété de leurs

rôles de mandataires marque exactement la diversité des étapes de leur domestication.

En effet, si les mandants sont incapables de décider l'objet du mandat politique, les mandataires sont le plus souvent pourvus d'une incapacité pareille. Et ridée disparaît de l'affaire et tout s'y personnijBe. Les systèmes de gouvernement cessent de se heurter, ou bien sont trop inconsistants pour ne pas être seulement accessoires. Les souverains sont sollicités de choisir entre deux hommes qui emploient chacun des procédés de séduction plus grossiers que délicats. Or, le bloc électoral ne peut être conquis d'un seul effort : il est nécessaire d'effectuer la conquête des individus. Et le mandat devient un marché. Pour l'avantage général que l'élection procure au politicien, les électeurs réclament de lui des profits particuliers. La masse souveraine s'éloigne progressivement, effacée par quelques individualités plus actives. Le suffrage universel organise sûrement l'oligarchie des intérêts.

Et, à mesure que disparaît davantage, avec la masse anonyme des souverains, le soin de l'idée abstraite de la théorie gouvernementale, la servitude du mandataire s'accroît et s'empire. Il faut qu'il serve. Et tout son artifice s'applique naturellement à aggraver sa domesticité pour la prolonger.

Tel l'effet de l'irrémédiable déformation du suffrage universel par l'incapacité du peuple souverain à exercer sa souveraineté correctement. L'électeur abusé au moment de la constitution du mandat intervient perpétuellement dans son exécution en dehors des bornes qui lui sont fixées. Il n'exerce

véritablement ses droits de souverain qu'après les avoir délégués.

Alors, les petits services suivent les grandes promesses. Et le politicien ne travaille pour l'intérêt universel qu'en procurant, à tort et à travers, une multitude de bénéfices personnels.

Trop avili pour devenir, par une violation bien entendue et très louable du principe de la souveraineté populaire, le maître directeur de la masse incohérente, le politicien est condamné, au profit de quelques-uns, à un esclavage très rude.

Mais le politicien porte en lui un grand nombre de raisons de servitude. Et il ne trouve nulle part une occasion de se libérer.

D'abord, il n'a pas de formation de raisonnement. Le hasard et mille circonstances tout extérieures, qu'il importe de regretter beaucoup, le conduisent à la vie politique, lui qui ignore tout de cette existence et de sa règle. Remarquons que le mandataire du peuple est uniformément pris parmi la masse électorale et choisi justement pour ce qu'il lui est semblable en tous points. Il ne possède donc pas une conception indépendante, philosophique de la loi du gouvernement. Il ne peut accéder à l'idée générale.

Gardons-nous de déplorer que la culture littéraire lui manque toujours, dont c'est l'effet qu'elle déforme tout par un naturel artifice.

Mais, associé lui-même aux mouvements infinis de la foule populaire, le politicien ne peut, à travers leur diversité apparente, dégager la réelle unité. Il n'a qu'une vue fragmentaire de toutes choses, et tout effort généralisateur de classement amène son inexpérience à d'irréparables confusions.

Considérons ceci : le politicien est un produit du milieu même où il vit et ne se distingue de la masse

circonvoisine que parce qu'il la caractérise avec une force singulière. Il ne parvient à la représenter politiquement, il n'est délégué par elle à l'exercice de la souveraineté que parce que — consciemment ou inconsciemment — il développa ou bien exploita ses penchants intéressés. Ce n'est point parce qu'il évita la tyrannie des conceptions partielles, des préjugés locaux qu'il aborde le gouvernement, mais, au contraire, parce qu'il l'accueillit et l'accrut et traduisit plus vigoureusement que quiconque les inclinations du groupe restreint. Le mal est très grand que le particularisme politique, fixé en des groupes de limites à peu près immobiles, se fortifie nécessairement, loin qu'il s'affaiblisse, en ces groupes par le choix de mandataires issus des groupes mêmes et non pas étrangers à eux.

Et plus le délégué aura de sincérité intime, plus il accroîtra fatalement ce vice constitutionnel, car, choisi pour ces particularismes, il entreprendra nécessairement de les développer parmi l'assemblée des représentants et, refusant de les atténuer, tâchera, au contraire, à tout rapporter à eux, appréciant le tout selon la partie et ne s'appliquant qu'à préciser davantage la diversité spéciale d'où il provient, alors que l'objet du gouvernement est de répandre partout une harmonieuse uniformité.

Et, en même temps qu'il manque de discipline intellectuelle pour quitter le domaine excessivement limité où se compose sa conception enfantine de la vie nationale, il y est emprisonné davantage par son défaut d'énergie morale.

Il faut absolument dire que si le député est intellectuellement très semblable au gi'oupe qui le choisit, il lui est moralement tout pareil. Et l'intérêt du -groupe originel demeure, devant ses yeux, précis jusqu'à l'excès : l'intérêt du groupe qui se confond aisément avec l'intérêt des membres de ce groupe, avec l'intérêt même de celui qui représente ce groupe. Alors que la régularité du gouvernement politique exige que, moralement, tout se généralise et devienne impersonnel, tout s'individualise, au contraire, pour le représentant et il est fort empêché d'aboutir à l'indépendance d'où sa reprochable origine l'écarta pour jamais.

Or, si la théorie même du gouvernement du peuple par le peuple est génératrice de ce double asservissement intellectuel et moral des mandataires, il y a lieu de reconnaître que les mandataires eux-mêmes ont travaillé, avec un succès admirable, à accroître cet asservissement par l'organisation pratique de ce gouvernement.

Tout se ramène au mandat et tout dépend du fonctionnement du mandat, des conditions dans lesquelles il s'établit, s'exerce et se remet : tout se résume donc au mode d'élection. Et ce sont les assemblées du peuple qui ont ingénieusement formulé ces conditions fondamentales.

En vérité, l'exercice, par arrondissement, de la souveraineté populaire paraît être la combinaison la mieux disposée pour mettre en valeur les causes de dépendance intellectuelle et morale des politiciens.

C'est, en effet, par ce moyen que les intérêts vitaux de la nation s'offrent davantage partiels et se présentent plus personnifiés.

Ainsi périssent infailliblement, en l'obscur cerveau du représentant, tous les germes de libres aspirations gouvernementales. H est solidement enchaîné dans sa servitude.

La conséquence est que la politique est toute bouleversée. Il conviendrait que les agents de la vie politique descendissent de l'idée générale aux faits particuliers. Le contraire se produit, et c'est de la multiplicité incohérente des détails qu'ils se dirigent vers l'idée générale. Et ils s'y dirigent vainement car, embai'rassés dans ces obstacles fondamentaux, ils arrêtent leur marche encombrée dans son premier essor et ils divaguent sans fin parmi des incertitudes où naissent les contradictions.

Donc, la souveraineté populaire ne parvint jamais à constituer sa loi de gouvernement. Elle fut, au premier moment, déréglée, — le fut perpétuellement.

Et voici la politique envahie dès d'abord par l'extrême variété des petits intérêts secondaires et les politiciens essentiellement absorbés par le soin délicat de les contenter. Et toujours renaissants, incessamment reproduits, ces intérêts, qui pressent, attardent l'élan possible des représentants du peuple vers le gouvernement même de la nation. La médiocrité des pensées, éternellement asservies à la multitude des petites exigences tyranniques des indi-

vîdus, est, pour eux, la première obligation professionnelle.

Aussi bien, quelque loisir leur demeure-t-il cependant pour gouverner, les inexpériences personnelles et les sentimentalismes propres des représentants du peuple interviennent soudain qui leur interdisent d'arriver à la notion logique du gouvernement. Ils sont inhabiles, autant qu'on le peut être, à considérer le présent avec liberté. Ils s'encombrent de vains sentimentalismes qui couvrent superficiellement et vaguement la domination réelle des intérêts. Le passé ne leur est point une aide pour régir le peuple, mais une gêne. II est une source intarissable de confuses complications. Tous les enchevêtrements y naissent. Les soubresauts révolutionnaires du peuple, jeté de l'extrême liberté au despotisme extrême, tantôt subissant la domination confondue de la religion et du clei'gé et tantôt la rejetant, occupent leurs esprits, tout autant qu'ils accaparent leurs discours. Et, recherchant dans les destinées de régimes abolis des analogies exemplaires, ils s'égarent avec continuité.

Et, assurément, on peut affirmer que tous ces sentimentalismes, qu'alimente en eux l'histoire, ne prennent, en les manifestations incertaines de leurs activités, une place si importante que parce que, privés de culture littéraire, ils ne connaissent aucun moyen ingénieux de raffermir la mollesse de leurs raisonnements gouvernementaux et pensent, de cette façon, enrichir leurs pauvres idées générales. Ils parviennent à d'inconcevables résultats, mais ils sont assez ignorants pour ne s'étonner de rien.

Et ce ne serait qu'un mal négligeable si ces sen-

timentalismes, envahissant les idées, ne les pervertissaient pas. Mais les politiciens, peu aptes à la réflexion, sont encouragés, par la simplicité même de leur esprit déconcerté, à rester dans ces sentimentalismes simplistes où se renouvellent d'illusoires polémiques, bonnes seulement pour agiter la vie superficielle du pays, mais n'étant de rien pour la régir. Et les mots, ainsi, débordent dans la pratique et deviennent de trompeuses réalités.

En définitive, les politiciens, — ne parvenant chacun qu'à des bribes d'idées gouvernementales, à des fragments de principes, à des morceaux de doctrines, — sont très enclins à concerter, entre eux, une action apparente d'après des préférences purement sentimentales. Ils se concentrent à plaisir les uns les autres : et cette union factice ne produit pas d'énergie active. La concentration : bizarrerie politique, risible en elle-même et non pas seulement à cause de la gravité avec laquelle on en parle communément ! — La concentration : c'est l'union politique d'individus qui d'abord ont foi dans les mêmes mots : république, démocratie... mais qui, s'ils ont des idées peut-être, les ont si fléchissantes et cependant si diverses qu'aussitôt qu'ils prétendent les traduire en actes, ils se désunissent fatalement et se battent. La concentration : c'est surtout l'association en vertu de haines communes, et ce n'est pas toujours — je crois — par la haine que les énergies sont utilement impulsées. Mais si les politiciens invalides s'unissent par leurs haines, l'incertitude même de leurs idées positives, indécises conséquences de leurs opinions négatives, les contraint à cette inféconde union. En eflet, grâce à l'extraordi-

naire diversité des intérêts particularistes qui s'agrègent en eux, les politiciens tâchent à se cohésionner en une multiplicité de partis effrénés qui grouillent, novices et violents, en d'imprécises agitations. Et pour que se forme un gouvernement élémentaire, il faut que toutes les idées incomplètes se déforment, dévient et se compromettent. L'incertitude, ainsi, se systématise et dure, empêchant la fermeté directrice d'apparaître jamais .

La concentration est l'association pour l'avortement. La France mit vingt ans pour s'en apercevoir et les parlementaires ne s'en sont pas encore aperçus.

Aussi bien, cela est naturel, car la concentration est imposée indéfiniment aux politiciens par l'indistinction de leurs esprits, la débilité de leurs âmes. Ils ne peuvent nullement se délivrer de ces maux dont la racine est en eux et que cultive continuellement toute l'organisation de la politique nationale.

Plongeons maintenant le regard dans les bas-fonds parlementaires où les ministres se recrutent. Tout y est obscur et vilain : la beauté lumineuse est étrangère au monde politique. Mais il faut observer ces ■confuses et violentes laideurs.

Le personnel du gouvernement continue et ternaine très exactement la masse des politiciens. Ce n'est point l'élite surgie de la foule pour la maîtriser. Ce sont quelques individualités frêles que le hasard •distingue un instant, en dépit que leur nature soit et reste grossière.

Le groupe ministériel se superpose au groupe amorphe des politiciens, superposés eux-mêmes à la foule indistincte des souverains. Il constitue le plus haut degré de lincohérence fondamentale de la vie politique.

Son œuvre est de déployer toutes les incertitudes •d'où il naît. C'est une œuvre basse, et il ne lui est pas loisible — le voudrait-il ? — d'en accomplir une autre ; il lui est incommode d'en supposer une autre. Son imagination, en effet, son intelligence et son activité sont opprimées monstrueusement par les politiciens tyranniques.

Eux-mêmes, que sont les ministres? Séparés, un

moment, de la toui-be des politiciens où ils restaient jusqu'alors confondus justement, mille chaînes les rattachent au monde d'où ils émergent. C'est qu'ils sont députés aussi, or, souverains pitoyables ! Leur arrondissement les enserre et de même le Parlement. Leur servitude, par là, s'assure et se complique. Et leur accès au pouvoir politique fortifie simplement leur esclavage.

Et moins encore que dans la simplicité obscure de leur rôle de mandataire, leur personnalité intellectuelle et morale se peut dégager du concours des oppressions environnantes. Leur situation même, en les distinguant, leur impose l'obligation particulière d'y céder. La netteté vigoureuse leur est interdite. Ils peuvent prolonger leur vie gouvernementale en attirant autour d'eux une multitude de gens qu'y retiennent des bénéfices obtenus et d'autres attendus, mais non pas la communauté des doctrines — alors qu'au contraire il faudrait à un chef un entourage maintenu par la chaîne solide des opinions communes, en face d'adversaires à jamais irréconciliables.

Il est bien vrai, en effet, que s'ils avaient marqué dans les rangs parlementaires quelque promptitude à l'indépendance et quelque initiative d'imprévue nouveauté, ils eussent, dès lors, heurté trop de préjugés traditionnels pour n'en pas être, aussitôt, les regrettables victimes. Leur élévation est une garantie d'invalidité. Mais, aussi bien, la façon même dont les gouvernements hâtifs se combinent engage plus sérieusement leurs membres aux incertitudes essentielles. L'esprit de suite ne paraît pas.

Procurerai-je aux esprits avides de la posséder

la preuve incontestable de cette incurable incohérence dans le tourbillon de laquelle tournoie la succession lamentable des gouvernements? Hélas! cette preuve est partout et chaque fait invoqué la renouvelle et l'amplifie. Peut-être cependant la domination des imprécisions et des contradictions fondamentales de notre régime politique est-elle trop rigoureuse pour que les chefs, même les plus robustes, puissent entreprendre contre elle quelque heureux effort de résistance? Tout au moins, aperçoiton en eux une tentative pour se libérer; et, en dépit de la perpétuelle pression, sur leurs âmes, des faits et des hommes inconsistants, ont-ils marqué — je ne dis pas en leurs actes, car ils n'}' ont jamais prétendu — mais en leurs paroles, quelques aspirations à une vue philosophique du gouvei'nement? Ne découvrirait-on pas, par exemple, — parmi les détours et les replis des déclarations ministérielles, où les chefs du peuple ont coutume de prononcer solennellement tout ce qu'ils s'abstiendront d'accomplir— ne décou\Tirait-on pas, par hasard, une quelconque élaboration de cette règle philosophique si parfaitement absente des réalités? Il est équitable de rechercher, dans les manifestations oratoires des chefs disparus, l'apparition humble et fragmentaire des principes dont l'application, ignorée jusqu'à présent, dirigera peut-être un avenir prochain. Il est juste de travailler à reconnaître dans leurs déclarations les éléments qui coopèrent à façonner la tardive philosophie politique où la nation trouvera, sans doute, la règle future de sa vie.

En vérité, cette tâche délicate de reconstitution, malgré qu'elle soit illusoire, mérite d'être essayée.

Déclarations ministérielles, philosophie politi-. que : l'infiniment petit, l'infîniment grand. Philosophie politique, déclarations ministérielles : on m'accusera de tirer quelque chose de rien. C'est donc une preuve que la critique aussi peut être créatrice.

Toutefois, — je veux qu'on en soit convaincu — il ne devrait y avoir nulle témérité à chercher, dans les proclamations des chefs de gouvernement, la règle générale des gouvernements mêmes. La philosophie paraît être tolérable en leur cas. On imagine, en effet, que les hommes qui gouvernent les peuples ont dû réfléchir sur le gouvernement des peuples, coordonner leurs réflexions en principes, traduire leurs énergies en systèmes. Cette imagination est plus naturelle encore s'il s'agit d'un gouvernement populaire, et je veux dire par là le gouvernement de la France. La loi n'y peut pas être la tyrannie d'une souveraine volonté déréglée, et, pour éviter qu'elle ne soit la tyrannie des hasards tout puissants, il convient particulièrement que les hommes d'Etat acceptent, comme guide de leurs opérations politiciennes, une forte règle philosophique. Reste-t-on dans la théorie pure? — On aurait le droit de s'étonner si la philosophie n'était pas pour eux une occupation élémentaire.

Et même une occupation nécessaire et perma-: nente, si l'on considère le développement des idées et des faits d'où la république actuelle est sortie. Elle naquit, sans doute, de l'élan de sentimenta-lismes irréfléchis, mais elle grandit péniblement,

lentement, parmi les controverses d'une Assemblée. ■On distingua, compara monarchies, républiques : on parla beaucoup sur elles, donc sur elles on pensa peut-être un peu. Dès lors, on suppose que <le puissantes raisons philosophiques ont déterminé le choix qui s'accomplit entre ces divers gouvernements, raisons qui se reproduisent à coup sûr et se •développent à travers les vicissitudes du gouverneanent populaire. Elles doivent donc s'exprimer dans les déclarations ministérielles qui sont comme les •examens de conscience de la nation vivant de sa vie politique. Il est légitime de chercher là une philo Sophie.

Encore que l'opinion contraire se puisse soutenir, •chaque déclaration ministérielle contient au moins une idée très générale. Hélas !

Et c'est toujours un écho de ces banalités universellement accessibles où, avant même le parlementarisme, la sagesse des nations aimait à se manifes- 1er. Machiavel, Montesquieu souriraient de mépris, mais ils sont morts. Homais et Prudhomme sourient de plaisir, et ceux-ci vivent encore.

Cette idée très générale s'applique naturellement aux objets les plus vastes. Quelles lois éternelles •dirigent la vie des individus et des peuples? Quelles sègles immuables dominent les évolutions, reformations, transformations, révolutiorts ? Tous les ■ministres en parlent comme s'ils les connaissaient. —— Ils jouent leur rôle.

L'un affirme — c'est de Freycinet, mathématicien

sceptique et railleur : « Les nations ne vivent pasce seulement de politique; elles vivent aussi d'affaires. « et d'intérêts matériels. » En vérité ! — Cet autre, qui ne doute de rien et pas même de lui, proclameoratoirement la loi du progrès : « La liberté, qui nece procède pas par les voies de la dictature, ne peut « promettre des transformations soudaines. » Quel est ce penseur subtil? Au vague de l'idée emphatique, à l'emphase des mots vagues chacun a. reconnu Floquet, ce bon Floquet. — Mais le progrès serait-il indépendant de la morale? Charles Dupuy, philosophe conciliant, ne le croit pas. ce L'aisance et la fortune ne s'acquièrent, dit-il, que « par le travail et ne se conservent que par la <c correction des mœurs et la dignité de la vie. » Artisans appliqués, modiques bourgeois, comptables ou contremaîtres, vous aussi pharm^aciens essentiels des chefs-lieux de cantons, graves notaires des villages, vous tous enfin, qui que vous soyez, mais qui possédez, à votre nom, un livret de caisse d'épargne, ô vous tous, ayez le cœur content! ce L'aisance et la fortune ne s'acquièrent que par le ce travail et ne se conservent que par la correction « des mœurs et la dignité de la vie. » Un premier ministre l'a dit : il n'est donc pas permis de douter^ Je crains un peu, toutefois que, reprenant la tradition des classiques, à l'instar de Sophocle ou bien de Corneille, Charles Dupuy ne représente les hommes,, non pas tels qu'ils sont, mais tels qu'ils devraient être. Mais il ne faut décourager la philosophie de personne.

Et ne voit-on pas déjà que les habitants de tous, les mondes, — du nouveau comme de l'ancien, —

peuvent également s'inspirer de ces idées très générales. Un optimisme charmant s'y reflète en un médiocre langage.

Cependant, il n'est pas superflu qu'on fasse une -immédiate application de ces idées très générales à la vie de la France elle-même.

Si quelqu'un dit : a La France ne confond pas « l'agitation stérile avec la poursuite incessante du « progrès, » celui-là dit fort bien. En effet, comment croire que pourrait manquer de sagesse un pays dont on est le premier ministre ? La conviction contraire fait voir une louable psychologie. ^ Si cette conviction n'est pas sincère, qu'elle soit donc feinte. Cela n'importe guère. Il sied seulement qu'elle soit exprimée. Par exemple, de Freycinet, dune gaîté toujours grave, affirme, avec de l'émotion dans la voix : a A un pays, comme la France, « il faut la liberté et le progrès. » Ah ! la belle idée ! la bonne pensée! Et de Freycinet — qui ne rit pas, disais-je, quand il plaisante — insiste le plus ministériellement du monde : « Dans cette marche inces- « santé vers l'idéal de la liberté, nous ne marquons « pas à l'avance de limite fixe. L'intelligence et la « sagesse des populations rendent, chaque jour, « possibles de nouveaux progrès. » Chose excellente à dire au Parlement.

J'ajoute : il convient de garantir, en toutes occasions et toutes déclarations, qu'on a foi dans l'avenir

de la France Ce n'est qu'un mot, pensez-vous.

C'est bien mieux qu'une idée.

Donc, — une allusion discrète, donc vague, à la loi générale de l'univers — une phrase profonde, donc vide, concernant le progrès, telle est la philosophie inséparable des déclarations ministérielles. — Et si le style est incorrect, incolore, flasque, plat, la philosophie, pour cela, n'est pas. améliorée.

Au surplus, nul chef ne juge négligeable d'avoir une idée générale sur le gouvernement même de la France. Et — qu'on l'observe — là ne se manifeste pas je ne sais quelle tendance aux vaines utopies, car, tandis que la première idée très générale est une pensée philosophique, une pensée de luxe, d'ornementation, ad pompam et ostentadonem, et marque simplement que la politique est une science ou pourrait en être une, ici la généralité de l'idée se rétrécit. C'est déjà une règle de la vie ministérielle. Elle prépare son action, ou plutôt son inaction.

De 1870 à 1898, une seule idée générale de gouvernement a été produite par les ministères les plus différents. Le style lui-même, mauvais dès le début, demeure mauvais.

Oui, tous les premiers ministres, sur le même ton, ont dit aux élus et aux électeurs : soyez calmes. Ils ont tant prêché le calme et le repos qu'ils n'ont rien fait.

« Nous ferons régner la paix dans ce pays, la paix

<( dans les esprits aussi bien que dans l'ordre

« matériel. » Ainsi parle de Freycinet, membre de

" l'Académie des Sciences. Quelle précision 1 — Et

■ Brisson dit lugubrement : « Nous obéirons à la même

« pensée d'union et de concorde. » Et Rouvier dit à son tour : « Nous appelons tous les républicains à « une œuvre de travail dans l'apaisement. » La formule est originale, elle est neuve. II est parlé de travail. Mais qu'on ne s'inquiète pas. Six mois après, le ministère était tombé! — Et Tirard, un brave homme, je vous assure, dit alors : « Nous Iravaille- « rons à l'apaisement des esprits. » Et le même Tirard, un brave homme, je le jure, insiste et reprend : « Nous continuerons l'œuvre de concorde et « d'entente républicaines. » — Puis, Floquet empire la répétition par son éloquence sans retenue. Il proclame : « Ce n'est pas dans 1 immobilité, encore « moins dans un retour en arrière que le pays veut « et que nous comprenons la conciliation des répu- « blicains; c'est dans la marche en avant, dans le « développement régulier de nos institutions que « des agitations passagères et superficielles ne sau- « raient entraver. » Ainsi Floquet, pour parler politique, prenait naturellement le ton d'un oracle; il témoignait par là, non sans finesse, qu'il n'avait à cet égard que des idées obscures. — Floquet tomba. — Revint Tirard. Toujours brave homme. Au reste, il n'avait pas changé d'idées : il n'en avait toujours pas. Il voulait encore « l'apaisement, la concorde. » Il conviait tout le monde à « l'œuvre de pacification i, parce que cette pacification lui semblait « nécessaire « dans l'intérêt supérieur (pourquoi supérieur?) de « la patrie. » Inactif, inofTensif, il tomba quand même, sans que l'intérêt supérieur de la patrie s'en montrât particulièrement incommodé. — Son successeur déclara soudain : « Nous arriverons à la forma- « tion de cette république ouverte, tolérante et pai-

« sible qui est l'état définitif et le terme désiré des « luttes que nous traversons. » Etat définitif des luttes ! Ainsi disait de Freycinet, membre de l'Académie Française. Quelle correction de langage ! — Voici Loubet. 11 montrera « un large (pourquoi « large?) esprit de sagesse et de tolérance. » Trop sage ou trop tolérant, il céda vite la place à d'autres ni moins tolérants, ni plus sages. — On vit Charles Dupuy paraître. 11 parla de « concordance », d'identification définitive », de «pénétration réciproque. » Vraiment, c'était un homme d'Etat. — Il tomba, et d'autres vinrent après, qui tombèrent. — Un jour, Ribot allégua, en paroles abondantes, qu'il fallait « la « conciliation, l'apaisement, la justice sociale, pour « préparer la concorde générale. » — Et, le 30 avril 1896, Méline, premier ministre, déposait encore que « la France a soif de paix et de tranquil- « lité », qu'elle veut « une politique d'apaisement. » Et ce sont les mêmes pensées, et ce sont les mêmes paroles qui étaient employées vingt années auparavant.

Qu'est-ce à dire ? Je ne veux pas rechercher si la politique peut, autrement qu'en paroles, avoir l'apaisement pour objet, et s'il n'est pas indispensable, disons inévitable, qu'on gouverne toujours contre quelqu'un — (je crois même qu'on ne gouverne bien qu'autant que l'on sait nettement contre qui). — Les appels à la concorde sans cesse réitérés, infructueux sans cesse, pourraient prêter quelque force à cette opinion. Mais puisque ces appels sont les mêmes, encore les mêmes, n'est-ce pas la preuve que, s'ils ont un sens, ce sens ne fut jamais compris.

Cependant, la concorde et la paix, la paix et la

concorde : celte philosophie sociale est assurément dénuée de complications.

Les déclarations ministérielles se prolongent et leur pauvre philosophie ne s'enrichit pas. Aperçoiton, en elles, une théorie un peu précise des devoirs journaliers d'un gouvernement?

Certes, le hasard, monarque absolu en ces matières, et le défaut d'imagination des ministres qui les incite à reproduire les paroles de leurs prédécesseurs, semblent manifester l'existence de petits principes historiques et logiques, mais si vagues les uns et les autres qu'on peut croire qu'ils témoignent seulement l'absence réelle de toute théorie gouvernementale.

Des principes historiques de gouvernement ? pourquoi faire? Loubet, oui, Loubet lui-même déclame : « Les évolutions des partis politiques ne sauraient « nous faire abandonner aucun de nos principes. » On se demande, avec angoisse, si c'est là une bêtise ou une pensée forte. Or, c'est exactement une idée médiocre, car ce signifie que : « la République prête sente l'ensemble des institutions nées de laRévolu- « tion française. » Grandiose théorie de gouvernement! Par la pratique, Loubet prouva que cette théorie ne faisait pas les ministres solides. — D'une . netteté plus sûre Casimir Périer ne tira pas une solidité plus résistante. A l'entendre, un gouvernement devait défendre « les principes que la Révolution « française a donnés pour assises à la société mo- « derne : liberté et propriété individuelles. » — Et

ET LE PARLEMENT 29 i

Charles Dupuy, qui se piquait alors d'imprécision, protestait qu'il faut « avoir foi dans l'œuvre de la « Révolution », puis, afin de montrer que, disant cela, il voulait ne rien dire, il ajoutait « et dans les « destinées du gouvernement populaire. » Principes peu dangereux, on en conviendra. — Léon Bourgeois, enfin, sans se départir, dans son langage, de cette vertu de comique concentré qui fait son talent original, enseignait qu'un gouvernement doit combattre ceux qui « contrairement à l'esprit de laRévo- « lution, oublient que la propriété individuelle est « la manifestation matérielle et la garantie la plus C sûre de la personne humaine. » C'est, on le voit, la pensée même de Casimir Périer. Mais il y a, chez Léon Bourgeois, plus de philosophie, moins de clarté; et cela est préférable, sans doute, pour une déclaration ministérielle.

En un mot, les gouvernements, quels que soient leurs programmes, se rattachent tous, dans l'histoire, à la Révolution. Il sont tous les fils de la Révolution, et s'ils aiment leur mère, cela ne prouve pas qu'ils la connaissent.

Partant d'un tel principe historique, on imagine aisément ce que peut être le système de tout gouvernement, sa règle logique de vie et d'action.

Avec cette sécurité suprême dans l'absence de principes, sécurité où il puisa sa force, Gambetta prononce : « Nous n'avons pas d'autre programme € que celui de la France, o Resterait à savoir si la France a un programme et lequel ? Mais pareille

préoccupation est toute secondaire. Cependant Gainbetta poursuit — et si je cite ses propres paroles ce n'est pas par malignité desprit — il m'est indifférent qii'on croie de Gambetta qu'il fut un grand penseur, comme il fut un grand patriote et, si je ne me trompe, un grand orateur; mais penseur, patriote, orateur, il fut aussi prejnier ministre. Il s'en excusa de la sorte : « La France a réclamé, comme l'instru- C ment par excellence d'une politique graduellement « mais fermement réformatrice, la constitution d un « gouvernement uni, dégagé de toutes les conditions <E subalternes de division ou de faibJesse. » Tel son principe, son seul principe. Et l'expérience montra que si le gouvernement de Gambetta était dégagé des conditions subalternes de faiblesse, il en réunissait toutes les conditions principales. Du moinj, lui n'avait même pas 1 apparence d'une théorie de gouvernement. — Ounepeuttout exiger du même homme. Et Gambetta était un grand penseur, un grand patriote, un grand orateur. C'est beaucoup à la fois.

D'autres, qui n'ont pas tant de prétextes pour manquer de principes, s'efforcent, du moins, à donner l'illusion qu'ils en ont. Pour de Freycinet, qui s'applique à dire les vérités les plus simples de telle manière qu'on pourrait croire qu'il les invente, pour de Freycinet, dont je goûte ici l'ironie délicate, « un gouvernement n'a pas seulement à faire exécute ter les lois au dedans et à faire respecter la P'rance « au dehors. Son action doit s'exercer dans toutes « les manifestations de la vie nationale. » Les parlementaires, écoulant une déclaration semblable, se demandèrent, à coup sûr, s'ils étaient à la veille dune révolution. Mais de Freycinet, n'ignorant pas

que les meilleures plaisanteries sont les plus courtes, les rassura tôt en s'abstenant d'agir.

Certains, pour le bonheur de la France, n'agirent pas davantage, mais expinmèrent une théorie plus redoutable, parce que plus restreinte. C'est Goblet qui prétendit : « Il est des réformes pour lesquelles « il n'appartient ni au Parlement, ni au gouverne- «. ment de devancer l'opinion publique et que l'on ne « peut entreprendre avant que le pays se soit expres- « sèment prononcé. » Goblet voulait-il marquer que le Parlement était incapable des initiatives efficaces ? Je ne le contredirai pas et je penche plutôt à croire qu'il jugeait sainement. Mais, d'une façon plus générale, cette théorie de la passivité gouvernementale n'est-elle pas extrêmement dangereuse en soi? N'estce pas du Parlement et surtout du gouvernement que toute impulsion de progrès doit partir? Et qui doit être, sinon le gouvernement, l'initiateur, le directeur des réformes fructueuses ?

Mais la théorie contraire, qui paraît à travers tous les actes gouvernementaux et toutes les déclarations ministérielles, depuis vingt ans, correspond mieux à l'état d'esprit des parlementaires. Ministres, ils ne veulent pas agir; ils veulent vivre. Vivre c'est assez. Ils paraissent et disparaissent pour reparaître. Ce destin pitoyable est leur destin.

Aussi bien, l'œuvre gouvernementale, que promettent les déclarations, est de tous points appropriée à la théorie gouvernementale que les déclarations émettent.

Des deux côtés, incertitude pareille. Oui, l'œuvre des gouvernements que doit-elle être? On peut la résumer en une de ces formules dont les vaudevillistes se servent avec autant de succès que les ministres. Cette œuvre sera la « réalisation progressive de la démocratie. » Et ce n'est pas une petite affaire si on en juge par ce fait que chaque ministre promet encore cette réalisation fort lentement progressive. Gambetta l'avait dit, avec toute l'autorité de son bavardage : « Ensemble, nous franchirons, selon le « vœu du pays, une étape nouvelle dans la voie du « progrès sans limite ouverte à la démocratie fran- « çaise. » Depuis, on répète les mêmes mots avec moins d'autorité, non moins de bavardage. — J'omets Duclerc (qu'est-ce que c'est que ça?) qui prétendit « faire prévaloir des solutions libérales et progres- « sistes » et disparut sitôt affirmée cette prétention. — Mais, de Frej'cinet l'affirma bien des fois et se contenta, d'ailleurs, de ces affirmations multiples. Affirmons, affirmons, il en reste toujours quelque chose. D'abord ; « la France peut désormais s'avantt cer avec décision dans la voie des réformes néces- « saires et des améliorations successives. » Phrase absolument exquise! « La France peut désormais

« s'avancer avec décision » Qu'on admire, en

outre, l'ironie charmante qui suit et où se fait voir l'indifférence suprême de l'orateur. « C'est à les o réaliser, sans précipitation, comme sans faiblesse, « que nous nous appliquerons. » Et assurément de Freycinet ne fut jamais pressé de réaliser quoi que ce soit. Or, six ans après, le hasard le ramenant au ministère, il constatait, presque dans les mêmes termes, les mêmes nécessités. De je ne sais trop

quoi, il voulait alors « faire sortir une marche « mesurée, prudente, mais continue vers les réfor- . o mes réclamées par la démocratie. Il convient de

« les aborder successivement » Ah ! voyez-vous

cette marche qui sort ! Ici, la correction discrète du langage est surtout remarquable. L'académicien ne s'y montre pas. Il s'y cache. — Mais, ayant trouvé une phrase qui ne signifie rien, de Freycinet en est si joyeux qu'il la reprend, la répète, la développe. C'est toujours assez bon pour des politiciens; puis, ce n'est pas compromettant. Et voici que « l'ordre « républicain n'est point l'immobilité. Il doit être un « effort incessant vers le progrès;... une élévation

« constante du niveau de la démocratie. » Une,

élévation de niveau : de Freycinet se souvient ainsi gaîment qu'il fut ingénieur. — Sur l'œuvre gouvernementale, Floquet, — bon Floquet, — Tirard, — excellent Tirard, — pensent et disent les mêmes choses mais de façon plus ou moins oratoire, suivant ce qu'exige le tempérament de chacun. — Et, plus , tard, Ribot examine, en un langage étrange « l'œuvre a essentielle qu'il devra poursuivre. » « Il recher- « chera les solutions que comportent les grands « problèmes qui, dans le monde entier, passionnent « les esprits, pour les adapter au génie national, à, « nos traditions, à nos mœurs. » Quelle littérature,, quelle œuvre gouvernementale ! E finita la comedia. Les développements de cette comédie sont monotones. Et on distingue mal pourquoi les acteurs ont, changé si souvent puisque tous, ils ont prononcé les mêmes mots, accompli les mêmes gestes. Modérés, J radicaux, progressistes ont, parmi leurs déclarations ministérielles, assigné aux gouvernements qui se

eorabattaient, une œuvre similaire. Tous ont voulu contribuer à la réalisation progressive de la démoeratie. — Dans cette réalisation, dût intervenir la solidarité. Comme moyen? comme but? qui le pourpait dire? En tous cas, Léon Bourgeois, qui doit savoir ce qu'est la solidarité, puisqu'il a écrit un livre sur ce mot, s'exprime tout pareillement aux autres ministres qui, heureusement, n'ont pas fait de livre et pratiquent, au reste, des opinions politiques opposées à la sienne : on voit d'ici que, pour les uns ou pour les autres, la solidarité n'a pas d'importance propre, et c'est un mot de plus, tout simplement. — Au moins, les sentiments des ministres furent toujours meilleurs que leur style. — Quant à leurs actes, on ne sait pas.

Cependant, pour accomplir cette œuvre gouvernementale, qu'à voir si peu définie on doit supposer considérable, les chefs de gouvernement ont-ils une méthode de travail ?

Une méthode? c'est réclamer beaucoup, et, peutêtre, sous cette exigence, se cache le désir de « faire de l'obstruction » quand même à tous les gouvernements, qui sont patriotes, n"est-il pas vrai? et qui

veulent, en doutez-vous? le bien du pays Une

méthode?... enfin, ce peut être utile, mais prouvez que c'est nécessaire.

La plupart des chefs apportent, pour seule méthode, leur bonne volonté, leur grande bonne volonté, toute leur bonne volonté. — Tirard espère que le Parlement « ne refusera pas son concours à des hommes

ET LE PARLEMENT 3o

de bonne volonté; » — et de Freycinet compte mériter sa confiance « par sa bonne volonté. » Outre sa bonne volonté, Dupuy, homme ingénieux, offre « tout son dévouement et tout son cœur. » Vraiment, il n'y a rien à craindre de ces hommes. Mais que peut-on en espérer ?

Parfois, néanmoins, — oasis dans un désert, — la proclamation d'une méthode paraît dans une déclaration ministérielle. De Freycinet, par exemple, qui sait bien qu'on n'est pas engagé pour avoir promis, certifie que son gouvernement « introduira l'ordre et « la méthode dans les travaux parlementaires. » « Introduira » c'est une flatterie, sans doute, à l'adresse de ses prédécesseurs . Mais sur une question aussi dangereuse il se garde d'appuyer. — Seul, Ferry a le courage de son opinion. Il pense qu'une méthode est nécessaire, et, malgré les hostilités probables, les oppositions certaines, il n'a pas peur de le dire. Cela vaut d'être cité. « Pour mener à bien « tant d'œuvres utiles, il faut, messieurs, deux « choses : de la méthode pour défendre l'ordre géné- « rai de vos travaux contre la multiplicité des pro- « positions individuelles et l'invasion des débats « stériles; — l'esprit de suite afin de donner, à la « situation parlementaire, cette stabilité sans laquelle « il n'y a ni travail durable, ni session féconde. » Pour avoir dit ces paroles, Jules Ferry mérite d'être placé en <iehors, au-dessus de tous nos chefs de gouvernement. N'est-ce pas douloureusement instructif sur la médiocrité intellectuelle des législateurs, qui ont besoin qu'on leur donne de semblables conseils, que d'ailleurs ils ne suivent pas ?

Et voilà toute la philosophie métaphysique, logique^

36 LA PIIATIQIE POLITIQUE

psychologique et morale des déclarations ministérielles, depuis l'an de grâce 1870 jusqu à l'an de grâce 1898, inclusivement.

Cette insuffisance philosophique est-elle, chez nos premiers ministres, le résultat d'un calcul politique, dont je serais inhabile à pénétrer les complications ? Il ne faut jurer de rien.

Toutefois, il est malaisé de discerner pour quels motifs les premiers ministres exclueraient perpétuellement de leurs déclarations toute idée nette de la philosophie politique et sociale. Aucun ne se donna complètement l'originalité, pourtant facile, de se manifester philosophe. Cette originalité exige donc de l'audace? Et, timides, ou bien incapables, les ministres réduisent incessamment leurs déclarations à n'être que des mots qui ne sont même pas de bons mots.

Pourquoi? Pourquoi?

Pourquoi donc les chefs, que leur situation contraint de parler, s'abstiennent-ils de penser ? Pourquoi? Pourquoi? — Sans doute, ces exposés de philosophie politique, qu'on nomme les déclarations ministérielles, sont lus au Parlement. Là les auditeurs sont, si je ne me trompe, de bonne foi, mais ils sont peu lettrés et le travail de leurs esprits est lent. Il est donc raisonnable de leur épargner les considérations de philosophie profonde; car, ne comprenant pas, ils n'auraient pas confiance, et jugeraient soudain que le ministère manque du sérieux que les •affaires publiques réclament ou, tout au moins, com-

portent. Ils songeraient que les grandes idées, c'est bien, — ■ mais que de petites compromissions, c'est mieux. Ils redouteraient qu'elles ne fussent impossibles avec des ministres penseurs, et trouveraient dans cette crainte le courage de les renverser aussitôt. Les ministres sont donc sages d'exprimer des pensées médiocres, ils sont sages d'employer des mots vagues.

Mais il semble bien qu'ils sont vagues sans effort et médiocres sans application. Même, on peut croire que leurs déclarations sont, en vérité, les manifestations naturelles et complètes de leurs intelligences. Faut-il donc se dire qu'en dépit des apparences le gouvernement populaire n'a pas besoin, pour prospérer, de penseurs politiques et que des politiciens lui suffisent?

Qu'on se dise ce qu'on voudra — il m'importe aussi peu que possible, — mais voilà que se vérifient fort nettement et très complètement les deux idées fondamentales qui se traduisent en l'universalité de la pratique politique, c'est à savoir: que la cohue des politiciens achemine les chefs à un emprisonnement dont les chaînes se compliquent autour d'eux et que les tyrannies superposées du corps électoral et du parlement empêchent fatalement les gouvernants dans leurs élans de liberté ; — en second lieu, que le mal moral et le mal intellectuel des politiciens sont liés indissolublement.

Et vides d'idées, seules sources de force, tous les politiciens se sont rués à toutes les dépendances ,

C'est la grande faiblesse, c'est la grande laideur de notre république qu'elle se soit obstinée à ne pas enfanter — sauf Ferry, sans doute, à propos duquel il est très convenable d'accomplir un effort d'enthousiasme, — à ne pas enfanter, dis-je, un politique estimable : j'entends un homme qui, ayant conçu d'abord des idées sur le gouvernement du peuple, soit devenu politicien pour pratiquer une politique. Nul, parmi nos gouvernants, ne fut un doctrinaire. Les conceptions des députés s»^ forment quotidiennement. Deviennent-ils ministres? ils ne peuvent coordonner en déclarations logiques leurs idées éparses, qui ne sont encore que des idées partielles, et, à coup sûr des idées momentanées. L'idée dliier qui s'en va se mêle, dans leur cerveau, à l'idée de demain qui commence à paraître. Aujourd'hui, tout y est confus, tout provisoire. Ils ont des vues : ils ne généralisent pas. Ils n'ont point de système. — Ils ne se soucient pas d'en avoir, car ce les dispense d'avoir, au surplus, de la volonté. Volonté et parlementarisme sont présentement peu conciliables. Ce fait est bien digne de remarque: depuis vingt ans, le seul premier ministre qui, dans ses déclarations, exposa une méthode politique est Ferry. Certes, Feri*y fut enchaîné par sa formation intellectuelle, étroite, parce qu'exclusivement politique; mais Ferry fut une volonté. Son énergie en lit presque un philosophe. Il eut la singulière puissance d'exprimer au Parlement — sans utilité d'ailleurs — que la politique nécessite de l'esprit de suite et de la méthode. Honneur au courage malheureux.

Et toutes les pratiques politiques, viciées par l'infirmité des esprits, par l'inertie des âmes, furent

désordonnées. Les praticiens valent ce que valent les théoriciens.

C'est pourquoi le besoin de doctrines est urgent et de doctrinaires.

Et les aveuglements oppresseurs coalisent leurs puissances. Et il apparaît que l'action politique n'est pas une entreprise simple mais complexe, car elle exige d'abord une résistance au milieu, ensuite une victoire sur lui.

Aussi bien, les praticiens les plus dignes de remarque font voir la persistance de cette lutte pourvue de peu de variété. Lutte âpre, cependant, et, pour la conduire, une énorme énergie importe, dont l'exemple est rarement constaté.

L'uniformité même des conditions dans lesquelles ce combat sopère fait que des praticiens, en tout petit nombre, méritent qu'on les observe spécialement. En effet, la foule emploie des procédés constamment identiques et réitère l'usage de ruses similaires. Les travestissements des énergies flexibles à l'excès se reproduisent partout, et la masse visqueuse des politiciens déroule devant les regards la continuité morne des mêmes spectacles médiocres, où les âmes asservies et les intelligences domestiquées apportent leur concours pour le triomphe permanent de l'incohérence inactive et vaine.

Gambetta, très absorbé par son entreprise de fondation républicaine qui emplissait tous ses mots abondants, ne travailla pas à définir les règles de la

politique ; le vague lui convenait mieux, étant plus oratoire Et il produisit avec intensité — mais en une sympathique jeunesse — les défauts du pai'lementarisme. Il ne raisonna pas avec fermeté de logique et c'est en quoi, spécialement, les politiciens actuels ont raison de dire qu'ils perpétuent sa tradition.

En ce même temps, de Freycinet déjà s'exerçait à des prudences singulières et consacrait ses habiletés extrêmes à exalter, en les cultivant, les vices des politiciens. Il multipliait, pour eux, les prétextes de se contredire et de se trahir, et, supérieur à eux, usait de cet avantage pour accroître leur infériorité. Mais il ne put démontrer qu'il est plus facile de dominer les hommes par la faiblesse que par la force.

Clemenceau, cependant, portait l'incohérence intellectuelle et morale à son degré suprême. Toutefois, il traduisait avec suite ses pensées insuffisantes en paroles excessives. Ses médiocrités folles s'agitaient violemment dans le bruit et il personnifiait, aux regards interdits, le parlementarisme en délire. II est orateur périssable, pour avoir été politicien puéril. Usurpateur de gloire, il marquait à tous un mépris insolent que son sort pai'ticulier justifiait davantage et il instituait sa puissance éphémère sur leurs vices exploités. Est-il bienséant de ranimer ce mort ?

En vain Ferry dépensait-il, tâchant à les maîtriser, une opiniâtreté tenace. En vain leur empruntait-il leurs sentimalismes et s'efforçait-il à diriger leur activité souveraine vers de durables manifestations. II engageait, contre eux, une lutte trop rude

et leurs hostiles résistances le brisèrent ignominieusement. Mais la vigueur de son effort communique à sa physionomie un immortel attrait. Et son individualité volontaire et rugueuse mérite de séduire. Plus noble devient sa tentative par son isolement.

Et Millerand paraît qui prolonge et précise, avec une exceptionnelle vertu de logique, les vulgarités coutumières. On déplorerait, avec chagrin, la déprimante action des politiciens sur son âme, s'il n'en avait accéléré lui-même très décidément les reprochables effets. Il est médiocre, l'ayant consenti.

Mais voici que Poincaré profite de son contact avec les politiciens, et d'eux se retire promptement, en étant déjà dégoûté. Il renonce à se montrer ravi de leurs bassesses monotones. Puis leur croupissement prolongé dans la mare des incertitudes contradictoires et cependant confuses l'invite à s'enquérir de la nouveauté des idées générales. Il faut le louer de ces penchants heureux et souhaiter qu'en actes ils s'épanouissent.

Il suffit. Qu'on n'aille chercher, en outre, à travers la multiplicité des chefs de gouvernement, dont le nom persiste à peine, rien autre que l'exemple, bien fait pour engendrer la tristesse, d'activités hésitantes ou dévoyées. Sur eux tous, esprits infirmes, âmes inertes, le parlementarisme étendit son empire. Et tout les enchaîna à la médiocrité. Ils poussèrent, les uns et les autres, cette médiocrité au paroxysme. Praticiens avilis, ils dépensèrent toutes leurs ingéniosités, bientôt épuisées, à négocier de perpétuelles capitulations. Vides d'idées, de volonté, ils étaient privés de tout ce par quoi s'affirme un individu. Ils n'étaient rien.

Extraordinaire véhémence de l'oppression politicienne qui empêche, avec la constitution de principes gouvernementaux, la formation d'une caste gouvernementale. Or, une aristocratie est nécessaire à toute démocratie, pour qu'elle dure. La seule tolérable aux nations démocratiques est, — en vérité, — l'aristocratie politique. Aspirons à sa naissance parmi nous et hâtons la par la force de notre désir.

Cependant, les spectacles contemporains sont inglorieux et vils. Irritons-nous, c'est l'heure. Il est temps de s'indigner.

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