‹ Praticiens politiques, 1870-1899Chapitre 2 sur 11 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Il faut faire des citoyens et non des

sacristains

Gambetta.

Son âme était aussi simple que ses manières; et quand il riait c'est qu'il était content.

Et nul événement ne modifia cette heureuse simplicité naturelle, par quoi Gambetta exerça une influence considérable sur ses contemporains.

Sa vie se déroula fort harmonieusement. Elle manifeste le développement normal de facultés moyennes, haussées par une parole exti'aordinaire et d'exceptionnelles circonstances.

Jeune homme, il fit des études ordinaires car ses capacités l'y disposaient ; et l'on constate pour cette époque de sa vie un étrange défaut d'anecdotes. Mais sachant peu, il parlait beaucoup : on devina dès lors qu'il serait avocat. Or, étant né en province, il vint naturellement à Paris. Là, il parut apprendre la science du droit, source inépuisable de métaphores. Son inclination à la parole s'exagéra. Avocat possible, il devint orateur probable. D'ailleurs, le

spectacle des événements politiques, ses lectures vagabondes parmi les philosophes et les historiens et aussi, sans doute, des conversations avec ses voisins de café lui procurèrent l'occasion d'exprimer et même de se former des conceptions très générales de gouvernement. Hâtons-nous de dire qu'elles ne lui nuisirent point car il dédaigna de les préciser.

Tout le destina à ne s'étonner de rien et ce fut pour lui une grande force. Tout conspira en outre pour qu il jugeât la vie bonne et facile : et cela lui fut utile extrêmement.

Mais parce que son âme simple ne fut point viciée par une application soutenue sur des objets d'études trop continuellement graves, Gambetta semble ne ressentir que des sentiments, et c'est à les exposer avec toute l'abondance que ses facultés lui imposaient qu'il dévoua sa vie non sans bonheur.

En effet, il n'y a pas lieu de rechercher le véritable Gambetta parmi ses œuvres définies, car on y peut seulement découvrir des raisons pour le critiquer. Comme organisateur et directeur de la défense nationale, si l'on met à part la belle agitation de son âme patriote, quels furent les mérites de Gambetta? Ils sont discutables assurément. Et si l'on étudie en cet homme le ministre qu'il fut, bien des gens estimeront que c'est approfondir un sujet médiocre. Mais nul ne pourra douter sérieusement de la puissance avec laquelle il éprouva les sentimentalismes généraux auxquels aucune âme populaire ne demeurait inaccessible. L'hostilité contre l'empire, le patriotisme aigu, l'amour violent de la république : voilà ce que Gambetta sut produire avec une ampleur déconcertante .

Et parce que cet homme, à l'heure opportune, dévoila au peuple ce que le peuple pensait, et ce qu'il pensait avec le peuple, il exerça sur tous ceux qui l'entouraient un attrait irrésistible qu'on ne pourra plus guère expliquer aujourd'hui si l'on ne suppose pas l'état d'esprit des contemporains de Gambetta, je veux dire cet état d'esprit oîi la surexcitation sentimentale interdit tout raisonnement.

Mais les sentimentalismes d'alors sont atténués, presque disparus maintenant; et la séduction immense de Gambetta s'est dissipée comme eux. On raisonne à propos de Gambetta et cela lui est funeste. Seuls, ceux qui l'ont vu, l'ont entendu, gardent le souvenir charmant de, son âme véhémente et de sa parole appropriée ; et pour que leur grand homme exclusif soit plus glorieux, le hissent sur un piédestal si haut qu'on ne peut que malaisément discerner les traits exacts de sa physionomie physique, intellectuelle et morale. Pour l'admirer complètement, ils sont contraints de l'admirer en gros.

D'autres qui le considèrent en détail ont un penchant irrépressible à ne plus l'admirer du tout. Et ainsi se déclarent à propos de Gambetta deux tendances contradictoires mais pareillement inexplicables. Qu'on examine en effet cet homme, et l'on avouera que toute admiration et tout dénigrement sont fort déplacés.

Or, un fait est très visible, celui-ci. 11 est minime " et négligeable le nombre de politiciens se réclamant aujourd'hui de l'orateur qui, dix années durant, parut exister seul dans la France politique. Et la masse de ceux qui réfléchissent et des autres ignore l'homme, et se souvenant du nom, ne le rap-

pelle jamais. Le phénomène est singulier en apparence. Il jette les esprits curieux de justice et de vérité dans les plus effroyables incertitudes.

Donc ce peut être une entreprise profitable que d'analyser, avec l'impartiale indifférence dont il est entièrement digne, le sympathique fondateur de la république.

«lAMBETTA

C'est la mauvaise chance de Gambetta qu'ayant fondé la République, on lui veuille attribuei* toutes les idées soit philosophiques, soit historiques, en lesquelles cette forme de gouvernement peut raisonnablement trouver une justification. On méconnaît que le seul sentimentalisme ait pu inspirer Gambetta et communiquer à sa parole une force créatrice ; on méconnaît ainsi Gambetta lui-même. Et, en vérité, pourquoi exploref les phrases de Gambetta, pourquoi se perdre parmi les replis de ses périodes el prétendre, par ces vaines recherches, extraire de ses manifestations verbales une pensée philosophique qui n'y réside pas ? On pense ainsi grandir Gambetta, on le dénature simplement. Il est équitable, au contraire, de dire que si Gambetta, fondant la République, ne fut nullement engagé à cette œuvre par des conceptions philosophiques ou autres, mais par la véhémence généreuse d'un sentimentalisme inconscient, il est pour cela même plus digne d'admiration. Ou bien, si l'on tient essentiellement à ce que, ayant fondé la République, il soit, à cause de cela ou en dépit de cela, philosophe, il convient d'avouer qu'il est philosophe par l'impassible sérénité avec laquelle il négligea de concevoir et même d'exprimer des idées philosophiques. Et qu'importe

au surplus, dirai-je quant à moi, la philosophie de Gambetta puisque par cet homme la République fut fondée.

Elle le fut, car s'il advint à Gambetta de prononcer des mots d'aspect philosophique, il ne consuma nulle part son temps et ses peines à rechercher le sens qu'ils pouvaient contenir, mais, ayant fini son discours, il se hâta toujours de prendre le premier train pour parler ailleurs. C'est pourquoi il se contenta de semer de ville en ville des idées générales d'une émouvante simplicité, j)ropres, par conséquent, à entrer dans les âmes bourgeoises et populaires que leurs sentimentalisraes animés préparaient à les recevoir. — Sans danger, Gambetta pouvait s'écrier ici : « 11 n'y a qu une chose qui « fonde les véritables sociétés, qui élève l'homme, « c est la science. » La science seule aurait pu s étonner de cette affirmation inattendue, mais flatteuse. — Ailleurs, Gambetta pouvait sans crainte assurer ses auditeurs que « c'est par la conserva- « tion de l'honneur que se conservent les peuples;... » et s'il laissait sa philosophie rudimenlaire se répandre en paroles comme celles-ci : « c'est par « l'expansion, par le ra3onnement de la vie au c( dehors, par la place qu on prend dans la famille « générale (le l'humanité que les nations persistent « et (pielles durent; » — ne fallait-il pas alors applaudir à ces sentiments excellents exposés avec un vague si convenable, d'autant que ce vague luimême qui peut, à la rigueur, faire tenir la phrase oratoire pour une pensée éloquente semble atténuer la médiocrité singulière de la conception. — Et quelle magnifique ardeur témoignait Gambetta

lorsque, dans l'exaltation de son âme, il en venait à dire que, afin de gouvernei', il fallait « prendre pour « unique moyen la véi'ité toute nue. » Et, voulant décrire les formes de la vérité toute nue, il prononçait des paroles sympathiques mais trop abondantes, je pense, et trop incorrectes aussi pour qu'elles pussent receler une idée philosophique dangereuse. Il disait — et ses auditeurs accueillirent ses paroles avec une « explosion d'applaudissements et des «. bravos prolongés, » — il disait : a Oui, la vérité, a dans sa clarté et dans sa majesté, la vérité qui « consiste à écarter de l'enseignement tout ce qui « est sujet à contestations, tout ce qui est la chimère, « l'hypothèse, la fantaisie et le caprice des uns et « des autres ; qui consiste à avoir le respect de ceux <( auxquels on s'adresse; qui ne leur apporte que « des observations décisives, convaincantes, que des € résultats éprouvés ; et à considérer comme un € crime de lèse-intelligence d'essayer de faire C passer dans leur cerveau une idée fausse ou « inexacte. » Animé d'un beau respect, l'éditeur de ce discours a laissé dans la phrase une incorrection et n'y a pas mis de sens. Certes, il importe peu puisque les auditeurs applaudissaient — et assurément ils savaient pourquoi — Gambetta qu'ils aimaient et la République que Gambetta faisait aimer. Est-ce une raison, du moins, pour dire que Gambetta était un philosophe ?

A-t-il une philosophie encore dans les définitions qu'il répand, — sans compter, — de la politique, et de sa méthode, et de son but? Je ne le crois pas du tout. Mais la sincérité oratoire de son âme y peut, sans doute, suppléer. « Messieurs, s'écrie-t-il, les

« règles de la politique sont éternelles parce qu'elles « reposent sur la morale... » Cela n'est pas certain. Au moins les évolutions des sociétés politiques se résument commodément dans cette phrase catégorique; d'ailleurs elle est trop générale pour qu'on ne puisse la supposer juste par quelque endroit. — Autre part, elle est charmante en sa simplicité la méthode que le philosophe Gambetta préconise : « fermeté sur les principes, prudence et mesure « dans les procédés, le progrès indéfini pour but, « la raison pour moyen et la République pour « égide. » Ainsi se résument en une simple énumération sans prétention toutes les qualités par lesquelles les hommes, les femmes, les sociétés ou les peuples sont également recommandables. Mais la circonstance est extrêmement favorable pour conclure que Gambetta n'imposa jamais à ses auditoires de fortes pensées philosophiques. Il faut lui rendre cette justice que, philosophiquement, il ne se tint jamais au-dessus de ses auditoires. La philosophie n'amoindrit jamais son action sur eux.

Et j'insiste, parce que les adversaires de Gambetta pourraient bien prendre texte d'un certain nombre de phrases obscures et prolixes pour affirmer avec malignité que Gambetta est un philosophe, et au surplus, un philosophe très médiocre et vulgaire. Cette critique malintentionnée ne doit égarer personne. En vain dira-t-on, triomphant, que beaucoup de phrases de Gambetta sont très profondément philosophiques ou bien n'ont aucun sens; i est à peu près certain, effectivement, qu'elles n'ont aucun sens, mais cela prouve seulement qu'il possédait pour la parole une facilité exceptionnelle. En

réalité, Gambetta exposa fréquemment des idées générales d'apparence philosophique, mais elles n'étaient rien autre chose que de louables sentiments trop vagues pour qu'ils pussent être exprimés précisément. Et toute la philosophie de Gambetta est exactement celle-ci : « Travailler au relèvement de « la France, c'est travailler à l'avancement du genre « humain, c'est travailler à la civilisation générale ce de l'Europe. » Excellent cœur, âme impétueuse d'où jaillissent des mots abondants. A-t-il lu Auguste Comte ou Darwin : souvenirs négligeables en son esprit ardent. Il veut relever la patrie, fonder la République. Qu'on se rassure, dans l'accomplissement de cette œuvre grandiose ce n'est pas la philosophie qui pourra le gêner.

Et, heui'eusement pour la fondation de la République, Gambetta ne s'embarrassa pas davantage de connaissances histoinques. Certes, il a lu des livres d'histoire, et il a retenu de ces lectuF^s plusieurs faits propres ù favoriser les développements oratoires, mais il, ne tient pour valables que les événements passés qui semblent être une préparation au moins littéraire des événements présents, et justifier les tendances et les sentiments mêmes de Gambetta. Et il s'émeut à tort et à travers parmi les grands faits historiques. Et il les interprète en ses discours comme le faisait Alexandre Dumas dans ses romans. D'ailleurs il se plaît à ne citer que les grands faits esssentiels, à tel point qu'on pourrait croire qu'ils sont seuls connus de lui. Et, par suite de son aptitude remarquable à la simplicité des idées, il traduit ces faits en enseignements simples pour les foules contemporaines. Un souffle de sentimentalisme passe au travers d'eux qui les anime, et les auditoires successifs, insoucieux de l'exactitude des citations, désirent déplus en plus la République.

Non, il ne faut pas croire Gambetta disant : « Quand « je suis entré dans la vie politique et depuis, je ne « me suis pas contenté d'étudier l'histoire générale « de ce grand et malheureux pays qu'on appelle la

« France, j'ai étudié aussi l'histoire de notre parti, « et non pas seulement à partir de 1789, mais dans « la nuit des temps historiques de notre France, à « l'époque où notre démocratie ne faisait que balbua tier. » A plonger son regard dans la nuit des temps historiques, Gambetta n'aurait pas pu retirer des notions très claires. Il faut admettre qu'il a lu les Récits des Temps Mérovingiens ; mais pour fonder la République et rattacher aux époques lointaines ses origines, cela n'est peut-être point suffisant. Aussi, sortant de la nuit profonde, Gambetta traverse le moyen-âge, non dépourvu d'obscurité. Et cette histoire se ramène par ses soins à quelques sentiments, que dis-je ? à quelques mots énergiques et réprobateurs. « Chaînes et carcans, » (( râles et ruses, » « despotismes sanglants et monarchies bâtardes » : voilà le passé de la France. Alors vint la Révolution : sur quoi on peut parler sans fin. La Révolution, proclame Gambetta, « c'est purement a et simplement la foi nouvelle parmi les hommes. » — Purement et simplement... : Gambetta a comme cela... des atténuations admirables. Mais, prenons garde, Gambetta ne craint pas de préciser. Est-ce pour cela qu'il affirme : « La Révolution française a est l'affranchissement de toutes les créatures « vivantes, non seulement comme individus mais. « comme membres d'une société collective. » En vérité, si nous devons à la Révolution d'être membres d'une société collective, oui, d'une société collective, il faut avouer que nous lui devons beaucoup. D'ailleurs, vue d'une certaine distance, la Révolution se confond sans inconvénient avec la prise de la Bastille, Et la prise de la Bastille n'est

rien moins qu'un très grand événement. « Pourquoi « donc cet amas de pierres disjointes causait-il tant « de joie ? C'est que Ion sentait que le vieux monde « était fini et que la chute de la Bastille annonçait « un monde nouveau, le monde de la justice, du « droit et de la dignité individuelle, c'est parce que a le monde civil et la volonté laïque apparaissaient à « tous et faisaient pour la première fois leur entrée « définitive... » Pour ceux qui savent l'explosion d'enthousiasme qui se produisit alors, il y a lieu de se demander si la joie sera aussi grande quand la volonté laïque et tout ce qui s'y rapporte feront, pour la seconde fois, leur entrée définitive. — En tout cas, depuis la Bastille tombée jusqu'à la Bépublique fondée, le moyen- âge se recommence sous une forme à peine modifiée. Et Gambetta fait à cette sinistre époque intermédiaire, pourtant indigne d'attention, l'honneur de la caractériser avec une forte animation sentimentale. On passe 1848. 1849, 1850 : « ces années louches, obscures, pleines de pièges « et d'embûches où l'on préparait des coups dEtat. » Alors paraissent » les égorgeurs de race » et ce sont « des malfaiteurs, des coupe-iarrets » qui reprennent les traditions de ce « bandit couronné. » C est Napoléon P"" que Gambetta qualifie en ces termes. Terrible époque où « la terreur avait tellement « troublé les cervelles qu'on n'attendait plus qu'un « maître. Ce maître, cet aventurier, ce caporal « obscur et louche passa, et il suffit de lui pour « arrêter pendant vingt ans l'essor de l'huma- « nité. )) Peu importe que cette phrase soit dénuée de sens ou bien qu'elle contienne une exagération assez grande pour constituer une erreur, peu

GAMBEïTA . 57

importe puisque toute une période historique estainsi condamnée par la surexcitation du sentimentalisme, et que, dès lors, la République est désirable et même nécessaire. Or, donc, c'est contre les égorgeurs, les coupe-jarrets, je veux dire contre les tenants des empereurs ou des rois que se lève le parti républicain. Et le parti républicain est celui « qui assure « le développement pacifique, légal, progressif de « toutes les conséquences légitimes de la Révolution (( française. » Natui'ellement. Evidemment.

Telle est, — le sentiment républicain de Gambetta aidant, — la véritable histoire de France. L'histoire, invention admirable, incommensurable domaine d'hypothèses et d'incertitudes, perpétuel aliment pour les imaginations investigatrices et méthodiques ! Ah! comment ne pas être confondu des richesses inépuisables d'un passé où l'on peut trouver des justifications et même des préparations de tous les faits contradictoires ! Aussi bien, d'une part, Gambetta dédaigneux des obscurités accessoires et des doutes partiels, détache de l'histoire les seuls grands faits par quoi les imaginations populaires peuvent être enflammées : l'histoire lui est un moyen sentimental pour susciter dans les âmes une ardeur de rénovation. D'autre part, Gambetta, par ses appels à l'histoire, avive son propre sentimentalisme et les sentimentalismes des autres, et, montrant que les régimes déchus sont haïssables, fait plus naturelle et plus souhaitable la fondation de la République par Gambetta. Cet homme était grand parce qu'il avait un but.

D'autres, qui ont réfléchi davantage ou qui ont •plus appris, ne pourraient pas en dire autant.

Un seul but, et grandiose et superbe, et qu'aujourdhui nous ne pouvons pas ne pas juger difficile à atteindre. Mais Gambetta, sans nulle préparation savante, le visa avec une noble persistance et l'atteignit avec un grand bonheur. 11 fonda en plein la République.

11 lui suffit pour cela d'en parler sous tous les climats de la France qui, chacun le sait, offre à cet égard une diversité remarquable. Mais Gambetta, tant il aimait la France, saccommoda de tous les climats et de tous les auditoires et pour eux accommoda la République. Il fit tant et si bien qu'il l'obtint. Son mérite fut grand, aussi grand que sa volonté fut ferme. Et ce n'est point diminuer son oeuvre que de faire observer qu'en son accomplissement Gambetta ne fut point gêné par de rigides conceptions doctrinales et que, énergique sur les mots, il l'était moins sur les idées. 11 définit fréquemment la République, la démocratie : par quoi on voit bien qu'il ne les a pas dangereusement approfondies. Sa force d'action ne fut point atténuée par sa force de réflexion. Il triompha par la simplicité. Certes, la République devait être un gouvernement qui ne serait ni la royauté ni l'empire : sur cet objet Gambetta possédait une farouche certitude. Et ce lui

suffît pour agir. Quant au reste, la République lui apparut, comme on le va voir, un composé fort sympathique a,u premier abord de sentiraentalismes fervents et d'idées vagues mais larges. Et s'il réussit en sa tâche ce ne fut pas faute d'imprécision.

Imprécision qui défie les calculs parce que Gambetta ne redouta pas de donner de la République qu'il voultiit fonder des définitions multiples. Et quelles définitions ! si sincères et si passionnées et si honorables pour le cœur de celui qui les formula !

Au moins, il n'était pas vicié par Todieux scepti-r cisme le brave homme qui disait : « La République (( n'est pas pour nous seulement une question d'ori- « gine, de sentiment, de tradition; elle est une « nécessité intellectuelle; elle s'impose à nous par « les besoins mêmes de l'esprit. » Assurément, ces besoins de l'esprit ne sont pas impérieux surtout par leur netteté; et l'on pourrait sourire de cette nécessité intellectuelle qui aurait probablement hésité à se manifester sans le concours oratoire de Gambetta. Mais voici une définition d'une éblouissante clarté : « La République est avant tout un gou- <( vernement d'ordre et de légalité qui a le souci des (( intérêts généraux. y> Ensuite, <( elle est le gage (( commun de la renaissance des forces matérielles (( et morales de notre nation; ensuite, elle a pour (( passion la justice appliquée aux affaires humai- (( nés. )) Rons sentiments, à coup sûr, et qu'on ne saurait trop disperser parmi le peuple. Et comme il apparaît bien ainsi que la République est très pré-

cisément un je ne sais quoi par quoi toutes les vertus individuelles ou sociales fleuriront sur la terre de France. Non, non, c'est en vain qu'on le prétendrait avec malice, la République, en l'âme ou l'esprit de Gambetta, ne se rétrécit pas jusqu'à être une conception systématique d'une netteté vigoureuse, mais elle correspond à tout un ensemble harmonieux de passions saines, de généreux souhaits, et, d'autre part, à des haines vives contre l'Empire déchu. Gambetta aime la République, et il ne raisonne pas son amour. La République! idéal et beauté, et bonté; liberté, égalité, fraternité! La République! ah, mes amis ! ah, mes enfants !

Au surplus, Gambetta le sait, la République ne se peut concevoir que par la souveraineté nationale, par le suffrage universel. Or, le hasard veut que Gambetta ait sur le suffrage universel des idées assez précises pour qu'on puisse les combattre.

Il possède même un large principe fondamental qui n'est pas exclusivement sentimental et oratoire. Il dit : « Le suBfrage universel est l'arche sainte de « la France : c'est de ce principe du suffrage uni- « versel qu'il faut désormais faire découler toute la « politique. » Et plus gravement, car plus nettement : « L'idée de la souveraineté nationale, on « peut discuter au point de vue de sa réalisation '( dans les chartes : mais là où la discussion est « obligée de cesser c'est lorsqu'on assure à cette « souveraineté nationale comme instrument tout à « fait décisif le nombre, oui le nombre. » Et, parce

qu'au déclin de l'Empire détesté surgit en l'âme de Gambetta le véhément espoir d'une rénovation prochaine, l'orateur s'abandonne à proclamer la souveraineté omnipotente des masses, car il lui apparaît que son irrésistible inconscience peut fonder la République. Et, plus tard, la République faite, sa conception purement instinctive de la veille des luttes se traduira irrémédiablement en une majestueuse erreur. Il dira : « Le suffrage universel est un droit avant (( d'être l'exercice légal et régulier de la raison cul- « tivée. )) Et vraiment cette idée contient une erreur absolue ; mais Gambetta n'est pas responsable de l'avoir adoptée. Son grand dessein lui imposait de se tromper immensément. Acceptant donc et amplifiant les conceptions préparées par l'inconscient effort des masses que dirigèrent des penseurs mécontents et présomptueux, Gambetta entretenait fatalement l'illusion qu'il était possible que le peuple lui-même réalisât le bonheur du peuple. Et cette erreur se fortifiait en lui parce que la République lui apparaissait nécessaire pour la réalisation de ce bonheur et parce qu'il devinait que la République ne se pouvait établir que par le consentement du peuple. Aidé par les quelques connaissances historiques qu'il possédait, aidé par sa claire vision des nécessités présentes, il eut la puissance de se tromper jusqu'au bout. Tout en disant : (( Il (( faut se retourner vers les ignorants et les déshé- (( rites, et faire du suffrage universel, qui est la (( force par le nombre, le pouvoir éclairé par la rai- (( son. )) Tout en reconnaissant de la sorte l'incapacité actuelle du suffrage, il eut le courage d'en faire l'auteur et le moyen d'un gouvernement. Il tenait la

République pour souhaitable avant tout, malgré tout: il voulait donc la fonder en France.

Parce que sa volonté était inflexible, il fit un bon usage de linconscieace du peuple.

Ah ! il lui importait peu que la République fut fondée par le suffrage universel incapable. Cependant, — et plus par bonté d'âme, je le crois, que par profondeur politique, — il désirait éclairer le suffrage par renseignement.

Gambetta se préoccupe de renseignement et il veut que chacun s'en occupe.

Sur cet objet encore, Gambetta est apte à n'avoir que des idées vastes. Et, sachons le reconnaître, si son éloquence les fait inconsistantes ce n'est pas par un effort malheureux de précision.

Donc cet enseignement doit avoir un caractère essentiellement social; Gambetta insiste aie répéter en langage médiocre mais convaincu. « L'instru( o lion primaire doit être complète, je veux dire qu'il « faut la rendre capable, en tant que primaire, de « donner des notions exactes sinon achevées, des « droits et des devoirs du citoyen. » — « Il faut que « l'enseignement national soit conforme au principe « même des sociétés... Qui dit société, dit réu- « nion d hommes voulant défendre leurs droits, « remplir leurs devoirs et protéger par l'associa- « tion leurs intérêts. > Va, sans interdire les beaux développements auxquels on pourrait se livrer à j)ropos de « l'homme social » rêvé par Gambetta, je suis contraint d'observer que le sympathique fondateur de la République est particulièrement sou-

cieux de lutter contre le clergé qu'il n'aime pas et qui le lui rend bien. En outre, ce n'est pas davantage ma faute si Gambetta a pris le soin superflu d'exprimer quelque part sa pensée intime avec toute la vulgarité convenable en disant : « Il faut faire des citoyens et non des sacristains. » Mais rien n'est bas, en vérité, dans un homme qui veut fonder la République.

Tout cela n'empêche pas effectivement que Gambetta ne se soit manifesté le promoteur un peu inhabile, mais zélé, de l'éducation nationale; en quoi il est louable pleinement. Au surplus, il voyait les choses de trop haut pour qu'il s'inquiétât de ses petites contradictions ordinaires. Il disait avec une justesse extrême : « De quelque côté qu'on prenne « la question... (oh, ce style!...) on aboutit cons- « tamment à cette solution qu'il n'y aui'a rien à ten- « ter... tant qu'on aura pas constitué pour tous... la « dotation de l'instruction générale de notre pays... » Ainsi, Gambetta avouait qu'on ne pourrait rien faire aussi longtemps que le suffrage universel ne serait pas instruit; et il commençait par fonder la République grâce au suffrage universel incapable et c'était précisément la plus grande chose qu'il voulût faire. Assurément, il ne faut pas rire de cette contradiction. Il ne faut pas non plus s'en attrister. Gambetta avait un but si net en son ampleur que des contradictions, importantes pour tous, ne lui étaient rien.

La simplicité sans bornes de ses conceptions le faisait invincible.

Et je ne m'en dédis pas : Gambetta est admirable

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pour la simplicité non affectée de son but. Mais il convient de décidei' qu'il est au moins prodigieux, stupéfiant pour la simplicité de la politique républicaine qu'il pensa indiquer.

Cette politique, j'ai tout à fait l'impression qu'elle est une politique simple; et cependant elle est immense, infinie. Qu'on en juge si on en peut juger.

Quon ne s'attarde pas d'abord à des plaisanteries sur l'opportunisme. Elles seraient aussi surannées que l'opportunisme lui-même. Gambetta par opportunisme, entendait seulement qu'il fallait fonder la République, et, pour cette œuvre, faisant taire les préférences personnelles, omettant les conceptions spéciales, se grouper tous. Fondée la République, il fallut gouverner. Difficulté imprévue, rude affaire!

Gambelta alors fut d'autant plus enclin ii croire que l'opportunisme pouvait être une véritable politique et audacieuse en outre, qu'il ne possédait concernant la politique républicaine que des conceptions étrangement médiocres.

Il veut assurer ici « le développement de l'ordre « dans le progrès ; » — et là — « inaugurer la paix « républicaine par l'application d'une politique « d'apaisement. » Relisez cette phrase, je vous en prie et je vous certifie qu'elle est admirable. Puis, je ne conteste pas qu'au point de vue oratoire cette politique ne soit parfaite, mais au point de vue polique, lequel est à considérer, elle peut paraître dépourvue de précision.

Mais Gambetta devient plus oratoire. Il parle alors « d'assurer le présent en fondant définitivement « un gouvernement de justice, de justice pour tous (comme si la justice pouvait se concevoir sans qu'elle

fût la justice pour tous) « et d'égalité. » Autre part, il veut encore « assurer un régime de droit, de jusce tice, de liberté et de progrès. » Et il termine d'une façon splendide : « régime dont le nom seul de Répu- « blique présente la formule et assure la réalisation » La chute en est jolie... Et l'on pourrait citer de Gambetta la même idée reproduite cent fois, je veux dire cent phrases analogues.

Mais il y a le point de vue social !

Non sans confusion, Gambetta énumère les groupes sociaux et propose avec éloquence à moins que ce ne soit avec incohérence, « de rechercher ce qui « pourrait rapprocher tout ce monde et voir s'il ne « serait pas dans l'intérêt de la paix sociale et de « l'ordre vrai, de celui qui repose sur la satisfaction « des intérêts légitimes, d'une grande, haute et c< efficace politique de mettre ces éléments, ces Cl hommes et ces intérêts divers en contact, de les « discipliner sous la règle du devoir, mais en même « temps, sous l'inspiration d'une justice distributive « de jour en jour supérieure à mesure qu'elle procc duirait légalité. » Evidemment voilà une phrase dont on ne peut pas dire qu'elle n'a pas besoin de commentaires.

Au reste, il faut être juste. Si Gambetta a constamment exprimé des idées politiques et sociales également éminentes par leur simplicité, il a répété le plus souvent possible qu'il était dans ses intentions de « faire une République féconde. « Il est donc oiseux d'insister.

Mais vraiment l'esprit de Gambetta ne pouvait se pénétrer de la nécessité de fermes conceptions. Il était doué, à cet égard, d'une incapacité absolue qui

ne se manifestait jamais aussi éloquemmentque lors qu'il se piquait de dogmatisme. Par exemple, s'il commençait par dire : « Procédons par ordre, a Dabord la République; ensuite l'organisation de 0 ses pouvoirs ; après la revision des lois de la magis- « trature; ensuite, les rapports du clergé avec l'Etat, « l'instruction publique, lorganisation militaire; » — il ne manquait pas de continuer de la sorte : « Eta- « blissons une gradation, allons du simple au com- « posé. » D où il suit qu'aux regards de Garabetta la République est la chose la plus simple du monde . Et, pour qui réfléchit, la République n'est simple en aucune manière. Même, si en elle on ne voit qu'un mot sonore, on doit reconnaître que c'est un mot composé.

Mais les étonnemenls saccentuent en ébahissements, car Gambetta n'a pas peur de dire les bien" faits innombrables que la République existante créera, a Avec la République, affirme-t-il, vous « aurez dans les mains l'instrument indispensable, « la formule nouvelle qui permettra la solution de a toutes les questions. » Tant mieux, tant mieux. Et voilà une belle confiance.

Enfin, — car tout peut se résumer, même la politique de Gambetta, — voici la phrase caractéristique :

« « Messieurs, si nous restons fidèles à la devise

a tout par le travail, tout par la justice, tout pour la a patrie et tout pour la République, tout nous devien - « dra facile et tout nous sera donné par surcroît. » Si les plus difficiles ne sont pas contents

Bref le système politique de Gambetta est simple ; il est très simple. 11 doit êtretrès compliqué de gouverner avec un système aussi simple. Mais sa sira-

plicité nest pas surprenante, car la République n'était en Gambetta qu'une aspiration sentimentale. D'ailleurs cela est prouvé, c'est lui qui la fonda.

Chacun son rôle. Le même homme ne peut pas tout faire quelles que soient la faiblesse de ses idées et la puissance de sa parole.

Au moins,- si Gambetta n'avait qu'une idée, cette idée ne se transformait pas, ne se modifiait pas; c'était une idée fixe.

Le matin, le soir et souvent dans le jour, Gambetta voulait fonder la République, purement, sim« plement.

Mais cela ne l'empêchait pas, car, en outre, il était orateur, d'établir un certain nombre de rapports indistincts entre la République et la démocratie. Quels rapports? Personne, pas plus que Gambetta, ne les connut exactement. Tout ce que l'on peut savoir, c'est que tantôt la République veut la démocratie et que tantôt la démocratie exige la République. Et Gambetta nommait démocratie, tantôt le gouvernement du peuple par le peuple, et tantôt le peuple lui-même. Ayant de grandes choses à accomplir, il ne pouvait se soucier, je l'ai dit, de toutes ces petites contradictions fondamentales.

Il n'en est pas moins vrai que, dans l'œuvre de Gambetta, République et démocratie entretiennent des relations constantes. Si parfois elles se brouillent, c'est à cause de leur intimité.

Et alors même que les deux choses ne s'accordent pas, les deux mots accouplés font toujours bien ensemble.

Voilà résumées avec fidélité les conceptions politiques de Gambetta.

Que faut-il décider ?

Admirera-t-on l'harmonie préétablie grâce à laquelle cet homme, dont le destin grandiose voulait qu'il fondât un gouvernement politique, ne s'embarrassa pas d'idées nettes qui auraient pu comprimer ses efforts créateurs en les régularisant à l'excès?

Au contraire s'étonnera-t-on qu'il ait pu fonder la République tout en ne possédant sur elle que des notions élémentaires ?

On reconnaîtra, du moins, que 1 action de Gambetta fut irrésistible comme une force naturelle.

Or, si nous en croyons une métaphore, les forces naturelles seraient, le plus souvent, des forces aveugles.

Aussi bien, si Gambetta n'avait pas eu, depuis son berceau ou depuis peu de temps après, l'intention de fonder la République, il aurait accompli des choses importantes incontestablement car, — chacun le sait pour l'avoir beaucoup entendu dire, — Gambetta était un « manieur d hommes. » Un manieur d hommes : et, bien qu'en politique plus qu'ailleurs les hommes soient aisément maniables, il ne faut pas que de l'argent pour cette opération, mais un ensemble de vulgarités qui ne se rencontrent pas toujours au même individu. Mais nulle de ces vulgarités, au demeurant sympathiques, ne faisaient défaut à Gambetta. Elles s'harmonisaient en sa personne qui obtenait ainsi une force d'action incalculable sur les politiciens. Gambetta était un manieur d'hommes par les qualités de son esprit, par son habileté à s'inspirer des circonstances et à susciter les âmes oratoirement; il était manieur d'hommes par sa personne même. Il était nécessaire que Gambetta jouât dans un milieu quelconque un rôle exceptionnel, car il lui manquait toutes les aptitudes voulues pour demeurer médiocre avec pondération.

Son tempérament le condamnait à accomplir de grandes choses par l'incommensurable influence qu'il lui assurait sur les petites intelligences.

70 GAMBKTTA

Gambetta, en effet, n'était pas seulement un esprit simple — cela arrive à beaucoup de gens qui ne fondent rien ; — il était la simplicité populaire ellemême concentrée en une âme vibrante. Aussi comme il agissait sur la foule lorsqu'il exprimait les impressions qu'elle éprouvait et qu'il éprouvait. Et, d'abord, qui dira l'exubérance persuasive de son sentimentalisme patriotique !

Gambetta avait pour la patrie française un amour illimité. Il admirait « son génie, sa vitalité, sa sagesse, » il en était émerveillé. Et son âme radieuse s'épanouissait en l'amour pour la France, et il venait des phrases à cet homme éloquent et simple, des phrases qui n'étaient pas très correctes, mais qui étaient bien émouvantes, certainement. Il disait : « pensez-y bien, mes chers compatriotes, la France « est une grande et noble chose dans le monde. » Sans doute là ne réside pas une idée précise, et l'idée est sans profondeur; mais un sentiment l'inspire, d'autant plus louable qu'on le voit complètement sincère. Et Gambetta disait encore : « La France « n'est pas seulement une nation généreuse et vail- « lante; elle a, parmi toutes ses qualités, une qualité « qu'aucun autre peuple ne possède; elle a le senti- « ment, que dis-je ? le sentiment, elle a la passion « de la justice générale dans le monde. » Ainsi s'exalte Gambetta dans sa passion patriotique. Et sa voix avive et développe tous les patriotismes latents.

Et il conserve cette puissance toujours, parce qu'il n'affaiblit jamais son sentiment par des raisonne-

ments puérils. Non, Gambetta ne raisonne pas, il aime. Son amour ne distingue pas les portions les plus aimables de l'objet aimé; il aime tout en lui. « Il faut voir, dit-il, la France comme elle est, dans « toutes ses parties, avec la variété de ses traits, et « il faut l'aimer jusque dans ses défauts parce que « c'est toujours la France et qu'il n'y a rien au-des- « sus. » Personne, en France, ne contredira cette affirmation, j'en suis sûr.

Comment donc Gambetta, aux lendemains de désastres militaires, n'aurait-il pas entraîné les patriotismes exaspérés. Sa simplicité sublime préparait la restauration de la France bien-aimée.

Et c'est ainsi d'abord que Gambetta, — auquel d ailleurs la voix ne faisait jamais défaut, — maniait les hommes.

Non seulement il accueillait en son âme les patriotiques élans populaires pour les rejeter plus puissants, mais il sut encore développer, sans les approfondir ni les compliquer, les tendances de la foule à détester le régime qui avait causé sa défaite et les hommes qui avaient servi ce régime. Gambetta dirigea le peuple parce qu'il exprima à la bonne heure ses haines contre lEmpire et contre le clergé, et parce qu'en répandant sur ces haines la flamme de sa parole il ne leur enleva pas leur simplicité forte. Il ne leur ôta pas non plus cette vulgarité par laquelle les auditoires discernaient qu'on ne les trompait pas et que c'étaient bien leurs sentiments intimes que l'orateur leur exposait avec les termes propres.

Haine véhémente contre l'Empire, peut-être naïve, rude cei'tainement. Haine si vivante qu'elle communique la vie. Gambetta flétrit « ces hommes de la « réaction qui viennent faire apparaître leurs livides c figures dans les jours de crises fatales. » Et il faut l'entendre châtier : « l'Empire qui troubla la démoce cratie par d'indignes manœuvres. » Et il ressent une joie orgueilleuse et enfantine à être l'adversaire de cet Empire perturbateur. Et il dévoile « la vanité « et les périls, la sottise et les dangers des fas- « tueuses monarchies. » Gambetta dit à la fois les périls et les dangers parce qu'il est orateur et parce qu'il hait rudement les monarchies fastueuses et les autres aussi, du reste; mais, qu'on ne s'y trompe pas, périls et dangers c'est à peu près la même chose. Au surplus, il veut relever la France « muti- (( lée, abattue, déshonorée par les monarchistes. » Il dit cela parce qu il le croit, comme il le croit. Et le peuple ranime ses haines à ce feu oratoire et Gambetta manie les hommes.

Et nulle part plus complètement que lorsqu'il traduit en périodes, confuses mais vives, les haines anticléricales. — Nulle part, en effet, Gambetta ne semble parler avec une spontanéité plus réelle, être plus véritablement l'émanation oratoire des sentiments populaires.

En elles-mêmes les questions religieuses ne sont pas pour Gambetta un oI)jet de préoccupations et moins encore de réflexions. Son anti cléricalisme est un sentimentalisme tout politique, et cela est indiscutable à tel point que Gambetta s'en rend compte lui-même. « Il faut signaler, alfirme-t-il, et « dénoncer sous le masque transparent de querelles

« religieuses l'action politique d'une faction police tique. » Action, faction : c'est presque un calembour et c'est une idée juste : Gambetta s'éjouit plus du premier que de la seconde. Mais cette justesse d'idées tolère des exagérations sentimentales. Il dit avec une conviction débordante de gravité : « En « 1848, messieurs, grâce à l'histoire telle qu'on (( l'avait fabriquée dans les jésuitières. . . )) Et, plus près de nous, Gambetta persiste à attribuer au jésuite une énorme influence politique. (( On sait ce <( qu'est le cléricalisme, ce qu'il vaut et où il nous « mène ; et on n'arrachera pas de la tête de nos « paysans français que la main du jésuite est dans « tout cela. . . )) Il n'}^ aurait pas lieu d'insister si parfois la simplicité de l'anti cléricalisme de Gambetta ne revêtait des formes inquiétantes par leur vulgarité, si vulgaires en effet et si contradictoires ! Gambetta dit un jour : « Messieurs, il est impos- (( sible que des hommes qui, ayant fait vœu de céli- « bat et de chasteté — et vous savez comment ils (( tiennent leur A'œu — [rires et bravos) ne sont pas « compétents pour instruire des enfants destinés à « vivre dans nos sociétés humaines, il est impossible « que des hommes qui n'ont jamais eu un cœur de (( père [applaudissements prolongés) continuent à « s'arroger le droit de pourvoir à l'éducation de la « France moderne. » Il dit et les applaudissements retentissent en salves; il dit et tout le monde rit. D'ailleurs ce n'est pas de la contradiction "que l'on rit. Il y en a une pourtant, et non méprisable. Je veux bien admettre, pour peu qu'un grand orateur m'y pousse, que des hommes qui ont fait vœu de chasteté, ne sont pas compétents pour instruire de?

enfants destinés à vivx'e dans nos sociétés humaines. Mais s'ils ne tiennent pas leur vœu, leur incapacité cesse et alors... Quoiqu'il en soit, comme il est évident que l'homme qui dit ces choses et les dit en ces termes ne peut pas être un esprit délicat, je voudrais, du moins, protéger Gambetta contre l'accusation d'insincérité. Gambetta est toujours sincère ; il l'est de naissance et par tempérament. Il n'exagère pas les sentiments anti cléricaux du peuple pour dominer le peuple et le mieux tromper. Ces brutalités grossières lui sont naturelles. C'est à peine si on peut'apercevoir en leur excès un peu d'inspiration ou bien d'irréflexion oratoire.

Gambetta ressent les haines contre l'Empire, contre le clergé aussi fortement que les ressent le peuple. Le peuple se reconnaît en lui et s'émeut à sa parole abondante.

Il s'échauffe avec persévérance, car Gambetta, par simplicité ou par calcul, donne toujours au peuple un rôle si noble que le peuple ne pourrait le refuser sans mauvaise grâce. Gambetta flatte le peuple avec prodigalité.

« Messieurs, qu'a fait le pays ? Il a été admirable ; « il l'est encore et il le restera devant ce désordre »... Ailleurs ; « Le pays est resté calme en face de toutes « les provocations. » Ailleurs : « On peut s'en fier « au bon sens français, à la rectitude de l'honneur national. » Ainsi toujours.

C'est naturellement, en effet, que Gambetta flatte le peuple, c'est même mécaniquement. Je voudrais

qu'on en fût certain. Lisez : « Ce sont ces hommes « qui, aussitôt qu'ils eurent pris le pouvoir, s ingé- « nièrent de toutes les façons à ramener dans ce « pays la monarchie; les uns, la monarchie de droit ;( divin avec le cortège des bienfaits du bon vieux « temps que vous savez... [rires] et que nos paysans « n'ont jamais oublié, ni n'oublieront jamais... « [assentiment unanime). )) Incontestablement c'est durant le rire des auditeurs, (Gambetta était si spirituel !) que l'orateur conçoit, puis exécute le projet de la seconde incidente, incidente qui prouve la facilité de Gambetta à parler, et aussi son procédé de flatterie constante au peuple. Flatterie funeste, sans doute, puisque Gambetta, disant que le suffrage universel a un besoin pressant d'instruction, il est inhabile de lui donner une si aveugle confiance en ses capacités encore inexistantes. Mais, au demeurant, flatterie profitable, parce que représentant à tous les auditoires qu'ils sont partie intégrante et agissante du gouveimement populaire, Gambetta gagne ainsi les cœurs à la République; et cette adhésion, naissant de la vanité, est extrêmement solide. Donc Gambetta visait son but de toutes façons. Patriote véhément, adversaire du clergé, ennemi de l'Empire, il exaltait le peuple à perpétuité et fondait sans fin la République.

Une surexcitation est nécessaire pour créer. Gambetta travaillant à créer la République par le peuple savait bien qu'il fallait pour cela surexciter le peuple sans cesse. C'est à quoi Gambetta était apte mer-

veilleusement, car, aussi bien, il était né à Cahors.

Et il exagère les faits les plus minimes : emphase créatrice. Il convient d'en citer quelques exemples car c'est très amusant.

On doit un jour élire des sénateurs, la chose n'a jamais été d importance. Ecoutez cependant Gambetta : « Le vote pour la nomination des sénateurs, a (et je voudrais que tous les délégués de France a pussent entendre et recueillir ces paroles), pèsera « éternellement sur la conscience de ceux qui l'au'- « ront rendu, il pèsera sur eux-mêmes, il pèsera sur o la tète de leurs enfants, il pèsera sur leur fortuné, « il engagera tout lavenir... » Notez que la parenthèse nest pas de moi, elle est toute de Gambetta et admirez en outre ce vote qu'on rend et qui pèse éternellement sur la conscience propre des électeurs et pareillement, au surplus, sur la tête de leurs enfants... Cela tient du prodige et c'en est un vraiment. Mais Gambetta était homme à ne pas se contenter d'un seul prodige. Et voici que le droit, pour les conseils municipaux, de participer aux élections sénatoriales, « c est plus qu'un progrès timide et <i incomplet; c'est l'installation complète de la démo- « cratie aux affaires. » Et mieux encore, pour quelque autre fait de cet ordre : « nous avons l'air de a combattre pour la forme du gouvernement, pour « l'intégrité de la Constitution. La lutte est plus pro- « fonde. La lutte est entre tout ce qui reste du vieux a monde, des vieilles castes, des privilégiés des « anciens régimes, entre les agents de la théocratie a romaine et les fds de 89. » Cette lutte est un combat de géants.

Mais il y a des hommes, et j'en suis, qui croient

que l'emphase est spécialement nécessaire dans les actes et les affirmations politiques pour qu'on puisse les prendre au sérieux. Gambetta n'est pas de ceuxci. Il interprète tous les faits, quels qu'ils soient, avec une identique facilité de généreuse exagéi'ation. Ainsi de quoi pensez-vous qu'il s'agit lorsque Gambetta s'écrie, en homme qui ne doute pas de ce qu'il affirme : « Tout à l'heure c'est avec une fière émotion, « c'est avec l'émotion toute personnelle d'un ami « heureux des succès de son ami que je joignais « mes applaudissements aux vôtres en saluant la « victoire du docteur Rey, victoire qui prouve « que les hommes de science quand ils veulent « peuvent devenir véritablement des hommes des « champs. » Il s'agit dune récompense obtenue au comice agricole de Cahors par un bon propi'iétaire. Gambetta professe également une favorable opinion, très emphatique mais bien utile à la République, sur les marchands de vin. Et, certain jour, il établit entre cette corporation et la démocratie elle-même des rapports dont les marchands de vin, tout au moins, pouvaient être satisfaits; et, dit-il, en terminant avec un parfait naturel : « C'est ainsi, messieurs, « que lorsqu'on décrie cette profession on fait le « procès même de la démocratie. » Sans doute, cette aflirmation contient une part éminenle d exagération, mais c'est cette exagération qui lui communique sa valeur. Car, assurément, rien ne saui'ait être plus efficace pour la fondation de la République que d'assurer aux philosophes, aux penseurs, aux hommes d'action qui s'emploient à cette œuvre le concours des marchands de vin.

Par quoi il apparaît que Gambetta ne néglige aucun

effort pour obtenir le résultat désiré, et se sert de tous les procédés, les meilleurs et les plus médiocres, pour exaller les hommes et les dominer.

J'ai dit les plus médiocres; il faut ajouter les pires. En effet, il semble que Gambetta ait compris que, pour fonder la République, il était nuisible d'être spirituel avec raffinement et il s'abstint de l'être; et ce n'est point de son abstention que je le veux blâmer car un sens exact des réalités l'engendra et aussi une grande aptitude naturelle à ne point avoir l'esprit dont je parle. Mais Gambetta, tant il était pénétré de 1 importance essentielle de la mission que les circonstances lui avaient allribuée, Gambetta, pour créer la République, ne redouta pas de s'abandonner à des saillies d une vulgarité déplaisante.

Insoucieux de badinage, incurieux de finesse, il est coutumier, au contraire, de plaisanteries lourdes, de railleries écrasantes. Entendez comment il parle au peuple le plus délicatement spirituel de la terre : (( La facilité relative avec laquelle le candidat légiti- « misto-orléanisto-cléricalo-bonaparlo-conservateur

« a passé » Et on assure que cette phrase fut

accueillie par une hilarité prolongée. Je n'en douté nullement. Et l'hilarité dût être universelle; et Gambetta, franchement et simplement comme il savait tout faire, dût rire avec les autres. Et il dût rire de bonheur, car il savait bien que pour créer un régime politique, des j)hrases comme celles-ci sont plus efficaces que tous les beaux raisonnements. — E^ certainement l'hilarité fut encore très forte le jour où

Gambetta cpmmit la vulgarité qui suit : « Louviers (( s'est signalé comme un foyer, — le mot est peut-

<( être ardent, — de républicanisme » Une telle

facétie gagnerait peut-être à n'être pas imprimée. Elle n'a aucun sens d'ailleurs ; et Gambetta ne prétendait pas en mettre. Elle est là, pour elle-même, pour sa beauté, et pour la grandeurde la République. Et Gambetta dispersa des mots de cette sorte avec profusion. Certes il est louable de n'avoir pas montré de l'esprit d'une qualité meilleure, car le peuple hait les gens d'esprit et se défie de leurs paroles, et Gambetta connaissait le peuple. Qu'on ne s'attarde pas à prouver que sa nature lui rendait nécessaire en cela le respect des exigences populaires; mais qu'on admire plutôt à quel point tout en cet homme était disposé miraculeusement pour son œuvre créatrice.

Le peuple l'attirait; il attirait le peuple à lui. Il était peuple. Nul mieux que lui n'était apte à la fondation du gouvernement du peuple par le peuple. Il y travaillait irrespons^ablement, ce n'est pas par ses discours que je veux dire, mais par le caractère de sa personnalité intellectuelle et morale.

Personnalité à la fois modeste et envahissante, personnalité essentiellement sympathique car elle n'avait pas de défauts distingués. La personne de Gambetta ne s'isolait point. Il savait se mêler à tous les événements; et il était comme la personnification

du monde politique nouveau à l'établissement duquel il vouait l'inépuisable trésor de ses forces physiques et oratoires.

Promoteur de la République, il doit tout d'abord ne douter ni de lui ni de la République ; il manifeste donc partout une violente confiance en lui-même. Et il ne peut choquer nul esprit iujpartial lorsqu'il déclare avec une conviction qui n'est pas aussi présomptueuse qu'on le pourrait croire : « Ayant consacré au 0 triomphe du parti de la démocratie républicaine « tout ce que la nature m'a départi d'énergie, d'intel- « ligence, de patience et de dévouement au travail, « j'ai la prétention de connaître aussi bien que per- « sonne les voies et moyens à l'aide desquels on « peut assurer son établissement définitif à labri des « retours de la réaction, ou des surprises de l'igno- « rance. » Refuserait-on d'aimer un homme qui se donne si complètement à la tâche qu'il s'est assignée et ne réserve rien de ses facultés personnelles pour son usage privé. Ah ! la République n'aurait été créée ni si vite ni si bien, si Gambetta avait été un personnage moins aimable en lanimation de sa sincérité candide! Et sans doute, au lieu d'elle, nous aurions maintenant quelque monarchie horrible ou bien quehjue effroyable empire.

Il n est pas moins heureux que Gambetta ait eu, pour jeter l'anathènie contre ses adversaires, une grande facilité d'emphase irritée par laquelle les adversaires étaient ])lus haïs et grandie davantage la personnalité sympathique de l'orateur. Ecoutonsle : « On m'a jeté cette injure à la face : c'est le dica tateur de Tours et de Rordeaux... Cette injure a sortait du bourbier de la presse immonde »

Indignation digne d'éloges, bourbier louable encore qu'il soit immonde ! grâce à elle, grâce à lui les cœurs se font plus activement amoureux de Gambetla et de la République.

Mais, en outre, Gambetta maniait les hommes mieux encore par son aptitude instinctive à être énergiquement ému au bon moment, au bon endroit et de la bonne manière. L'émotion ^rée une communion complète entre celui qui la ressent, la répand et ceux sur qui elle est déversée. L'émotion engendre aisément la familiarité et la cordialité qui sont l'esprit traditionnel de la République bien comprise, car les républicains classiques s'aiment dans la République comme les prêtres ont coutume de le faire en Jésus-Christ.

Donc, Gambetta possédait une vigueur d'émotion exceptionnelle. Emotion patriotique ou républicaine, ou bien émotion sans épithète ; en tous cas émotion perpétuellement jaillissante. Et Gambetta dès le début de ses discours ouvrait les écluses de son émotion, et elle se répandait à flots, a Ah! s'écriait- « il, c est d'une âme profondément émue que je vous « adresse l'expression de ma reconnaissance. » Et il s'exclamait : « Permettez-moi de vous dire « qu'il y a longtemps que je n'ai ressenti une jouis- « sance aussi vive, un bonheur aussi intime... la « plus profonde émotion... » Et il protestait : « Je « domine difficilement l'émotion que me cause un « accueil aussi cordial... » Quelquefois l'émotion engendrait des effets oratoires plus catégoriques : « Je vous demande pardon de l'émotion profonde a qui m'oblige pendant quelques instants à ressaisir le « gouvernement de ma pensée... » Parla Gambetta

exprime d'une façon touchante qu'il ne savait plus ce qu'il disait et jamais il n'avait été d'une éloquence plus comiiiunicative. Oui, cette émotion cordiale s'épandait d'autant plus universellement qu'elle était sans cause précise. Et l'on confondait Gambetla, la Répuldique; et la personnalité de Gambetta croissait au fur et à mesure que la République grandissait.

Au reste, Gambelta avait une aisance pareille à éprouver de la reconnaissance. Son cœur en débordait. Féconds débordements ! A l'Union du commerce, le 20 mare 1881, c'est « de la gratitude » qu'il éprouve. Et le 25 mars de la même année, au banquet des chambres syndicales de l'Union du commerce et de l'industrie, c'est « du plaisir, de la « gratitude, de l'honneur » qu'il exprime. Ces sentiments identiques sont toujours identiquement sincères. On aurait tort, néanmoins, d'accuser Gambetta de banalité monotone parce qu'on a fait la constatation facile qu il commence constamment ses effusions oratoires de la même façon qui est une façon banale. Il est possible, en effet; mais cela n'est banal qu accessoirement. Et d'abord, tout cela c'est pour la République.

Pour la République aussi le penchant de Gambetta à ouvrir son cœur à tout et à tous, à reconnaître des amis toujours et partout. Tous ses auditoires sont ses amis, ses bons, ses meilleurs amis. Car, n'est-ce pas ! les auditoires aimaient la République qu'aimait Gambetta, donc Gambetta devait aimer les auditoires qui devaient aimer Gambetta. L'amour oj)érait fatalement cette transfusion, cette confusion. Amour invariable, amour

uniforme. Gambetta disait sans cesse : « Messieurs, « ou plutôt mes amis, mes compagnons; » — ici: « mes chers amis, nous sommes amis, associés; » et là : « mes amis, mes enfants... » Et cette amitié universelle causait parfois des scènes assez drôles, mais dont seuls pourraient rire ceux qui n'ont pas le cœur vraiment républicain... Et cependant... D'ailleurs voici l'incident. Dans le XX*^™" arrondissement, à Paris, réunion publique. M. Garnier annonce qu'un délégué de la démocratie de Saint- Omer apporte un bouquet au député Gambetta. Alors Gambetta de se lever, de saluer et de dire : « Messieurs, je ne peux pas vous exprimer suflî- « sament l'émotion que me cause la démarche de « nos amis de Saint-Omer. Je sais par expérience, « pour avoir visité ce pays, combien les Audomarois.. . » Les Audomarois; ses amis de Saint-Omer : il y a là-dedans plus qu'un bon sentiment républicain, il y a une très bonne idée de vaudeville. ■ — ■ Mais, aj'^ant beaucoup voyagé, Gambetta avait été l'hôte d'un grand nombre de gens. Il avait aimé ses hôtes et ses hôtes l'avaient aimé. Et de part et d'autre régnait une intense familiarité cordiale. C'était une familiarité fraternelle et bruyante, et pi'ofonde et vulgaire, excellemment républicaine. Familiarité semblable dans tous les départements, et dans tous également spontanée, sincère pareillement. — Gambetta se sentait naturellement le frère des Savoyards. « A partir de ce jour, leur disait-il, « je suis tout à vous, je suis votre hôte et votre compatriote... » Ailleurs il aggravait le sentiment, haussait le ton : « C'est dans l'Yonne, prétendait-il, « qu'il est bon de venir entendre la voix de la

« France. »" Et ce qui constitua le mérite propre de Gambetta c'est que, partout oîi la facilité des communications le conduisait, il lançait avec la même conviction des affirmations analogues. Et Gambetta voyageait et parlait; et c'était sa manière d'agir.

Ses adversaires, je ne sais lesquels, imbus des préjugés d'aristocratie sans doute, et de réaction assurément, l'accusèrent d'être un commis-voyageur. Il accepta le qualificatif en termes charmants et il prouvait ainsi qu'il possédait de lui-même une exacte connaissance psychologique. Si Gambetta n'avait pas tant voyagé avec le sourire si facile, le discours si aisé, la République eût paru moins belle et moins sympathique. On aima d'abord la République en Gambetta.

Vo3'ageant et parlant, il fonda.

Au nord, à l'est, à l'ouest, au sud, Gambetta maniait les hommes car il parlait partout. Il était servi par une force oratoire infatigable. Ce n'élait pas un orateur, c'était l'orateur. Et, lors même qu'il cessait d'être éloquent, il ne cessait pas d'être orateur. Son éloquence, qui procure une sensation d'écrasement, fournit an surplus la preuve péremptoire qu'un grand orateur ne saurait être anémique. D'ailleurs, il faut avouer que l'éloquence de Gambetta était tout appropriée aux milieux vulgaires où elle se manifestait- Mais écartons d'un mot quelques incertitudes essentielles.

Gambetta préparait-il ses discours par d'infinies

GAMBETTA b5

méditations, ou bien les improvisait-il pei^pétuellement? Je ne sais. En tous cas, qu'ils sont nombreux et longs les discours de Gambetta oii il étudie les questions les plus illimitées : la République (geste à droite), la démocratie (geste à gauche)..... et l'on est d'abord inquiet, fort inquiet sur le point de savoir si les développements immodérés de Gambetta sont simplement banals, ou si son esprit est d'une extraordinaire profondeur : car de ces deux choses c'est forcément l'une. Quoiqu'il en soit, on peut improviser même des idées profondes et les improviser sans retenue. Mais c'est en Gambetta partout la même hâte de la pensée incomplète, partout l'exaltation frénétique d'un sentiment simple, et partout la mênje luxuriante abondance des mots. — Cependant Gambetta prépara sans doute par avance un certain nombre de ses discours ; lesquels ? J'ai du penchant à croire que ce sont les plus brefs. Mais quand il improvisait, rien ne pouvait l'arrêter. Il parlait alors comme la terre tourne, sans s'en apercevoir. Or, un jour il vint discourir en Savoie. Neiges éternelles vous en fûtes surprises, glaciers séculaires votre immobilité frémit! Gambetta à Chambéry, à Annecy peut-être devait prononcer un seul discours immense devant une multitude innombrable accourue des vallées ou des montagnes. Les Alpes étaient proches : une avalanche se produisit. Le gouvernement, en effet, qui semble avoir compris que les paroles deviennent insignifiantes en se multipliant, refusa d'autoriser la réunion publique solennellement prédite. On fut contraint de transgresser aussitôt la volonté gouvernementale, et chacun sait que rien n'est plus facile. Au lieu d'une réunion

publique cinq réunions furent faites, possibles parce qu elles étaient privées et innocentes pour cela. Par cinq groupes les auditeurs se succédèrent en la salle. Au lieu d'un long discours éloquent, Gambetta lit donc cinq longs discours éloquents. Evidentes improvisations, direz-vous. Certes, cela est vrai. Mais le fait épouvantable à constater c'est que ces discours soudain prononcés peuvent-être comparés à tous les autres : ils ne leur sont point inférieurs. Et cela fournit un grand enseignement.

Aussi bien, comment Gambetta eût-il pu faiblir? Des mots abondants s'agitaient en lui, qui voulaient sortir. Jamais hoArae n'eut plus de mots à son service. Il faisait un geste et les mots accouraient tumultueux. Ils mettaient à cela un empressement presque excessif, car ils barraient la route aux pensées. Indisciplinés, désordonnés, ils affluaient, se heurtaient. Le flot chassait le flot. C'étaient des mots encore, des mots toujours. Ah! que de mots il fallut pour fonder la République! Mais la force des mots est irrésistible sur les masses agglomérées de souverains novices. Gambetta portait en lui la toutepuissance.

Gambetta Tiisait des mots d'inutiles dépenses, mais il était si riche. Et voici des exemples affreusement probants. Si l'on veut être juste, qu'on ne s'inquiète pas du sens, les paroles sont à considérer seules.

a Ceux qui les ont créés, coDstitués, commis- « sionnés, qui leur ont donné le mandat dont ils « tiennent leurs droits de représentants.. .. » Trois lignes que deux mots peuvent suppléer : leurs mandants.

« Cette conduite loyale, honnête, normale, paci- « ficatrice qui a pour but d'apaiser les passions, de « faire disparaître les idées fausses et de réduire « les chimères, d'avoir raison des utopies, de modé- « rer les excès de zélé et les impatiences, de disci- « pliner les élans, 'les ardeurs et les énergies, ce « travail régulier, légal, moralisateur et ordonna- « teur de la paix entre les classes et les hommes, « on le traiterait de faction et de sédition et on voûte drait l'interdire! » Supprimez les épithètes

superflues, les paraphrases surabondantes, les répétitions débordantes, que restera-t-il de cette tirade? Rien.. Mais puisque l'éloquence a ses règles il est naturel qu'elle ait aussi ses dérèglements.

« Ah, messieurs, il faut se recueillir; il faut « chercher les raisons, les causes, les motifs d'une

« pareille aberration » Les raisons, les causes,

les motifs : tous les synonymes s'y trouvent. Cherchez bien, aucun ne manque.

Voici encore un exemple : ce La France préfère « aux plus éloquentes déclarations des réformes « palpables, tangibles; les plus brillantes théories

« ne valent pas à ses yeux la réalité » Est-ce

une répétition ? Ailleurs : « Leur défaite irrémé-

« diable et définitive » Est-ce une répétition?

Voilà donc un exemple encore.

Et 1 on pourrait longtemps continuer. Et l'on serait absolument persuadé que lorsqu'il a entrepris de ne rien dire Gambetta ne ménage pas les mots. Il a beaucoup plus d'aptitude à ne rien dire en dix mots qu'en un seul. 11 possède une si grande force de répétition !

Et quels mots ! Ils réjouissent, on le devine.

lardent orateur. La joie est profonde en son âme quand il a trouvé une expression qui n'est pas tout à fait ordinaire; et il développe sa joie en reproduisant son expression. Le bel adjectif, n'est-il pas vrai, que ladjectif : plénière. Et qu'il engendre un effet agréable lorsque joint à un substantif : d'où

w liberté plénière, sincérité plénière » le charme

de ces mots accouplés est grand. — Et encore le mot : centralité. Pour un beau substantif c'est un beau substantif. Et Gambetta le jette à ses auditoires avec ingénuité. Et son cœur s'épanouit. Eloquence et candeur ne sont pas incompatibles. Et cette candeur est sympathique extrêmement; elle est touchante.

Les mots isolés ont une valeur propre; groupés, ils deviennent des formules incomparables. « S'ils « veulent le progrès dans l'ordre comme nous vou-

« Ions l'ordre dans le progrès » Admirable

balancement : toute la force de cette phrase est dans les mots reproduits en une eurythmique inversion. Cette force est une force immense ; et l'inversion est une invention estimable à l'usage des orateurs.

Mais puisque les mots sont forts par eux-mêmes indépendamment de 1 idée qu'ils représentent pourvu que leur cours ne soit pas interrompu, Gambetta ne se soucie pas toujours de la correction grammaticale qui est la qualité incontestable des orateurs dénués de souffle. Lui a du souffle. Aussi, comme il est incorrect! incorrect sans le moindre effort, sans nulle affectation. Son incorrection est très saisissable et saisissante à l'inauguration de la statue de Dupont de l'Eure — (puisque Dupont de l'Eure

avait une statue, il fallait bien l'inaugurer — ) : « Oui, « cito3^ens et vous femmes qui assistez à cette céré- « monie et qui êtes la meilleure part de la nation, « car vous tenez dans vos mains l'avenir même de « la patrie (longs applaudissements et acclamations) (.' songez devant ce bronze à l'enseignement qui en

« sort » Certes, je ne crois pas que les femmes

puissent, autrement que par une trop hardie métaphore, tenir dans leurs mains l'avenir même de la patrie. Du moins, je ne méconnais pas le charme intrinsèque de ces mots : songez devant ce bronze à l'enseignement qui en sort. Ebahi, je regarde sortir du bronze l'enseignement et je songe. Je songe : à quoi bon la profondeur des idées s'il est possible qu'elle demeure impénétrable; à quoi bon la correction des paroles si elle peut refroidir la

pensée Il avait compris parfaitement le peuple

Gambetla qui sut être vide et incorrect avec autant de persévérance cjue de conviction.

Et parce qu'il comprenait perpétuellement l'ingénuité populaire grâce à ses excellentes dispositions natives, Gambetta ne se préoccupait point de parer son éloquence de grâces apprêtées. Tout était simple en elle et d'une vigoureure banalité. Tout, les débuts, comme les développements, ainsi que les conclusions. Et lémotion circulait au travers, et l'on distinguait une âme vibrante, et le peuple vibrait aussi et il était ému.

Et il reconnaissait son âme en l'âme de Gambetta. Entre le peuple auditeur et Gambetta orateur une familiarité féconde régnait. Par elle le peuple concevait les quelques idées élémentaires indispensables à la République et il se disposait à aimer la Républi-

no GAMBETTA

que même, car Gambetta lui présentait la chose en termes bien rassurants : « Si vous ne vous endormez « j^as, si vous n'êtes pas des indifférents, des pares- <( seux ou des égoïstes, voulez-vous me dire si vous « n'avez pas dans vos mains l'instrument de votre <( affranchissement... » Et vous autres, voulez-vous me dire à moi si l'on peut emploA'er des fornmles plus dépouillées demphase, de grandeur, de noblesse, plus cordiales, et par conséquent plu# efficaces, meilleures.

Mots abondants, mots familiers, mots tout-puissants. Ils ont fait la République. Uendons-leur grâce. Il était fatal que la République fût faite car la puissance verbale de Gambetta était irrésistible. Ses phrases conquéraient les hommes moralement et physiquement.

Ah! Gambetta parlant Il attache les attentions

à sa parole, les suscite, les surexcite. Enfin, la phrase, après mille incidentes, finit. Le silence va se faire, qui surprend après tant de bruit oratoire. Etonnés, ahuris, les auditeurs s'entreregardent. L'un d'eux applaudit et tous sont enthousiasmés, ils acclament. — Ou l)ien, l'orateur emporté franchit la barrière mal assurée des applaudissements, il parle, parle. Et ce sont les auditeurs qui s'essoufflent. Mais le hasard veut que soudain s'arrête l'élan oratoire. Les auditeurs alors font comme le héros de Corneille; ils demeurent stupides. Ils admirent avec intensité.

Le lendemain ils lisent en un journal les paroles prononcées par l'orateur, et ils lisent avec sympathie parce qu'ils ont applaudi la veille. Ils retrouvent exactement la place de leurs acclamations car elle est indiquée par de prudentes parenthèses. Et ils

revoient dans les phrases, plutôt languissantes et n'évitant pas toujours l'incohérence, l'éclat que, la veille, leur surexcitation y avait mis... Et Gambetta prouve ainsi que la République est le meilleur des gouvernements, en parlant.

Il ne suffit point toutefois de ne posséder que des connaissances modiques et mal ordonnées, une aptitude immense à développer des idées simples, à exciter d«s sentiments plus simples encore, pour fonder un gouvernement politique en maniant les hommes. Gambetta, je le pense, n'aurait pas tant agi s'il n'avait pas eu une voix mii^aculeuse.

Sa voix : qui pourra dire ce que fut précisément la voix de Gambetta? Quant à moi qui ne l'ai pas entendue, je suis d'autant plus porté, par la lecture attentive dés discours de Gambetta, à attribuer à la voix de l'orateur une exceptionnelle vertu de fascination.

Et tous les témoignages contemporains m'y autorisent, et l'aspect singulièrement terne de son éloquence amortie, détruite par les caractères d'imprimerie qui rompent le charme.

La voix de Gambetta : voix mâle et profonde et vibrante; voix grave et voix claire, voix toujours mélodieuse. La République ne s'acquittera jamais envers elle.

Et parce que Gambetta, ayant les qualités intellectuelles et surtout morales que j'ai dites, avait, en outre, une voix forte, l'histoire parlera longtemps de la grande voix de Gambetta.

Gambetta avait plus encore. Et s'il est vrai, comme je le crois, que la grandeur d'un homme résulte moins du développement anormal d une faculté que de la pleine harmonie de toutes ses facultés, Garabetla était grand incontestablement. Tout était harmonieux en lui et sa personne physique collaborait à son oeuvre.

Ses allures personnelles étaient républicaines au premier chef. Le regard ami, loyal, la bouche souriante, une énergie bon enfant dispersée parmi tout le visage, le geste enveloppant, la voix attrayante, la démarche cordiale et... on m'a dit des merveilles de de sa poignée de main.

Et une santé longtemps résistante qui semblait lui permettre toutes les surabondances comme toutes les irrégularités de langage et de nourriture, les banquets à toute heure et les discours aussi.

Et l'aspect général de la personne agréable, avenant, confortable ; et il était gros et par là plus sympathique et de là naissait la familiarité confiante dont les effets républicains sont incalculables.

Et on ne peut mesurer la force qu'il trouvait dans la singularité illustre de son infirmité. Gambetta était borgne. Et il n'était pas devenu tel durant sa carrière politique. 11 était borgne depuis longtemps, borgne de temps immémorial. Il était borgne et cela facilitait la caricature et accroissait par conséquent l'action utile de Gambetta sur les. masses.

Il était borgne : et cela était au-dessus de toutes les vaines querelles de partis et s'adressait à la nation française directement.

Tout cet ensemble de qualités sommaires et de défauts avantageux associait la personne de Gambetta à l'œuvre entreprise par lui . Et plus le peuple aimait Gambetta, plus il aimait la République et réciproquement.

En vérité, maintenant encore il faudrait détester beaucoup ce brave homme pour ne pas l'aimer un peu .

Tel fut Gambetta, tout Gambetta. Il n'y a pas deux hommes en lui, mais un seul, très simple et qui se dévoua intégralement à Ireuvre tentée. Cela crée en sa personnalité une incontestable uniformité : d'oii sa puissance.

Il a fondé la République.

Son œuvre est plus grande et plus noble si on ne l'analyse pas. Il en va pareillement de l'homme par qui elle fut accomplie. Gambetta, en effet, ne perd rien à ne pas être analysé. Il y gagne beaucoup, (^n voit très nettement d abord la force suldime do sa simplicité de cœur et d'esprit et sa suprême aptitude à développer les sentimentalismes populaires pour les contraindre à se traduire en actes. On ne distingue qu'à un second regard ses incertitudes et le reste. Alors seulement on considère qu'il n'est pas improbable que Gambetta ait eu tort de parler souvent et que cela le rabaisse parce que cela oblige quinconque létudie à le discuter.

Donc Gambetta vaut par l'ensemble, d'autres diraient par la surface.

Elfeclivement, rien n'est aussi beau que les apparences de la République, rien si ce n'est les apparences de Gambetta. Il convient de nés-licrcr les

détails, de ne pas descendre aux idées. Sans doute |les idées de Gambetta sont trop contradictoires pour être mauvaises; mais maintenant, — cela est tout à fait curieux à observer, — elles ne tirent aucune force de ce qu'elles sont contradictoires. Au contraire. Puisque, en définitive, on ne peut connaître quelles sont les véritables idées de Gambetta il est superflu, puéril de se demander lesquelles il professerait aujourd'hui s'il vivait encore. Mais la puérilité est très pratiquée par les politiciens; et, en ce qui concerne Gambetta, ils parlent gravement, — je ne sais quel Dieu les inspire et leur permet de déchiffrer les énigmes les plus oratoires, — et ils affirment, possédant les uns et les autres des opinions inconciliables, ils affirment tous que Gambetta est avec eux. Et ils citent des textes; et cela démontre l'inconsistance de leur présompteuse affirmation. Car ce n'est pas en tel ou tel discours que l'on peut l'echercher Gambetta et le retrouver. Le vrai Gambetta n'est saisissable que dans l'ensemble des discours et dans le vague oratoire de leur inspiration.

C'est j)Ourquoi on doit dire que Gambetta fonda la République grosso modo. Sans plus. Et c'est bien suffisant. 11 n'est pas injuste pourtant que sa figure fruste domine la République développée et peut-être déformée. Gambetta doit continuer à jouir de la puissance d'un symbole. Il est la personnification assez pure du patriotisme dans un gouvernement de suffrage universel, l'expression animée des aspirations populaires. Il cesse alors d'avoir une existence individuelle et cela le grandit. Gambetta est véritablement grand en ce qu'il est impersonnel.

D ailleurs, il mourut jeune. Il mourut à la hâte. Sa gloire symbolique en fut accrue. Et il aurait fallu vraiment que la génération qui suivit ses obsèques fut dénuée de poésie pour qu'elle ne vit pas en cet homme soudain mort une de ces créatures prodigieuses envoyées sur la terre pour laccomplissenient d'un grand travail unique et qui, une fois remplie leur mission mystérieuse, quittent le monde terrestre trop mesquin pour les contenir.

Mais veut-on qu'en dehors de la majesté de son rôle patriotique régénérateur et de son aspect symbolique, Gambetta soit grand par lui-même et grâce à ses facultés propres. Je le concède encore. !Mais il sied, en ce cas, de reconnaître que la grandeur de Gambetta ne réside pas toute en lui, elle résulte pour une bonne part des conditions générales du milieu où il vécut. Gambetta serait à ce point de \ne un homme de caractère essentiellement moderne ; et sa grandeur m'apparaît à moi comme une des plus extrêmes conséquences de la transformation des moyens de transport. Certes, cela est indiscutable. Gambetta recelait en son âme et en ses poumons une puissance oratoire énorme et qui n'était qu'à lui, entièrement à lui. Mais elle put se produire seulement grâce à la faculté considérablement accrue des voyages. Sans Jes chemins de fer et la rapidité de leur circulation, Gambetta n'aurait pas parlé si fréquemment, et sa grandeur oratoire serait moins, i mportante. On n'imagine pas Gambetta au xviii^ siècle.

Mais lui adresserait-on le reproche tout accessoire d'avoir employé pour nianier les hommes des procédés vulgaires? Quelle sotte injustice! Sans doute,

il n'éprouvait pas le besoin d'en employer d'autres. Mais ces autres procédés n'eussent pas été convenables à la vulgarité des politiciens. Ganibetta était de toutes façons de son temps et de son pays.

En outre, il fut insuffisamment logique et peu logicien, mais il avait tant d'enthousiasme! Sa volonté était forte. Et il était un homme d'action, je veux dire un homme de parole.

Et il coalisa les énergies françaises. Il voulut relever la patrie, créer un nouveau gouvernement. Il fut heureux dans ses entreprises.

Bref, le sympathique fondateur de la République était un grand politicien.

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