‹ Praticiens politiques, 1870-1899Chapitre 10 sur 11 · V. Hugo. (Napoléon II · texte numérisé non relu

V. Hugo. (Napoléon II

Assurément, il faut conclure, malgré que tout effort de conclusion soit empreint de témérité. — Ayant considéré tour à tour les praticiens les plus divers, il faut dire quelle politique doit être pratiquée. Et voici que j'affirme la nécessité de pratiquer toujours une politique, ce dont ne se soucièrent pas toujours les politiciens observés. Disons cependant, pour être juste et même flatteur envers certains hommes de bonne volonté dont nous avons dénombré les travaux anciens, qu'ils nous enseignent l'obligation de pratiquer une politique nouvelle. Très urgente nouveauté !

Cette politique doit être la plus conforme à notre système de gouvernement. Elle doit être pratiquée suivant les règles convenables. Par conséquent, cette nouveauté se peut réaliser par le seul Parlement qui est en France, grâce à une multitude de raisonnements mauvais, le seul maître d'action ou

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d'inaction. Introduire en lui l'idt'e indispensable de cette politique régénérée : voilà le but, et le transformer lui-même à tel point qu'il puisse ressentir le goût et même éprouver le besoin de la pratiquer : voilà encore le but.

C'est notre misère immense que tous ceux qui aspirent aux reformations sont condamnés à tendre leurs supplications vers le Parlement. Il est tout puissant, en effet, étant seul puissant. Et il multiplia les preuves de son omnipotence, car, s'il n'accomplit rien, il empêcha tout.

Il est bienséant de suivre les politiciens parmi tous leurs procédés successifs ou simultanés d'inaction.

Ils nous instruisent clairement sur ce qu'il ne faut pas faire, ou bien sur ce qu'il ne faut plus faire. Le passé dispose pour l'avenir en usant, une à une, toutes les erreurs possibles sur la loi des gouvernements.

Or, le système gouvernemental étant le républicain, il est le régime de la souveraineté populaire intégrale. Cela, sans doute, fut toujours oublié.

Que le régime qui accorde au peuple les droits les plus complets soit le meilleur régime : sujet important de débats. Les philosophes décideraient peutêtre qu'il n'existe pas de régime en soi préférable aux autres et que le plus profitable est celui qui différencie le moins sensiblement une nation des nations voisines avec lesquelles son existence la contraint d'entretenir une continuité de relations universelles. On se désolerait, en telle occurence, d'être forcé de conclure que la France, pour avoir trop précédé les peuples européens, risquerait d'être mise en retard sur eux, singulièrement. — Peut-être, les philosophes, infiniment sages, ne voudraient pas prononcer une décision si dure; ils affirmeront donc que le

système gouvernemental fondé sur la souveraineté absolue du peuple est le meilleur système, à moins que le système le meilleur ne soit, — et l'opinion est, en vérité, peu dissemblable puisqu'elle est totalement opposée et que partout les extrêmes ont coutume de se rejoindre — à moins, diront-ils, que le meilleur s\'stème ne soit celui qui limite le plus vigoureusement l'exercice des droits du peuple et soumet les souverains au pouvoir absolu du gouvernement.

Laissons donc les pbilosopbes, dont les incertitudes bien raisonnées sont effrayantes et résolvonsnous à n'être que des politiciens. De la sorte, il ne sera plus nécessaire de tant réfléchir pour hésiter.

Efforçons-nous toutefois de raisonner avec ordre et tâchons à construire d'inflexibles syllogismes.

La mission des politiciens consiste à interpréter avec rectitude la nature du gouvernement. Or, la République est — si je ne me trompe — le gouvernement de tous par tous. Donc, la satisfaction de l'intérêt de tous est l'unique fonction de ce gouvernement. — Cette certitude supprime un grand nombre de difficultés et en engendre d'autres en aussi grand nombre. Parmi elles, la moindre est, à coup sûr, de connaître le réel intérêt du peuple. Il faut, pour cette opération, du soin et de la persévérance, — et je ne dis rien autre.

Chacun n'étant apte à agir que pour soi, les gouvernements absolus par un seul se disposent pour l'intérêt d'un seul, — les gouvernements bourgenis

agissent pour l'intérêt des bourgeois, — les gouvernements populaires fonctionnent pour l'intérêt du peuple.

L'intérêt du peuple commencera d'être contenté par le gouvernement populaire autant que celui-ci effectuera des actes que les autres gouvernements ne pourraient accomplir. Un régime de gouvernement ne tend à remplir sa mission naturelle qu'en ce qu'il se différencie des autres régimes et non en ce qu'il s'en rapproche. D'où il suit que les actes politiques ne sont pas ceux grâce auxquels le système républicain du gouvernement populaire marquera ses effets propres.

Effectivement, les gouvernements, quel que soit leur principe, ne se peuvent organiser que d'après une très petite quantité de formes traditionnelles. Les organes du gouvernement politique sont extrêmement restreints. Et c'est pour son organisation politique que la République, fatalement, est le plus ressemblante à toutes les variétés d'empires et de royautés. C'est donc politiquement qu'elle s'individualise le moins, — qu'elle est le moins un régime particulier. Vraiment, la seule différence politique qu'il convienne d'établir entré elle et la forme de gouvernement qui est le plus rapprochée d'elle : la monarchie parlementaire, est que le chef du pouvoir exécutif est désigné par l'élection, non par l'hérédité, et que son influence est plus réglée, donc plus limitée. Politiquement, la République n'est donc pas un gouvernement original. Il se façonne selon les autres.

Et la République ne se peut singulariser que socialement. — Et le régime républicain ne peut être

qu un régime social. Et c'est de cette manière unique qu'il possède une existence distincte, une nature spéciale.

Si la République est, autant qu'on a coutume de le dire, le régime de la souveraineté du peuple, elle est le régime qui rend tous les individus souverains, donc libres. La liberté n'est pas une doctrine, mais une réalité, non un principe, mais un fait, je dis plus : la conséquence extrême de tous les autres faits.

Mille obstacles s'opposent à la liberté efTective des individus. Ils se catégorisent de la sorte : obstacles matériels, obstacles intellectuels, obstacles inoraux. Tous ces obstacles s'enchevêtrent incontestablement. Mais les pires étant les plus tenaces, — ceux qu'il importe de ruiner les premiers et qui, cependant, ne seront anéantis que les derniers — sont les obstacles matériels. La République est donc essentiellement le régime qui assure le développement normal de la vie matérielle des individus. C'est donc le régime qui garantit la régularité totale de la production et, par complément, de la répartition des richesses.

Mais parce qu'on n'imagina d'instaurer en France le régime républicain qu'après un long fonctionnement d autres régimes, il ne peut remédier que progressivement à la dissociation sociale créée, perpétuée par les autres régimes. \\ y peut remédier indirectement par un exercice plus équitable des actes de la vie politique : mais ainsi accessoiremeiii. Il y peut remédier directement par un effort constant et précis vers l'organisation normale de la production des richesses : ainsi principalement. La Repu-

blique n'existe donc pas par la simple conséquence des minuscules modifications politiques réalisées depuis trente ans. La République est virtuelle encore. Elle est dans le futur. Nous la pouvons établir par notre application méthodique, chaque jour. Nous devons pour cela travailler directement et principalement à la suppression des entraves qui empêchent l'individu d'accéder à la plénitude de sa vie matérielle, donc intellectuelle, donc morale, c'està-dire à la plénitude de sa liberté, c'est-à-dire à la plénitude de sa souveraineté. Ainsi s'accomplira, peu à peu, le régime social de la souveraineté du peuple : la démocratie, dont la République est l'expression politique. La République est l'apparence — la démocratie est la vérité. La République n'est complète que faite la démocratie.

II nous sera donné d'aboutir à la République par la démocratie.

C'est pourquoi — je l'affirme en toute simplicité — la pratique d'une politique nouvelle nous est commandée.

Elle nous est impérieusement commandée parce que les ordonnateurs de la République négligèrent de comprendre le sens de ce gouver-nement. Certes, ils tenaient la République pour le régime de la souveraineté du peuple; mais ils entreprirent simplement de déterminer l'exercice de cette souveraineté d'après quelques règles superficielles qui n'intéressaient pas la vie même des individus. Ils crurent qu'il suffisait de proclamer la souveraineté popu-

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laire, puis d'eu organiser les manifestations pour que cette souveraineté existât vraiment. Curieux de la seule vie politique du peuple, ils ne parvinrent pas à observer — pour la régulariser — sa vie sociale dont les conditions déterminent tout puissamment la vie politique. Oui, il importait de garantir la liberté sociale, génératrice évidente de la souveraineté politique. Ce travail fut négligé. Les effets et les causes furent intervertis. L'accessoire usurpa la place du principal.

Et voici que, pour résumer la vie gouvernementale depuis trente ans, on est contraint de prononcer qu'elle fut dirigée j)ar une faute énorme de logique. Rien ne fut prévu théoriquement de ce qui concerne la vie sociale des individus. Pratiquement, rien ne fut accompli de ce qui pouvait réparer les désordres, prolongés, dans cette vie sociale, par la succession des précédents régimes anormaux. L'ensemble de ces désordres, les maux créés par eux constituent la question sociale : vice éminent de toutes les sociétés, quel que soit leur régime politique. Le seul fait considérable de l'histoire de la République est la négligence pi'esque réfléchie de la question sociale. Une faute capitale de raisonnement engendra, développa cette négligence, introduisi.nt partout l'incohérence avec les inutilités.

En vérité, les premiers agents de la Républiipie s'efforçaient, autant que le leur permettaient leurs aptitudes, à combiner une conception systématique du régime qu'ils entreprenaient d'établir. Mais ils

furent empêchés dans leur combinaison par une multitude d'embarras nés, les uns des circonstances, et les autres d'eux-mêmes .

Certes, ils raisonnaient avec loyauté sur le principe même du gouvernement républicain. Le peuple y étant souverain, ils concluaient sagement que le devoir des gouvernants, ses mandataires, consistait à traduire en lois les volontés du jDeuple, ses volontés seules, toutes ses volontés. Mais-comment s'expriment et comment se distinguent ces volontés? Il en est d'éphémères, il en est d'éternelles. Les volontés fugitives sont jDeut-être factices — les volontés persistantes sont assurément réelles. D'abord, un juste discernement des volontés factices et des volontés réelles doit être établi.

Effectivement, les volontés souveraines du peuple se manifestent — si diverses soient-elles — par des procédés similaires. Elles se répandent toutes en sentimentalismes. Et qu'il est au premier abord difficile de connaître si telles effusions sentimentales sont des témoignages incontestables de ses besoins vrais.

Bref, le travail de gouvernement, dans un régime républicain, consiste uniquement à organiser les sentimentalismes du peuple : et voilà ce que comprirent les premiers républicains. Mais seuls doivent être organisés les sentimentalismes intéressant précisément son existence, les sentimentalismes réels : et ce sont ceux que les premiers républicains furent inhabiles à distinguer.

Les circonstances environnantes les engagèrent à

tenir le régime républicain pour un régime politique. La réalité de la vie du peuple était obscurcie par beaucoup d'erabari'as provisoires mais puissants. Les hommes n'étaient pas disposés, eux-mêmes, à franchir la surface compacte des apparences. C'est donc sur elle qu'ils stationnèrent.

Observons, en premier lieu, que la naissance do la République ne fut pas amenée paisiblement par la sourde mais irrésistible nécessité d'harmoniser le régime politique de la société aux conditions de la vie sociale du peuple. Au contraire, la République surgit d'une crise. Elle naquit bruyamment et tristement dans l'exaltation du patriotisme, après la débâcle. On associa le mot république et l'ardeur de restaurer la patrie. Et cette association n'exigeait pas d'abord, pour être féconde, qu'une juste considération de la vie sociale la fortifiât. Elle était issue de sentimentalismes véhéments en leur exaspération, mais jaillis eux-mêmes de conditions exceptionnelles. Ces sentimentalismes devaient défaillir. Car le patriotisme, douloureux et profond, est indépendani de la vie sociale. Extérieur à elle, il ne peut avoir une vigueur créatrice, capable de l'intéresser.

Cependant cette ferveur transitoire de patriotisme exclusif divertissait les activités de la considération du régime social, seule conforme à la pure théorie républicaine. Elle s'identifia avec le sentiment de haine contre les régimes politiques qui avaient cause l'abaissement de la France. Les sentimentalismes suscités se ruèrent généreusement contre l'empire déchu. Et les chefs ne travaillèrent qu'à coaguler ces haines, passagèrement mais violemment dominatrices, en lois durables. Ainsi la République s'orga-

nisait d'après une effervescence négative, en fixant des oppositions. Elle parut principalement hostile à tous les régimes du passé : régimes politiques. Il y avait lieu de craindre que pareille organisation ne fût très fragile. Un soutien plus solide lui fut procuré par l'effort qu'accomplirent les chefs pour généraliser leur œuvre de combat. INIais leur effort fut modique, restreint à l'excès. Ils ne prétendirent, en effet, que réduire sûrement, par les institutions républicaines, tous les défenseurs des régimes d'autorité. Les combats politiques se concentrèrent dans la lutte cléricale. ^lais en dépit que cette lutte fût portée contre tous les actes de l'influence cléricale, jusqu'en la règle de l'enseignement populaire, la vie sociale du peuple n'y était intéressée que secondairement.

Le régime républicain se fondait d'abord sur une base négative, ensuite sur une base étroite. Et donc, les fondements, d'abord, ne pourraient suffire qu'autant que persisteraient les sentimentalismes originaires exprimés en eux; — ensuite, à mesure que la vérité républicaine se réaliserait, elle dépasserait les limites resserrées de ses fondements.

Aussi bien, comme, alors, ces ardeurs négatives distrayaient les chefs de la perception de la vie sociale, ils subirent davantage la direction médiocre des circonstances. Et aussitôt qu ils tentèrent d'organiser le fonctionnement de la vie républicaine, ils se soucièrent exclusivement du fonctionnement politique. — Parce que l'Empire détruit présentait une façade constitutionnelle — justement la plus différente qui pût être de la façade républicaine — la constitution politique leur sembla devoir être

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réformée d'abord et surtout réformée. Le débat essentiel, grâce auquel les politiciens pensèrent immuablement ordonner le régime républicain, eut pour objet majestueux la durée des pouvoirs du président... 0 ironie des révolutions ! G petitesse! Les politiciens ne différenciaient donc le régime républicain des autres régimes que par des formes extérieures. Et la vie sociale, qu ils n'ordonnaient pas, continuait à se dérégler.

Est-ce à dire que les événements condamnaient fatalement les politiciens à ces travaux superficiels ? Nullement.

Autant ils étaient justifiés, en leur souci d'accomplir une œuvre immortelle, à vouloir organiser les sentimentalismes du peuple, autant ils étaient maladroits à distinguer les sentimentalismes vrais.

Assurément, l'immensité de la désorganisation nationale était, à cette heure, plus propre que jamais à troubler leurs regards appliqués à la considération des phénomènes de la vie populaire et leurs esprits adonnés à l'interprétation de ces phénomènes. Toutefois, en cette époque même, il était visible que des sentimentalismes sociaux émanaient violemment des foules. Et, tant ces sentimentalismes sociaux correspondaient aux besoins exacts du peuple, ils s'exprimaient jusque parmi la plus véhémente effervescence des sentimentalismes politiques et trouvaient en ceux-ci une occasion de s'agiter et de frémir. Que furent donc les révoltes qui succédèrent — les aggravant — aux luttes patriotiques enfin

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apaisées, sinon l'expression, claire en son excès et décisive, de ce fait que la vie sociale était désorganisée — elle aussi — jusqu'en ses profondeurs, et que, pour régénérer la nation, il importait, au plus haut point, de réorganiser cette vie sociale immédiatement.

Même, tous les soubresauts, qui avaient, durant le siècle, bouleversé la France, et toutes les vicissitudes politiques étaient un témoignage que la succession des dynasties, des empires et des royautés était précaire, étant illusoire, parce que chaque régime politique, uniformément, laissait en dehors de lui la vie sociale se développer sans règle. En vérité, l'histoire entière du siècle fournissait aux politiciens l'enseignement, réitéré par les dernières aventures, que l'établissement d'un gouvernement politique devait, pour n'être pas caduc, terminer en quelque sorte l'instauration du régime normal de la vie sociale des individus.

Mais jamais les politiciens qui agirent en 1870 n'avaient observé la vie sociale du peuple : jamais. Cette ignorance singulière domina toute leur action. Formés, durant l'Empire, loin du peuple, parmi la bourgeoisie, ils se disposaient, dès leur jeunesse, à renouveler, en leur maturité, l'erreur traditionnelle des politiciens modernes. — Les plus sérieux pénétraient leur esprit des théoriciens politiques d'autrefois et accommodaient leurs théories surannées au présent. Ils se nourrissaient des bavardages bien déduits de l'imposant Montesquieu. Ils édifiaient comme lui l'antagonisme des régimes politiques. Ils ne vivaient pas la vie du peuple. — Les autres — plus nombreux — al)ondaient d'indignations ora-

toires contre rEuipire oppresseur. Simples, simplistes, ils concrétisaient leurs sentiments mal contenus par d'incertaines doctrines. Vaniteux et vains, ils s'irritaient, parlaient. Leurs négations bruyantes les disposaient mal à une action forte et précise et juste. — Je demeure stupéfait que les jeunes hommes de cette époque, sefforçant avec intensité, avec continuité, par goût naturel, aux méditations ou aux agitations publiques, aient pu méconnaître aussi complètement les réalités. Et cette méconnaissance inexprimable est le fait le plus digne de remarque de 1 histoire contemporaine, celui, presque seul, dont se répercutent encore les conséquences parmi nous.

Mais n'eussent-ils pas trouvé dans leur formation intellectuelle une cause aussi puissante d'eiTeur, ils eussent répugné, sans doute, à instaurer ce qui se devait faire — la démocratie pour la République. En effet, la Révolution française était la source la plus importante de leurs inspirations réfléchies : la Révolution française qui, d abord, contribuait à exagérer en leurs esprits la prépondérance des apparences politiques — la Révolution française qui, ensuite, les obligeait à un travail vigoureux d'innovation.

En effet, la Révolution française était la cause majeure des dérèglements de la vie sociale. Ses institutions, extrêmement individualistes, avaient duré au delà des circonstances qui avaient pu les produire justement. Par elles s'était formé — chaque jour accentué — un désaccord entre les conditions de la production des richesses, modifiées intégralement parles progrès scientifiques universels, et la condition des travailleurs. La dissociation sociale accrue

fut constatée trop tard, trop tard comprise. Et nul n'avait délibéré méthodiquement de redresser la société. Il fallait alors, pour effectuer ce redressement, de l'audace dans la raison. Les politiciens auteurs de la République, connaissant peu précisément l'héritage de la Révolution, n'étaient pas aptes à discerner le bien du mal, à séparer ce qui passe de ce qui doit rester : ils voulaient recueillir l'héritage total. Curieux de continuer la Révolution, comme ils disaient, ils ignoraient leur temps. Ils n'étaient pas bons à la réaction pour le progrès.

C'est ainsi c£ue les hommes, plus encore que les circonstances, empêchaient la constitution du régime social républicain. C'est ainsi qu'ils ralentissaient la gestation de la République véritable, retardaient sa naissance.

Et voici des preuves,- des preuves que leur effort étroit fut toujours dépassé.

Les sentimentalismes politiques, sur l'appui desquels ils établirent leur action, étaient insuffisants à fournir la base nécessaire du régime républicain. En outre, étant négatifs, ils ne pouvaient fournir le principe indispensable d'action positive. La République ne pouvait vivre et prospérer par eux.

Aussi bien, les institutions, créées alors dans un esprit de lutte, ont vu leur sens originel se corrompre et se dénaturer, se perdre, et, en dehors d'elles, s'est développée la vie sociale, dont les manifestations, effrénées jusqu'aujourd'hui, doivent enfin, par un ensemble de travaux législatifs, être réglées.

D'abord, il apparut que tous les efforts des politiciens acteurs de la République étaient de lîxe;', en des lois infrangibles, le combat du régime politique nouveau contre les résistances ou les assauts des régimes politiques anciens. Ils interprétèrent les sentimentalismes issus de ces hostilités vives entre champions et adversaires des monarchies comme l'expi'ession définitive de la profonde volonté nationale.

En vain les chefs s'efforcèrent à communiquer à leurs entreprises de combat l'aspect d'institutions pacifiquement créatrices, durables, en vain ils travaillèrent à généraliser leur'effort pour que la société tout entière y parut décidément intéressée. Le grand effort des lois d'instruction, qui demeure l'œuvre majeure de la République, n'a point conservé toute la signification que pensèrent généreusement lui imprimer ses auteurs. Sans doute, ce fut une estimable tentative de gouvernement que de vouloir chercher des moyens de force pour la République dans les circonstances qui multipliaient pour elle des raisons de faiblesse. Et le travail de simplification et de généralisation, qui consista à tenir le clergé, agent politique, pour le représentant caractéristique des régimes abolis et l'Etat laïque pour la personniHcalion significative du régime nouveau, marque une volonté non méprisable d'unir la vituniverselle des masses dans les vicissitudes di-s luttes politiques. Mais, par là, tout un ensemble d'institutions, qu'on était avide de présenter comme des institutions sociales, apparaissaient comme uih' arme de combat. Et pour que cet ensemble d'institutions conservât entière sa valeur primitive, il eut

fallu maintenii' en sa première vigueur tout l'esprit belliqueux des origines et cela ne fut point fait. Et les violences contemporaines de l'établissement du nouveau système éducateur se sont atténuées et, par conséquent, le système lui-même s'est modifié, s'adoucissant. Les sursauts légers, que son application produit encore, témoignent seulement que l'état aigu de la lutte a cessé. Et l'antagonisme qu'il perpétue s'affaisse peu à peu et il tombe, il tombe jusque dans les régions inférieures de la vie nationale. En dehors de lui, tout en dehors, la vie sociale déroule ses mouvements.

La preuve péremptoire que tous ces sentimentalismes politiques, coagulés en loi, ne sauraient constituer — eux seuls — une base persistante pour le régime républicain, c'est qu'à aucun moment les politiciens ne purent, grâce à eux, s'agréger en partis solides. L'orientation de leur œuvre législative détermina l'incohérence perpétuelle de partis politiques incessamment déchirés. En effet, le Parlement aveugle suivait ses chefs avec docilité et il ne fit rien autre. Les incertitudes des chefs se reproduisirent, en se multipliant, parmi tous les politiciens. Remarquez maintenant que, parmi les péripéties de la vie parlementaire, il n'en est aucune qui affecte véritablement la vie sociale. Toutes les aventures parlementaires sont seulement des luttes du Parlement pour l'existence de la Piépublique politique, pour sa propre existence et contre ses vices particuliers. Il fallut un 16 mai pour donner de l'héroïsme aux politiciens et quelque apparente utilité, un 16 mai qui les figea dès lors en un anticléricalisme dont fut encombrée leur vie. Cette existence fut donc

Stérile. — Elle languissait sans noblesse, quand sui'git un pitoyable dictateur auquel de jeunes innocences et de vieilles roueries politiques faisaient un cortège mesquin. Les parlementaires inglorieux furent heureux et iiers d'avoir à combattre ce fantoche superficiel. Ils s'excitèrent contre lui, s'exaltèrent, évoquèrent à l'envie César, Napoléon, la dictature et son manteau troué. Enfin, le dictateur, un soir, prit le train qui conduit à Bruxelles où sa maîtresse, avec ses bagages, l'avait précédé. C'est ainsi que les politiciens — dit-on — ' sauvèrent la République. Mais qu'était-ce donc que la République?... Cela néanmoins remplissait un moment leur existence vide. Existence vide et qui se dévoyait. Depuis lors, le Parlement s'occupe, par intermittences, à ^ nettoyer ses impuretés. Il est un objet douloureux de rire.

Y a-t-il, en cette succession d'événements obscurs, la moindre œuvre intrinsèquement utile ? Non pas. Les plus indulgents observateurs y voient la préparation indistincte du travail possible. Et parce qu'aujourd'hui les sentimenlalismes primitifs se sont usés, ayant trop servi, parce que le Parlement, inutile et grossier, succombe sous le mépris de plus en plus épais qui le recouvre, il est particulièrement amené, s'il veut vivre, — que dis-je? — s'il veut renaître, à pratiquer une politique sociale par laquelle la Répiil)lique sociale sera fondée. Il le faut. Il le faut.

L'erreur gît donc là. Les fondateurs ardents de l.i République se méprirent sur sa nature. Avides, tou-

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tefois, de consolider la République, ils cherchèrent dans l'interprétation des sentimentalismes contemporains des principes d'action organisatrice. îMais ces principes bornés furent énervés très vite. Une fois disparus les premiers directeurs de la République, les incohérences gouvernementales devinrent si multiples, si fortes qu'il n'était pas permis de croire que la faute des politiciens infimes suffirait à les maintenir. La cause d'erreur était enfermée dans le principe lui-même. La démonstration s'est accornplie que le principe de la République n'est pas un principe politique, mais un principe social.

Et parce que cette erreur initiale se développa dans tout le travail législatif, il advint ceci : aussitôt que, sous l'action dissolvante du temps, fléchirent les effusions sentimentales du peuple surexcité, l'agitation originaire se concentra dans le Parlement. Et toute la vie nationale se déroule en dehors du Parlement parce que celui-ci, héritier de l'erreur originelle, la fait fructifier et persiste à ignorer le peuple.

La vérité républicaine est donc de moins en moins réalisée à mesure que le Parlement usurpe, sur le peuple justement distrait et indifférent, tout l'exercice des fonctions politiques. Il est donc urgent, pour réaliser la République, de détourner ses regards du Parlement et de considérer directement l'évolution de la vie populaire. Le mouvement sentimental — ferme et sûr, — ^par lec^uel se traduit cette évolution, témoigne irréfutablement que l'œuvre gouvernementale doit être immédiatement réformée et qu'il importe d'acconaplir enfin le régime social républicain, c'est-à-dire la République réelle, la vraie République.

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Et le peuple unanime proclame que le Parlement n'accomplit pas sa mission normale qui est de régler la vie intime de la société. Chaque jour plus énergiquement, il prononce qu'une dissociation s'effectue entre la législation incohérente et superficielle et les conditions de la vie nationale. Il décèle de plus en plus catégoriquement que le gouvernement de la démocratie échappe aux politiciens attardés.

D'abord, le peuple dévoile cette division par le mépris, disons si Ion veut le dédain, disons si on préfère, — et le terme est plus grave, — l'indifférence dont il laisse paraître les marques incontestables envers les œuvres puériles ou les agitations illusoires des politiciens inefficaces. — Ensuite, il la découvre par la répugnance de plus en plus claire qu'il témoigne à accomplir ses fonctions politiques. Pourquoi l'empressement redoutable des citoyens à s'abstenir des votes : empressement que chaque époque électorale affirme davantage? Parce que le peuple reconnut confusément que l'intérêt de son existence sociale est de moins en moins engagé dans la pratique du gouvernement politique par le Parlement.

Et ce fut, à mesure que les politiciens s'appliquaient moins vivement à discerner les réalités sociales pour les régulariser, à mesure qu'ils se montraient ni<Mns propres à leur tâche normale, ce fut un éloignement spontané du peuple. Et le peuple s'éloigna d'-^ hommes, s'écarta de leurs idées, sév.'vda de leurs sentimentalismes. Les moins clairvoyants esprits sont aptes à reconnaître aujourd'hui comment l'opinion p<>-

pulaire s'est dégagée — par un élan vigoureux et définitif — des préoccupations factices grâce auxquelles les premiers chefs de la République prétendaient l'occuper tout entière. Vanité des sentimentalismes politiques, bons seulement à introduire aux cœurs des citoyens une ferveur momentanée, dui'ant les crises patriotiques! Vanité des excitations superficielles, dans lesquelles on pensait absorber longuement leurs pensées souveraines ! Les sentimentalismes, dont les racines ne sont pas j^rofondément fixées dans la société elle-même, ne durent qu'un instant dans les âmes des citoyens. Voyez donc, voyez comme s'efface la mémoire des discordes politiques suscitées naguère — et A'oyez de quelle force continue le peuple dirige son cœur et son esprit vers des sentimentalismes nouveaux qui émergent des réalités de sa vie. Tout se simplifie à ses regards et tout se précise. Et la force des choses, plus que l'effort des hommes, accomplit ce travail grâce auquel les masses désabusées des illusions politiques se détournent d'elles pour considérer les phénomènes de leur vie sociale, seulement. Les sentimentalismes sociaux se répandent parmi tous les hommes. Ils étendent chaque jour leur domination ; et quotidiennement s'assure leur empire.

Ah! celte domination peut sembler indistincte encore. Mais ces sentimentalismes correspondent à la vérité même des progrès des peuples et c est pourquoi — je le dis — leur essor est universel et c'est pourquoi — je le répète — leur essor est tout puissant.

Oui, en dehors de la politique, à l'écart des politiciens, s'élabore le sentiment des peuples. Ce sen-

liment s'affermit en se développant. Il tend à simplifier la loi de la société en la systématisant. Voici quil faudra rapporter tous les phénomènes divers de l'exislence du peuple aux intérêts essentiels qui toujours les déterminent et les régissent. Et quel est donc l'intérêt essentiel ? Le peuple témoigne de plus en plus consciemment que tout se résume et tout se concentre pour lui dans la production et par suite dans la répartition des richesses.

Les faits, eux-mêmes, engendrèrent ce sentiment dans le cœur des masses. — Mais ce sentiment se corrompit en une conception fausse, pour deux motifs; — premièrement, parce que les chefs de gouvernement négligèrent, avec suite, d'interpréter le mouvement des faits pour le régler; secondement, parce que des esprits malsains s'appliquèrent constaumient à établir leur puissance sur les aspirations populaires dénaturées. Pour ces deux motifs, le progrès des préoccupations sociales dans tous les peuples se mêla et pourrait être confondu avec le progrès concurrent de tous les socialisraes.

Les progrès furent concurrents, le devaient être. Les aspirations sociales et les aspirations socialistes surgissaient naturellement des mômes phénomènes.

A l'aurore du xix^ siècle, une révolution scientifique s'opéra, dont les consé([uences se répercutèrent parmi tous les teiTitoires. Les conditions de la production des richesses furent renouvelées par la transformation soudaine et presque universelle des moyens de production. Et ce bouleversement s'accomplit de toutes parts avec une intensité si violente qu'il fut immédiatement visible à tous que les dillerences des régimes et des gouvernements poli-

tiques étaient négligeables et que les frontières ne modifiaient pas le moins du monde la vie similaire de tous les peuples. Puisque la production des richesses, simultanément transformée partout, produisait partout des secousses auxquelles nul individu, nulle nation ne se pourraient soustraire, — évidemment de ces modifications l'intérêt essentiel du peuple dépendait. Ce fait fut — en sa généralité — assez caractéristique pour imprimer une direction nouvelle aux sentiments des masses.

Mais la production des richesses étant désordonnée dans ses règles traditionnelles, leur répartition fut également désordonnée. Observant les faits, les hommes s'arrêtèrent aux plus sensibles. Les peuples commencèrent de voir nettement les vices de la répartition des richesses. Ces vices leur furent intolérables aussitôt.

Ainsi la conséquence de la secousse sociale fu doublée : les peuples, immédiatement, tendirent leur esprit et leur cœur vers leurs intérêts matériels, leurs intérêts quotidiens, fondamentaux, réels. Les jeunes sentiments du peuple se cohésionnèrent d'abord dans une juste expression négative de mécontentements et de haines. Or, les négations ne se suffisent pas à elles-mêmes et ne se peuvent, par leur seule vertu, entretenir durablement. Bientôt donc, à mesui'e que le mécontentement s'éclaircit, le sentimentalisme négatif se foinifia en un sentimentalisme positif. Par un retour naturel, la subite désagrégation des classes tendit à produire une association renouvelée d'après les conditions nouvelles de la vie des peuples. Les lois des sociétés devaient s'établir à nouveau, conformes aux intérêts

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sociaux et viviliées par la justice et la solidarité normales.

Mais les chefs ne coopérèrent pas à terminer révolution accomplie dans les faits, dans les esprits, dans les cœurs et à préparer, par leur œuvre modératrice, la régularité de 1 avenir. Leur iuaclion permit que le sentiment du peuple détournât sa course par l'influence d'une interprétation mauvaise et d'une svstématisation illogique des faits. Le socialisme se combina. La combinaison prospéra parce qu'on la laissa se développer seule. En effet, durant le siècle, les socialismes seuls affirmèrent l'entreprise de fournir à la société dissociée la règle réformée de sa vie transformée. Mais, considérant les faits de trop près, ils n'en virent pas librement l'ensemble. Trop hâtives et mal assurées, leur combinaisons sont caduques.

Parce que toute désorganisation dans la production des richesses produit sur-le-champ ses plus visibles conséquences dans la répartition même où tous les phénomènes de la vie sociale ont coutume de concentrer leurs effets, les socialismes tâchèrent d'abord à redresser la loi de la répartition des richesses : et, — singulière erreur d'une logique invalide! — curieux de supprimer le mal, ils délibérèrent de supprimer la propriété individuelle, au moment exact où, grâce aux moyens accrus de production, les objets d appi'opriation individuelle se multipliaient. Par leur faute d'observation et de réflexion, ils interdisaient donc le progrès social qu'ils voulaient faciliter. On ne se trompe ni plus ni mieux.

Certes, nulle erreur ne peut être plus avantageuse

à la vérité. Elle permet une interpi'étation plus exacte, parce que plus complète, des faits, et jdIus libre. Perpétuant et accentuant les légitimes sentimentalismes sociaux, elle fait paraître mieux que les phénomènes commandent de régler la production des richesses pour régler conséquemment leur répartition. Et puisque les conditions scientifiques de la production multiplient les objets de propriété individuelle, le juste efPort complémentaire doit être de répartir harmonieusement la propriété entre tous. La leçon des faits détermine le progrès social. Que la propriété devienne plus multiple et plus diverse et plus disséminée, plus nombreux les propriétaires et plus variés. — Tout est là. Rien en dehors.

Les faits s'expriment en sentiments, qui s'organisent en théories, que mettent en œuvre les partis. — La puissance des partis ne se peut définitivement traduire que par l'action du Parlement. — Les sentimentalismes ne résistent à la désagrégation que s'ils parviennent à se coaguler en lois. — Les lois sont la terminaison inévitable des évolutions de la vie nationale. — Les faits,- les sentimentalismes issus des faits pour multiplier l'influence de ceux-ci, concourent irrésistiblement à établir ces lois qu'ils nécessitent. — Et les politiciens, subissant toutes ces pressions combinées, votent.

Peut-être ai-je prouvé que le mouvement des faits impulsa le penchant des sentimentalismes à transformer le système de l'action politique. Ce double mouvement impose la pratique d'une politique nouvelle.

L'heure est imminente où s'acomplira pour jamais le changement de la base. La règle politique hcsitf déséquilibrée. C'est le passage de la pratique politique à la pratique sociale.

L'assaut des réalités déconcerte la coalition d<s apparences. Cet assaut se rue si impélueusemenl que des partis commencent de se déterminer, assez cohérents pour inaugurer l'œuvre régulatrice d'untlégislation fondamentalement sociale. Le Parlement,

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enfin, cède à la leçon des faits et les partis qui s'agitent en lui se disposent lentement pour Faction sociale, — lentement, infailliblement.

Constatons d'abord qu'autant il est exact que tous les phénomènes de la vie nationale doivent aboutir dans le Parlement, autant il est certain que cet aboutissement s'effectue en dernier lieu. Le Parlement subit le choc suprême. Il est passif jusqu'au bout. — Depuis trente ans, il fut plus durement condamné à n'être qu'un réceptacle inerte, le miroir affaibli où la vie réelle de la nation se reflétait le plus indistinctement. N'est-ce point fatal à ces hommes ? Les polititiciens ont coutume toujours d'être retardés plus que les autres, dans leur accès à la considération de la simple vie sociale, par l'encombrement des formes politiques. N'étant rien eux-mêmes, ils obtiennent toute leur valeur des fonctions politiques qu'ils remplissent. Ils aperçoivent alors la société comme une organisation de pouvoirs politiques, et se préoccupent d'abord et exclusivement du jeu de ces pouvoirs dont ils constituent le principal. Ils sont enclins à ne voir la vie du peuple qu'au travers de la leur. La grande force des circonstances confuses accrut, on le sait, dans le Parlement républicain, cette inclination native. Et elle devint irrésistible, on le sait, parce que les chefs eux-mêmes négligèrent de se pourvoir de notions complètes sur la nature du régime républicain.

Que dis-je? Quelques politiciens — rares à l'excès — connurent et exposèrent en quoi une théorie sociale consiste. Mais leur influence fut médiocre, nulle, car la plupart de leurs entreprises doctrinales semblèrent les produits méprisables d'imaginations

individuelles. — Même la masse des politiciens libéraux apprit de ses chefs à détourner plus longuement ses regards de la vie sociale. Le sincère Gambetta travailla énergiquenicnt pour ce résultat. Certes, il exposa des idées sociales: que n'exposait-il pas? Il les exposa avec patriotisme naturellement, — avec ardeur, évidemment, — avec éloquence, ce n est pas douteux, mais les contradictions ne lui furent jamais importunes. Son rôle consista à mêler les faits sociaux et les idées sociales avec toutes les idées et tous les mots politiques. 11 uniformisa tout dans la confusion générale et retarda l'élaboration immanquable des partis sociaux.

Alors qu'il pensait conduire les partis sociaux à cette conclusion : il n'y a pas une question sociale, il y a des questions sociales, — les réalités agissaient sourdement dont c'est l'effet que chaque esprit juste décide aujourd'hui : il n'y a pas des questions sociales, il y a une question sociale.

Elles-mêmes, les intelligences plus lentes des politiciens y doivent consentir. L'apparition au Parlement de la doctrine collectiviste et de ses adeptes est le grand fait nouveau qui engendrera l'orientation indispensable du Parlement vers la politique sociale. Et voici qu'une initiative opportune et sage empêche que les collectivistes ne conservent le funeste avantage de l'impulsion qu'ils comnmniquèrent. Paul Deschanel travaille avec bonheur pour constituer la théorie sociale du libéralisme et pour l'imposer.

Les doctrines socialistes — interprétations dévir'

l.A POLITIQUE NOUVELLE 393

de la ti^ansformation économique — s'inti'oduisirent au Parlement à la faveur des sentimentalismes émanés de toutes les foules populaires.

D'abord, le socialisme ne contint qu'une idée d'opposition — irréductible jDarce qu'elle naissait de raisonnements faux — à l'ordre social actuel. Le Parlement fut un long temps à ne pas comprendre ce qu'un collectiviste était exactement : il lui parut que c'était proprement un homme qui pensait ou parlait de telle façon qu'il ne servait jamais ministre. — Néanmoins, quoiqu'ils pensent, les collectivistes aiment tous le peuple violemment et ne le lui envoient pas dire. Grâce à la ferveur tumultueuse de leurs exaspérations sentimentales, toutes les haines ouvrières et toutes les menaces se cohésionnèrent en quelques principes d'aspect systématique autour desquels les projets réformateurs se rassemblèrent naturellement. Les opposants munis de la sorte d'un ensemble d'idées sociales étrangères aux indistinctes idées traditionnelles du plus grand nombre, parurent solidement agrégés, donc formidables. D'autant qu'ils fraternisèrent avec d'autres amis du peuple, lesquels lui infligeaient, par principe, en toutes matières, la tutélaire oppression de l'Etat. — Socialistes d'Etat et collectivistes, à qui la fureur des luttes contre des gouvernements tout pareillement réactionnaires, capitalistes et condamnables ne permettait pas de percevoir précisément leurs désaccords, se donnèrent la main pour une opposition continue à l'ordre social existant, vieillissant, fléchissant.

Les ignorances des uns, les ambitions des autres n'ont pas tellement déformé les doctrines que l'idée fondamentale ne puisse persister : à savoir, la trans-

formation des règles de répartition et de production des richesses, soit la suppression de la propriété individuelle. Les rivalités des hommes n'ont pas empêché tous les adhérents confus à ces doctrines rénovatrices de constituer un parti.

Plus complètement et plus vite, les socialistes, animés par l'élan d'idées nouvelles, devaient se combiner en un parti .

Mais les autres, tous les autres, tous ceux qui ne voulaient accueillir la réaction socialiste, l'aider, comment communiqueraiént-ils à leui's efforts contre elle une vertu plus notable que la vigueur éphémère des petites résistances disséminées jusqu'ici sur l'immensité du champ de bataille sociale récemment élargi? S'organiseraient-ils enfin en un parti d'action ? — Il était ui"gent que parmi les masses gouvernementales un homme vint qui rassemblât leurs velléités éparses, éclairât leurs cerveaux obscurs, concentrât leurs bonnes volontés épeurées autour d'idées cohérentes, raffermît leurs tremblantes incertitudes par des principes nets, donnât enfin au troupeau parlementaire des braves gens, soucieux de conserver l'ordre social et d'accélérer tout ensemble le progrès social, une direction, coalisât leurs forces inconsistantes contre leurs ennemis bien ordonnés, transformât ainsi des opportunistes en des libéraux, exaltât les esclaves de tout ministère qui paraît et qui passe en serviteurs d'une théorie sociale qui se développe et reste. — Je vais parh-r de Paul Deschanel.

PAUL DESCHA>'EL 395

Et je ne me propose pas — qu'on l'observe — de singulariser ici sa personnalité. Je sais parmi les politiciens reconnaître les hommes, tous les hommes. Je dirai donc, — rendant à tous une justice très abondante, — que de Freycinet, par exemple, apporta dans la vie politique la puissance énorme de conceptions systématiques, — que Ribot, d'ailleurs habile à parler artifîcieusement, fit voir la continuité précise de profonds desseins et montre un courage indomptaljle en toutes occasions; — je dirai que Léon Bourgeois est le plus sûr et même le plus clair des philosophes et qu'il comprend toutes ses idées, et que, si ses doctrines sont rigides, sa pratique ne l'est pas moins, — je louerai Goblet, je hausserai Tirard et d'autres politiciens très notoires dont je ne puis me rappeler les noms, pour leur ampleur dans la conception et leur hardiesse dans l'exécution; je composerai un magnifique ensemble de ces politiciens insignes et je déclarerai inimitable leur aisance dans l'inaction bien comprise et bien pratiquée, enfin, n'osant descendre jusqu'à le dire moi-même, je permettrai qu'on dise que Brisson, par exemple, est un homme d'Etat et que Floquet, par exemple, n'est pas du tout un sot. Qu'ils soient glorieux, tous ces gens, pour leurs incohérences ineffables et leurs inexprimables inconséquences ! Et, sans doute, leur variété constitue un beau spectacle. Mais on rirait si quelqu'un affirmait d'aventure que leurs petites agitations basses intéressent la vie sociale. El il n'y a pas lieu de rire présentement. C'est qu'en effet il ne s'agit pas aujourd'hui de comparer des hommes, il importe de considérer des idées. Paul Deschanel est incomparable aux politi-

ciens dont nous nous glorifions avec gaieté; — il ne fut jamais ministre et il réfléchit librement.

En présence de tous les théoriciens violents et infiniment contradictoires qui collaborèrent à la constitution de cinq ou six doctrines socialistes qui, aussi bien, peuvent n'en être qu'une, et qui introduisirent ces doctrines parmi la vie politique, Paul Deschanel est le seul homme — le seul, — qu il soit possible de situer dans l'évolution des idées sociales; le seul qui, ne se laissant pas emporter par elle sans la distinguer, ait accompli le travail obligatoire pour la diriger. Il effectua cette tâche digne de remarque avec ordre. Et je prétends qu'interprétant la suite entière des faits sociaux avec exactitude, il a tiré d eux, pour la conduite immédiate de la société libérale, les préceptes raisonnables. Et je pense le prouver comme il suit.

Paul Deschanel, le premier, en face des collectivistes coordonnés en parti, déclara nécessaire « la « prédominance des questions sociales sur les ques- « tions de politique pure », et permit d'arriver de la sorte à cette conception élémentaire que la politique républicaine doit être une politique sociale essentiellement.

En vérité, ce n'est pas le Parlement qui le contraint à celte affirmation. En lui, au contraire, durr la prépondérance des questions politiques, et mèiiK' leur soin exclusif persiste. En lui, les « questioii> « sociales » furent négligées, niées. Cette seule affirmation de Paul Deschanel implique un renversement total de la discipline politique.

PAUL DESCHANÈL 397

Il est visible que Paul Deschanel se libère le mieux du monde de l'oppression du milieu. L'observation simple et sûre de la vie du peuple l'inspire.

Encore qu'il s'applique ici à n'étonner personne, à ne susciter nulle timidité et qu'il emploie des termes mesurés avec soin ; encore qu'il ne dise que « la « prédominance » et que je tienne ce terme pour insuffisant; — encore qu'il parle seulement des « ques- « tions sociales n et que ce pluriel me choque, la circonspection des mots, choisis pour les hommes qui les entendent, n'infirme pas l'idée.

Cette idée annonce tout au moins qu'un système directeur des sociétés se doit préparer, plus conforme à leur vie. La règle des rapports sociaux doit être fondamentale : tout, selon cette règle, se devi'a déterminer.

Les théoriciens socialistes, considérant l'universalité des faits, déduisent d'eux la nécessité que tout concoure essentiellement à régler les rapports sociaux des individus. Paul Deschanel observe les faits à son tour et conclut à une nécessité pareille. Conclusion où <e fait voir une indépendance parfaite de l'esprit. Paul Deschanel, soucieux, en définitive, de ruiner les doctrines des collectivistes, accepte cependant — les ayant vérifiées, — leurs observations et même leur conclusion première. Ces conclusions identique^ expriment indubitablement le sens des réalités. Et parce que la pratique politique ne peut toujours demeurer indépendante des réalités, parce que les politicien s eux-mêmes ne peuvent pas rester indéfiniment réfc actaires aux commandements qu'elles donnent sans cesse, ces conclusions identiques signifient, à coup sûr, le prochain comraence-

39<S PAUL DESCIIAAEL

ment d'une politique nouvelle, la proehaine aurniv de temps nouveaux.

Et Deschanel prolonge son observation directe des faits sociaux et il cherche leur loi pour l'avenir, et, ce faisant, il s'évade de tous les sentimentalisraes coutumiers. Sans doute, la théorie n'est pas constituée pour cela seulement que sont ôtés les obstacles qui empêchent le mieux sa formation. Mais toutes les circonstances deviennent propices à ce que cette formation s'accomplisse correctement. En hâter la possibilité, ce n'est pas un travail médiocre.

D'abord, — et que les temps sont misérables où il y a lievi de vanter un homme politique pour ce qu'il a simplement considéré avec méthode les phénomènes de la vie populaire — Deschanel sépare attentivement ce qui doit être séparé. Par conséquent, il ne mêle pas à la vie sociale les agitations extérieures à elle, ni à la théorie des rapports sociaux les sentimentalisraes factices issus des aventures occasionnelles où tous les peuples sont jetés tour à tour. Il laisse à leur place les sentimentalisraes anticléricaux et ne pense pas qu'il soit convenable de les invoquer spécialeraent pour introduire l'harmonie dans le régime de la production et de la répartition des richesses. Cette sagesse, en vérité, n'est pas tant ordinaire! En effet, Deschanel, d'une part, anéantit la tradition de politiciens imbéciles qui, mus par une violente simplicité d'âme et un goût très vif de confusion, ne permirent jamais, depuis trente ans, que la conduite • politique — extérieure non moins qu'intérieure — fût dégagée du souci d'abattre la puissance cléricale :

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mais omettons ces hommes d'Etat qui ne valent qu'on les considère que par l'exubérance de leur sottise... — D'autre part, grâce à cette primordiale division logique, Deschanel ruine toute une tentative systématique de régénération sociale. Cette tentative ne mérite pas qu'on la méprise. Elle est invalidée, toutefois, par l'inspiration politique qui l'engendra. Les confusions sont irrémédiablement fatales à toutes les idées qu'elles envahissent. Voilà vingt ans et presque trente ans passés, le comte de Mun entreprit avec une élégance noble, un esprit onctueux et un cœur pieux, d'interpréter le mouvement de la vie sociale et de réunir les éléments d'une théorie directrice. Assurément, il raviva trop, dans ses combinaisons de correcte apparence, le souvenir de l'ancien régime aboli. Mais, plus encore, il prétendit réparer par l'organisation sociale la domination politique du clergé. Aussi bien, son plan de vie sociale ne se présenta cohérent et complet qu'après la crise républicaine des luttes cléricales. Les idées sociales avaient pour appui le sentimenf politique. Cet essai tout oratoire de rénovation, — dont les témoignages cependant furent attrayants, étant bien déduits, — cet essai était périssable. Cela est certain puisqu'il est mort. — Paul Deschanel, plus éloigné de ces luttes et ne trouvant pas en son âme des raisons d'en ranimer la mémoire pénible, fuit le danger des confusions. Il professe que les sentiments politiques et les problèmes sociaux sont distincts — et pourrait prononcer également que le problème social est le point de départ unique et que tout le reste est en sa dépendance. Cela seul est juste; cela est juste parfaitement.

A mesure qu'il s'engage plus coraplètement dans l'élude réflikhie des conditions de la vie sociale, il assure mieux 1 efficacité de son étude car il se délivre continuellement des sentimentalisraes incessants dont chaque autre observateur subit la reprochable tyrannie. C'est ainsi qu'il évite, avec un soin respectueux, de s enchaîner aux institutions sociales retardataires de la Révolution française. Autres temps, autres conditions sociales. Socialement, tout a changé depuis cent ans : la législation du siècle dernier ne saurait durer toute. Son principe initial en est aujourd hui vicié : celui de l'individualisme absolu. Deschanel le fait clairement voir. Une loi i-ésume et caractérise l'œuvre faciale de la Révolution : la loi du 17 juin 1791 qui interdit aux individus exerçant une même profession toute entente pour leurs intérêts communs. De cette loi, la dissociation des individus résulta très bien. Et (( ce fut (( dans notre organisation économique une formida- (( ble lacune : l'ouvrier se trouva isolé, sans moyen (( de conc'ert ni défense, livré à tous les excès de « la force. » Ainsi s'exprime Paul Deschanel. L'ouvrier, l'électeur livré aux excès de la force : sous la troisième République, tous les politiciens s'en devaient indigner à l'envi. Indignation digne de l)eaucoup d'éloges ! Paul Deschanel complète, en le systématisant, un mouvement spontané, je veux dire inconscient, qu'effectuèrent eux-mêmes les politiciens grâce à l'importante oppression des nécessités effectives. Certes, il eût été doux de s'abriter avec indolence à l'ombre de la bonne et grande Révolution pour laquelle la plupart nourrissaient- un si profond sentiment d'amour irréfléchi. Cependant

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une initiative heureuse les convia — pour anéantir l'excès de l'individualisme révolutionnaire — à créer les syndicats professionnels, groupements éminemment naturels. Cette création inaugurait la scission urgente. Il est vrai que Floquet, très enclin à parler de tout avec ignorance et sincérité, ne se fit pas faute de proclamer, avec des gestes probants, que l'établissement des syndicats continuait l'œuvre de la Révolution... et les politiciens applaudirent sans ironie cette erreur paisible... Quoiqu'il en soit, le sentimentalisme persista ainsi que l'ignorance. Paul Deschanel innove en se dépouillant délibérément de l'un et de l'autre. Cette innovation lui est une source de force, une raison d'exactitude.

Mais il se débarrasse d'un autre sentinientalisme, plus redoutable parce qu'agrégé en principes apparemment scientifiques : celui né de l'économie politi' que orthodoxe. Cette doctrine, où s'était partiellement formée la théorie économique de la Révolution, en avait perpétué 1 individualisme sectaire. Il fallait s'éloigner d'elle pour l'examen des nécessités contemporaines dont elle méconnaissait la signification. Son influence était plus périlleuse car, dénaturant les faits, leur sens, elle traduisait la règle sociale rudimentaire par une opposition démesurée à l'Etat. Le préjugé, qui créa je ne sais, quelle individualisation de l'Etat, est pour beaucoup son œuvre. Et ce préjugé est une aide très utile aux retards des améliorations sociales.

Donc, n'acceptant pas pour immobiles les généralisations précipitées et fréquemment téméraires des économistes, Deschanel put, en son effort d'observation et de systématisation, ne négliger aucun

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des auxiliaires dont le secours s'offrait à lui. Par suite, la nouveaulé du socialisme ne lui apparut pas de prime abord haïssable. Et il fut maître d'accueillir avec clairvoyance les interprétations correctes que le socialisme fournit. Or renseignement du socialisme est tel : l'impulsion des phénomènes ordonne que tous les soins des gouvernements convergent à la direction des rapports sociaux et que, par tous leurs soins, se constitue un régime harmonique de la propriété. — Paul Deschanel ne nia pas que les faits créassent cette obligation parce que le socialisme 1 avait, d après eux, prononcée. Voilà donc qu acceptant de partout les justes indications il supprime des causes énergiques d'erreurs tenaces. Il ouvre aux policiens une route large et plane pour accéder à la véi'ité.

Accomplies ces opérations préliminaires, il est habile à déterminer les règles positives de la politique sociale. En vérité, Paul Deschanel est un théoricien social. En douterait-on parce que jamais il ne se préoccupa d'entourer sa théorie du parasitisme des abstractions philosophiques, et ne se soucia pas d'en enrichir les dehors du luxe discutable de paroles dont les doctrinaires socialistes chargent volontiers leurs élucubrations incertaines ? Peut-il être, au contraire, un plus sérieux motif d'avoir foi en la rectitude de ses idées ?lCt lorsqu'on voit les socialistes errer plus gravement à mesure qu'ils se plongent davantage dans les profondeurs de la psychologie des individus et des foules, comment ne pas

trouver une sécurité plus ferme à suivre un guide soucieux seulement d'avancer sur le sol des réalités. — Moins philosophe, Deschanel est un logicien de meilleur sens et déplus vigoureuse netteté. Son dogmatisme est sûr, étant par bonheur sans métaphysique. Et parce qu'au surplus il est, autant qu'il convient, dépourvu, dans le discours, d'imagination verbeuse, je suis encore rassuré, car je penche à croire que ce n'est pas le flux des mots qui détermine en lui le cours des idées. Et parce qu'en outre il ne se pique pas d'aimer le peuple avec abondance et avec emphase et d'être le seul qui l'aime, ma confiance s'affermit décidément. Si grande est ma confiance qu'elle se maintient toujours, encore que ce théoricien ne se soit jamais contredit. Il est précis deux fois, par l'esprit et parle cœur.

Et il est un doctrinaire utile, parce qu'il est un doctrinaire actif. Le principe d'action réside en sa doctrine. Action vivifiante, car une idée générale la discipline. Cette idée qu'elle est-elle ? simple et véridique, surgie normalement des intimités de la vie du peuple : « Le problème de notre âge consiste à « concilier le principe de la liberté individuelle — « car la propriété n'est qu'une des formes de la « liberté, c'est la liberté concrète, visible — avec le « principe de la solidarité et de la justice sociale...» (20 novembre 1894). Ainsi l'observation de la réalité contemporaine engendre l'élément initial de la doctrine, tous les éléments complémentaires ensuite.

La théorie ne sera donc forte que pour régulariser le déploiement, dans la vie sociale, de tous les facteurs nouveaux qu'y introduisirent, tout à la fois, les inventions multiples, les applications qu'on en fit et

les modifications concomittantes des idées universelles. Son œuvre sera d'accentuer la tendance véritable des phénomènes économiques à instaurer Iharmonie parmi les groupes de l'humanité. Son œuvre sera donc contraire à l'œuvre collectiviste. Le collectivisme, connaissant mal les faits, entreprend de redresser leurs conséquences, de détourner ainsi, en dépit de l'irrésistible impulsion, le penchant qu ils impriment. Et parce que la théorie libérale distingue irréfutablement linclination égalitaire manifestée dans tous les domaines des activités, elle ne contrarie pas la direction de ces activités, mais l'accompagne pour l'aider. Comme le collectivisme, elle prétend instituer la solidarité dans la vie en inclinant les individus à l'association. Et elle veut que le sentiment de solidarité progresse dans les âmes, en introduisant 1 idée dans les esprits, et les germes confondus des idées et des sentiments fructifieront, et l'association, par eux, s'épanouira dans les lois. Tandis que le collectivisme, en sa brutalité, ambitionne, par les lois, de redresser les hommes et les événements, la théorie libérale obéit à la nature.

Or, la nature n'a pas coutume de se perfectionner par des bouleversements. Il faut de Tordre en ses mouvements pour le progrès. C'est pourquoi l'action régulatrice se doit diviser, afin d'être efficace. Et tous les instruments de direction des peuples doivent être employés simultanément pour produire le bienfait définitif.

Lintervention de l'Etat sera donc tutélaire chaque fois quelle sera modératrice. Il est le régulateur suprême des soubi'esauts excessifs où s'infirment

les énergies individuelles, opposées en un antagonisme socialement pernicieux.

Mais l'Etat n'est qu'un groupement de forces hétérogènes. Il est trop composite pour que son action se puisse justement appliquer partout. Les dissociations infiniment diverses des forces individuelles ne peuvent constamment subir l'effet profitable de son intervention lourdement uniforme. Il n'est, en vérité, qu'une association factice dont la vertu dépend de la vigueur même des associations parcellaires des individus. De ces petites associations naturelles, il importe, à la hâte, de faciliter l'éclosion. Déjà, les syndicats permettent que s'associent les individus enchaînés les uns aux autres par la similitude de leurs professions. La bienfaisance des syndicats sera complète lorsque, atténuées leurs inexpériences exubérantes, ils chercheront en eux les raisons d'une vie utile, et repliés sur eux-mêmes, considérant leur seul but de solidarité sociale, consacreront à l'atteindre toute leur action et se divertiront des préoccupations politiques qui, étant extérieures aux groupements professionnels, les désagrègent inévita])lement et les neutralisent. Précis et méthodiques et connaissant la droite ligne de leur progrès, ils feront sourdre d'eux-mêmes, sans secousse, les réformes nécessaires. Parce que toutes ces réformes concourront aux mêmes résultats toujours, elles harmoniseront, par le progrès pacifique des hommes et des choses, les conditions du travail et la condition des travailleurs. Le progrès des groupements professionnels est en eux. Ils sont les maîtres de l'avenir social. Mais, pour cela, qu'ils ne concentrent pas toutes leurs attentions surexcitées sur les accidents

violents mais fugitifs de la vie sociale encore incohérente, quils se consacrent plutôt à influencer les applications ordinaires, constantes des lois économiques. Alors ils seront sûrs de plier ces lois aux prochaines ré for mations.

Paul Deschanel ne consent pas à ce que les syndicats soient seulement les moj'ens pour maintenir l'organisation actuelle. Il prononce que, par eux, se peut accomplir la substitution définitive, pour la production et la répartition des richesses, des énergies solidaires aux individus hostiles. « L'association « professionnelle, dit-il, est le germe de la coopé- « ration sous sa triple forme : production, consom- « mation, crédit. « iCarmaux). Ainsi, le théoricien libéral, loin quil veuille, comme les collectivistes, annihiler leffort des énergies, travaille de toutes manières à produire l'association de ces énergies pour — les unissant — les multiplier. Ainsi, les activités, cessant de se contredire, collaboreront rythmiquement à répandre les sources intarissables d'une vie rénovée dans la société mourante. Chacun agira pour tous et tous pour chacun.

Et cette coopératicm des individus, pour l'utilité sociale, n'est point hypothétique car — contrairement aux combinaisons collectivistes — les constructions de théorie libérale se peuvent résoudre en actes immédiats. Actes réalisables, actes réalisés! Paul Deschanel a tracé les lignes de leur plan, car il exige qu'on « mette d'accord notre organisation « sociale tout entière avec notre constitution politi- « que. » (20 mai 1890). Les actes, demandés par la théorie, se peuvent effectuer successivement par une continuelle application logique ; il est donc légitime

de conclure avec Poincaré, excellemment apte à caractériser les idées, que Paul Deschanel « a dé- « fendu — je dis : constitué — contre les utopies « socialistes la doctrine du progrès, rationnel. » (2 juin 1898). Sa doctrine est valable qui obligea l'action.

En l'appliquant, on pourrait, à coup sûr, réformer utilement la société. Sans doute, ce n'est pas une entreprise bien originale... Quant à moi, j'ai souhaité de découvrir seulement, parmi le Parlement lui-même, les raisons qui lui sont données de ti^ansformer son existence et de commencer à conduire la nation. Et je conclus simplement que Paul Deschanel, libre des sentimentalismes traditionnels et des confusions héréditaires, effectua un travail très digne de remarque, où la politique nouvelle peut prendre sa source.

En effet, s'il est vrai que les perfectionnements très excessifs de notre organisation politique font du Parlement le maître absolu de l'action rénovatrice de la société, l'action parlementaire est tout au moins facilitée, parce que la théorie libérale, conforme à la vie du peuple, permet un classement des partis conforme à la vie des politiciens.

Elle opère la simplification définitive des idées pour le classement simplifié, donc précis, des partis. Ils se peuvent actuellement scinder — afin d'agir — d'après les réalités pures. Les deux conceptions de la vie sociale apparaissent désormais dans la netteté de leurs éléments. Ainsi la pratique politique, défor-

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niée par les agitations de praticiens puérils, se ranaène à son objet naturel : régler la vie sociale des individus. Tel est le but et ce but doit être unique.

Or, il importe particulièrement, nous dit-on, d<continuer la politique de Gambetta et de Jules Ferry... je le sais et ne le veux pas omettre. Mais ces deux hommes — je crois — nous conseillent, surtout, d'agir et de déterminer notre action par l'exacte interprétation des phénomènes contemporains, et je pense qu'on oublia leur leçon ou quon ne la comprit pas.

lis ont formé la République : fondons-la.

Place à la génération nécessaire des libéraux agissants !

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