PO IX C ARE
Mais vous que la raison conduit N'auriez-vous donc rien à nous dire?
VOLTAUUî. [Les filles de M:née).
C'est un homme très intelligent.
Oui, c'est un homme très intelligent, mais cela ne lui fut pas aussi nuisible qu'on serait tenté de le croire. Même, il accomplit ce miracle d'obtenir très vite, au Parlement, le haut rang dont il était digne. Un fait aussi exceptionnel mérite qu'on le retienne et attire sur l'homme, l'attention.
D'abord, on se perd en conjectures sur les circonstances extraordinaires qui purent, en dépit de la multiplicité incontestable de ses aptitudes, lui procurer tour à tour des fonctions importantes dans l'Etat, et celles précisément qu'il était plus capable de remplir. On s'efforce à justifier, à expliquer une anomalie si étrange, et, pour cela, on est enclin à construire des hj^pothèses peu solides. Ne pense^t-on pas, par exemple, que l'incapacité tout à fait reconnue de ses collègues excusait presque sa présence dans des ministères, où il n'aurait pas suffi — lui
ol'l l'OlNCAltl';
seul — à apporter je ne sai^ quelle suite insolente dans les id«'es nettes et réfléchies ? Mais il est puéril de croire que les parlementaires ne reconnaissent pas au premier regard le péril d'un homme et ne prennent pas aussitôt toutes les précautions convenables pour l'écarter. Par quel concours prodigieux des événements Poincaré pûl-il donc franchir les obstacles très naturellement jetés dans la carrière de sa juste ambition? Sans doute, s'il bénéiicia de la clémence des hasards, il aida, par ses efforts ingénieux, leur œuvre incertaine et la compléta. Doué d un mérite considérable, il réussit néanmoins à force d'habileté.
En vérité, Poincaré fut habile et il faut <pie je le déplore. Si habile, qu'il parvint à effacer autant que possible la trace de sa personnalité et travailla, avec un succès persistant, à ne jamais effaroucher les âmes inquiètes des politiciens.
Il sappiicpia donc à leur ressembler. Etant capable de tout, il y aboutit. Avec un soin très soutenu, il bannit de sa physionomie tout trait caractéristique et ne voulut étonner personne ; à cela encore il réussit, grâce à sa persévérance attentive. Et il effectua des travaux sérieux; et plusieurs fois il fut ministre, ei il haussa cet emploi sans le singulariser. Et adoptant les habitudes des politiciens, et cultivant leurs faiblesses cependant qu il faisait d'elles le meilleur usage et, cédant à eux, il acquit sur eux une très convenable autorité. Et voilà qu'aujourd'hui cette autorité- s'étend hors du domaine où elle s'amplifia peu à peu, et, n'étant pas déterminée, elle paraît grande à tous, encore que, parce qu'elle n'est p;iprécise, on la puisse nier aisément. Plusieurs, du
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moins, éprouvent quelque sui'prise indistincte devant reffioresceuce prématurée de sa gloire soudaine et s'informent qu'a-t-il fait ?
Il a vé'cu et il fut très intelligent.
En vérité, à suivre le déroulement de sa jeune existence, les regards ne se heurtent à rien qui les puissent fixer. Les esprits ne sont point irrésistiblement conquis, etles cœurs ne sont, àaucun moment, attirés et vaincus. Poincaré n'exerce sur les âmes nulle immédiate fascination. Le merveilleux travail de son intelligence excessivement vigilante et zélée le rendit fort inexpressif. Il évita les chocs nuisibles des extrêmes appréciations contraires et ne fit rien qui fut discutable avec -«ivacité. Même, je le plains de ce qu'il n'ait jamais été maladroit; il fortifia de la sorte la résistance des sympathies.
Et il est nécessaire de considérer de très près la continuité de son application âpre et placide pour découvrir parfois les occasions d'exprimer à son égard de violents regrets et celles plus heureuses et plus fréquentes de lui attribuer d'énergiques louanges. Puis, à mesure qu'on pénètre dans l'intimité de son esprit — je ne dis pas de son âme, — à mesure qu'on connaît plus entièrement les replis délicatement sul)tils de son intelligence, on su])it une lente mais puissante séduction. Et on est ravi à la longue de la répétition de toutes ses adresses incessantes, de ses perpétuelles dextérités qui n'exigent de lui aucune visible contraction d'effort et jamais ne lui ôtent l'apparence exquise de la sérénité. Et le charme s'insinue davantage. Et, admirant les ressources multiples de cet esprit si fin, on espère volontiers le voir dépensant, pour des actes significatifs, les for-
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ces (juil accuimila; et celle, espérance se fail plus vive el plus iiilenyc, et, clans le désir suscité (ju'il accoMiplisse vraiment toute la belle œuvre dont on \e supposa capable, déjà on distingue mieux les premiers indices de cette œuvre et on en trace plus profond les lignes encore hésitantes et superficielles.
Cependant l'exactitude importe : et j'aurais tort de marquer sa physionomie indécise d'un dessin très net, de teintes fortes, de tons vigoureux, et je couiposerai, pour qu'il soit ressemblant au modèle, un portrait un peu gris.
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Laborieux enfant, adolescent studieux, jeune homme sage, doué de beaucoup d'énergie silencieuse et froide et de peu d'éclat, tout autant favorisé par la bonne volonté des circonstances qu'aidé par la continuité de son labeur, Poincaré s'introduisit au Parlement sans araphase et sans bruit. Nul ne signala cette entrée discrète si convenable au personnage.
On ne s'étonna point que ce jeune homme fut député, car il n'avait rien accompli de nQtable ni dans les lettres, ni dans l'éloquence, ni nulle part ailleurs : il n'offrait apparemment rien c{ui fut exceptionnel et, par suite, blessant pour ses collègues. Il ne suscitait pas d'enthousiasme et ne se préoccupa point d en créer : une force. — Puis il n'animait nulle défiance de haineuse envie : autre force. — Poincaré connut aussitôt l'immensité de ce double avantage et ne négligea rien pour en tirer un profit immédiat.
Et, petit à petit, Poincaré se déploya. 11 ne dépensa vainement aucune heure : chaque parole, chaque geste profita à la réalisation des desseins qu'il nourrissait, dès lors, desseins d'accroissement graduel de sa personnalité. Il entreprit de travailler dès qu'il fut député : et voilà l'unique originalité qu'il se permit. Ne pas disperser ses efforts, ce fut
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son premier primipe ; mais les faire convergents. Et son second principe fui d'aceonjplir un travail perpétuellement efficace, qui ne grandirait son auteur que dans la mesure des résultats que le travail aurait produits et de l'assiduité même qu il aurait montrée. Haïssant les disproportions nuisibles, il ordonna son existence parlementaire, simplement, harmonieusement.
11 dévoua sa jeune vie agissante au culte de l'utile. Le champ des travaux pratiques fut son domaine, ce champ immense déserté par la multitude des politiciens avides de bruit. Poincaré dédaigna d'interpeller qui que ce soit, et abandonnant pour d'antres très empressés à ces exploits faciles la vanité de ces luttes superficielles, ne se proposa jamais de maîtriser le Parlement par une parole hardie et impérative ; il se soucia exclusivement d'accentuer chaqm jour, en lui, par lui, le développement pacifique «b sa personnalité.
Donc, voulant exister, il conijut le dessein d'agir. La prudence qu'il dépensa en l'exécution de ce projet loualilc en déroba, aux regards hésitants des jioliticiens, lextrôme nouveauté. Poincaré tempéra par la forme l'audace mal tolérable en soi qui l'inclinait à l'action. Il agit avec mesure, avec discerne ment, avec précaution, sagement. Il rejeta très délibérément les grands actes dont l'imprévu étonne les esprits et rétracte les cœurs. Il s'adonna aux petits efforts répétés incessamment.
Nouveau député, il observa d abord et se tut. En 1887, il écrivit des rapports sur des pétitions : besogne exiguë, par quoi seulement il marqua ses humbles débuts. Mais, progressivement, il dirigea ses
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aclivilés curieuses vers le budget, partie centrale, fondamentale de l'œuvre parlementaire. Il explora le gouffre tout entier, acquit sur chaque obscurité la plus précise compétence, et parla. Au budget des linances, il consacra ses premiers discours, puis, étendant sa parole jusqu'aux débats environnants, il médita de devenir, par son esprit pratique et sa claire éloquence, un homme d'affaires éminent parmi les politiciens.
Les débats les moins pourvus de séduction l'attirèrent. Il se récréa dans « les projets de loi tendant (( à autoriser le gouvernement à proroger, par dé- (( cret, les surtaxes d'octroi de la banlieue de Paris )) ; il se délecta dans la fabrication réfléchie de rapports sur v< les propositions de loi concernant le contrat « de louage et les relations des agents de chemin de « fer avec les compagnies. » Il renouvela rapidement ces plaisirs austères, en la gravité de cent questions analogues; sur des crédits incessants il écrivit d'incessants rapports. Sa parole érudite et nette s'épancha, pour le plus grand profit des politiciens peu savants, dans les discussions « des projets de loi con- (( cernant : 1. L'ouverture et l'annulation de crédits (( sur l'exercice 1891. — 2. L'ouverture de crédits sur (( l'exercice 1891 au titre du budget annexe des (( monnaies et médailles. » Ensuite, enfin, vers 1893, l'âme parlementaire de Poincaré s'épanouit pleinement dans le rapport général du budget. Et notez qu'en les débals sans attrait que le budget occasionne, PoincaVé fit paraître, au plus haut degré, toutes les qualités exigibles : il sut exposer, avec une précision extrêmement lucide, les difficultés financières très diverses et complexes qu'il avait obser-
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vées toutes et toutes pénétrées. II posséda lu compétence toujours présente, que nulle opposition ne dérouta, que nétonna nulle objection. Son éloquence fut aussi limpide que les sujets étaient obscurs. Poincaré parut, en les multiples circonstances de son rôle, entièrement instruit des finances, à tel point qu'on le jugea bientôt digne, étant financier excellent, de devenir ministre de l'instruction publique. Là, son autorité personnelle se fortifia et, le hasard Tayant conduit plus tard au ministère des ilnances, elle s"y affermit encore. Elle grandit ensuite au ministère de l'Instruction publique, que les circonstances maîtresses lui confièrent de nouveau, un peu de temps après qu'il eut procuré une nouvelle preuve de son aptitude financière.
Pour l'accomplissement de ces tâches si différentes, la. brièveté de quelques années suffit à Poincaré. Remarquons-le, il se jeta d'abord dans l'aridité des questions pratif|ues et peut-être ne s'y amusa-t-il pas véritablement. S'il marqua pour elles quelque goût persistant, peut-être ne fut-ce pas sans application pénible. Mais il n'est pas douteux que ses facultés l'inclinaient en quelque manière à ces travaux, d'autant plus que lui manquaient, à cette heure, les ruses sottement audacieuses, nécessaires aux grandes discussions générales, où se confondent, à l'aecoutumée, toutes les politiques dans l'entrechoc des éloquences. Bon logicien, il était inhabile aux incohérences fortes qui distinguent les chefs de parti. Cependant, les questions ]»récises, prati([uos (piil étudia, sont variées à 1 extrême, el jamais l'inlelligence de l'homme ne fut gênée i)ar leur étonnante diversité, lu certes, l'heureux succès
cls ces intcrvcnlions positives et spéciales signifie la richesse de ses aptitudes. Au reste, son application continue, jamais lasse, produisit des effets exceptionnellement rapides. Assurément, les mérites d^ cet homme étaient déjà grands.
Il tâchait à ce que nul ne fut intéressé, à les diminuer ou à les dénier et, dans le Parlement, rassurait chacun par la modestie à la fois feinte et naturelle de ses allures. Cédant pour le choix des sujets aux exigences parlementaires, il leur obéissait pareillement pour le règlement des attitudes convenables. Ayant observé le milieu, il se façonnait à lui, à lui se conformait. Parce qu'il savait la vertu prépondérante des apparences, il se revêtait des formes politiciennes en tout et partout. Il n'employait point le ton d'un maître, marc{uait à la masse parlementaire les déférences coulumières, suggérait des avis, les soumettait, ne les imposait pas. Il entourait décemment ses, opinions de formules timides et enfermait ses initiatives en de respectueuses parenthèses : « à mon avis, du moins » — disait-il. — Et i-1 fraternisait, d'autre part, très utilement avec tous les politiciens, n'était rebuté par aucun contact. Il disait avec une grâce indécise : « Je m'associe aux considérations si excellemment
« développées par mon ami, M. Mesureur »
(7 juin 1894). En vérité, Poincaré était l'ami de ]\I. Mesureur, qui, esprit pratique et sérieux très certainement, ne se piqua jamais de délicatesse intellectuelle; il était son ami et il avait raison, l'étant. En effet, au preujier période de son hâtif développement parlementaire, Poincaré ne laissait, en son âme, aucune aspiration s'introduire qui ne
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servît pas immédiatement et directement son dessein principal. II considérait la vie parlementaire exclusivement. N'abandonnant rien au hasard de ce qu'il lui pouvait ôter par le calcul et la prévision, il déterminait tous ses actes et toutes ses attitudes d'après le but qu'il s'était directement proposé. Et toutes ses forces, toutes, intérieures ou extérieures, foncouraient énergiquement au même travail.
Appliqué, persévérant, réfléchi, intelligent, lui])ib', et souple, et simple, et peu épris de raffinements superflus, Poincaré réalisa d abord, à la perfection, sans rajeunissement téméraire, le type accoulumé de l'estimable politicien.
Oh! ce fut un l)on poliiici<'n : réformateur avec les plus avantageuses timidités. Au surplus, ses velléités réformatrices ne s'égaraient pas dans la témérité des rêveries hypothétiques : elles s'appuj-aieiil constamment au sol parlementaire. Cette constatation fournit au naissant paragraphe une appréciable idée générale, que jc ne saurais négliger sans faute, la voici : à son premier élan dans la carrière, chaque défaut de Poincaré se peut traduire — selon la disposition des esprits (car pour juger un homme, cela seul importe et non pas les faits mêmes) — en une qualité. Je dis qu'il est timide, mais quelle injustiic que de ne pas ajouter, en une immédiate correction, <jue la prudence inspire essentiellement ses projets, (pie la réflexion détermine tout puissamment ses actes. J'affirme (juil ne marque aucune envergure dans les idées et d'autres s'empressent à déclarer la
l'u i:\CAitii 62Ô
sagesse peu ordinaire de ses propositions toujours réalisables et l'efficacité singulière de ses petites reformations pratiques. Il est vrai. Mais retenons d'abord les défauts et même tenons pour défauts aussi, les qualités mêmes qui sont indécises, car Poincaré, depuis, s'est rendu très digne qu'afin de le louer on ne le flattât pas : ... Allons! la phrase est laborieuse, lourde la tournure ; cela s'appelle une précaution oratoire.
Certes, Poincaré savait s'accomnioder excellemment au milieu politicien, c'estpourquoi il se gardait contre l'originalité avec quelque frénésie. Aussi bien, voulant comme tout le monde réformer quelque chose, car c'est là l'essentielle mission de tout politicien qui est législateur par profession donc réformateur par métier, Poincaré fut jaloux de réformer suivant les règles. Il exprima donc avec ])ien3éancele souhait d'établir l'unité de Inidget. Ce désir novateur était d'une audace restreinte : de cette réforme chacun avait depuis longtemps supposé le bienfait; et, tant l'idée était banale, Léon Say lui-même l'avait exprimée maintes fois. Poincaré ne redouta pas de l'exprimer de nouveau : d'où la certitude que régnait en ce jeune homme un respect digne d'encouragement pour les vieux politiciens et pour leurs plus vieilles idées. La sagesse habitait visiblement en son âme innocente. — D'autant que l'unité de budget est excellente en soi, on peut même déplorerque, depuis, elle ait été presque réalisée, car elle aurait pu un long temps encore faciliter les débuts oratoires des députés laborieux.
Quoiqu'il en soit, Poincaré poursuivit ses progrès en constatant avec exactitude, précision et même
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avec pénétration, si Ion veut, les vices de noire organisation adininislralive que beaucoup d autres avaient aperçus avant lui : peut-être y eut-il en son fait quelque courage à dire encore une fois des choses tant dites.
Or il incriminait, en termes corrects et d'ailleurs courtois, les bons vieux abus du fonctionnarisme, ces abus si connus, si respectables pour cela et qui, durant leur longue existence, ont rendu de si appréciables services, non seulement aux fonctionnaires inutiles, mais aux orateurs d'imagination mesurée. Poincaré réitère le mélancolique refrain. Il ne laisse aucune dissonnance s'introduire en ses récriminations insinuantes et molles. Et chacun reconnaît aux phrases qui doucernent s'envolent de ses lèvres la reprochable administration française. Ah ! s'écrie-til à propos, mais sans excès de ferveur destructrice... (( qui ne comprend que ce qui reste à faire, ce sont (( surtout des économies de réformes, résultant de (( la simplification des services, de la suppression « des rouages inutiles. Sur ce point, nous sommes (( tous daccord... il existe encore en France des (( complications surannées : une pléthore de persoii- (( nel, funeste à tous points de vue, funeste d abord (( parce quelle entraîne pour 1 Etat des dépenses {( considérables, funeste surtout parce qu'elle enlève (( à la vie active, à la vie libre de l'agriculture, du (( commerce, de 1 industrie, des forces vives qui (( pourraient être mieux employées ailleurs dans (( lintérêt de la nation... » (24 octobre 18D0). Sans doute l'idée est éminemment raisonnable et le vague des conclusions est exquis : le tout artislenieiil approprié au Iradilionel parlementarisme. Mais vrai-
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ment, il y a ti^op de raison en ces plaintes : ce qui les ferait efficaces leur manque, c'est l'ardeur, le bon sens conventionnel y paraît seul. Poincaré est pourvu de trop de prudence pour rien bouleverser. L'administration n'a rien à craindre de lui : il ne l'améliorera pas .
Quelle est inquiétante la prudence appliquée de cet esprit! Prudence d'esprit, prudence de cœur. Poincaré ne souhaite rien de nouveau avec vivacité. Au surplus son aptitude à réfléchir, c'est-à-dire à mesurer les inconvénients des choses, interviendrait toujours au moment opportun pour ruiner la vigueur de ses désirs. Son intelligence serait-elle en lui créatrice de faiblesse ? Il nourrit de sourdes défiances contre le plus minime effort rénovateur. Il ne blâme pas les réformes accomplies; mais il en conteste l'avantage et, aspirant au bien possible, discute le mieux réalisé. Il exige des améliorations — les moindres — qu'elles fournissent de leur bonté des preuves péremptoires. Gomme si elles n'étaient pas suffisamment justifiées, étant simplement inutiles! Il ne se paie pas de mots, observe les réalités nues : la conclusion est qu'il ne faut rien entreprendre qu'à bon escient. Or lorsqu'on attend ce moment pour faire quelque chose, on est bien près de s'en abstenir. « Peut-être, affirme-t-il, peut-être a-t-on le tort (( de vouloir réaliser ces réformes trop brusquement « et on s'est condamné par là même à ne faire que (( des réformes vaines et mort-nées. Il est tout à fait « indispensable détenir compte des droits acquis, de (( ménager les transitions, de respecter les intérêts « légitimes, et j'arrive à cette conclusion qu'aujour, « d'hui, plutôt que de faire des économies de façade
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(( qui ne sont le plus souvent qu'apparentes et « fictives, il vaut mieux semer dans un projet de (( budget des germes certains d'économie future. .. » (24 octobre 1890.. La chute en est jolie, encore que trop littéraire pour contenir une idée précise. Mais je su4s très assuré que les germes jetés dans les budgets n'ont pas 1 lial)itude de fructifier. Hélas! Poincaré en est également certain. Et voilà dont je me désole. Poincaré entretient en lui une peur instinctive des réformes, car il a trop de bon sens et sait très bien à quel point on peut, par des réformes, aggraver les maux existants. Il connaît aussi que les réformes des politiciens produisent de tels effets facilement. Périlleuse clairvoyance d'un esprit pratique à l'excès. Au reste, tant de prudence, engendrant tant d'inaction, demeure par là très convenable au milieu parlementaire, et celui-ci peut être convaincu que Poincaré ne l'entraînera pas dans les voies héroïques mais incertaines des nouveautés.
Bon politicien, disais-je, et je dis politicien excellent. Il ne fait qu'une consommation modique d idées générales; il est parcimonieux à l'extrême de philosophie.
D'abord, l'idée générale est toujours accessoire en ses phrases; ensuite, elle ne se dégage aucun moment du détail, par quoi le fond du discours est constitué, mais s'échappe au contraire de lui en vacillantes imprécisions. C'est, penserait-on, lefTort de l'orateur qui fléchit et se résout, à son déclin, en pensées invalides et languissantes.
Rien de ferme jamais en ces idées, que je ne nomme idées générales que parce que telle est l'expression employée ordinairement pour qualifier les idées vagues.
C'est ainsi que Poincaré propose « d'étudier avec « attention ces problèmes financiers qui touchent de « si près aux problèmes sociaux et qui, s'ils ne sont « pas évidemment susceptibles de solutions défice nitives sont du moins toujours susceptibles de « solutions meilleures, car s'il est téméraire de « rechercher l'absolu, il est du devoir et de l'hon- « neur d'un gouvernement démocratique de s'appro- « cher tous les jours davantage de la justice et de
« l'égalité » (24 octobre 1890). Je vous prie
d'admirer cette phrase si complètement parlementaire; tous les mots ont leur valeur qui est en effet un peu spéciale : il n'en est aucun qui porte. Poincaré, considérant le seul auditoire, ôta de la phrase avec soin toute signification vigoureuse, tout nerf.
Aussi bien, en ce clair obscur philosophique, Poincaré laisse percer la vive lueur d'un esprit utilitaire et précis qui, en dépit de l'assistance prêtée par le terme général et indistinct, ne s'évade jamais complètement du domaine des pratiques réalités. Et pour si négligeable qu'on puisse tenir la période oratoire précitée, elle recèle cependant une conception de la vie politique. Poincaré, cela est certain, ne conçoit pas que les questions sociales puissent engendrer dans les âmes des préoccupations particulières, et voici que les questions sociales se résolvent incessamment par l'application quotidienne du Parlement quelque soit son objet, partout où elle introduit .de l'ordre, de la clarté et de l'harmonie. Un budget
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équilibré est donc un progrès vers la solution des questions sociales. Telle l'idée, et Poincaré insiste à la reproduire, parlant encore e des réformes fiscales... a qui touchent de si près aux questions les plus « délicates et les plus élevées de justice et de soli-
(i darité sociales » (12 novembre 1892). Et je ne
nie pas que l'idée ne soit admissible, mais surtout elle témoigne que Poincaré n'est pas enclin aux vastes considérations générales et qu'il ne reconnaît en elles qu'une portion complémentaire et secondaire du discours. Son esprit s'applique mieux, par naturel penchant, aux questions limitées, restreintes. Disons, pour complaire aux amis d'un certain langage, que son esprit est plus analytique que synthétique.
Il y a lieu d'ajouter qu il marque parfois un dédain extrême et même excessif des généralités fortes et que — soucieux toujours de n'étonner point les âmes réfractaires des politiciens — il consent à leur incapacité philosophique de regrettables concessions. Il déclare, par exemple, avec une sérénité d'ailleurs charmante : « Il n'est pas de tâche plus a essentielle et plus noble pour une Assemblée répu- « blicaine que d'exercer sans défaillance sur les « finances un contrôle aussi éloigné de la complai- (i sance que du parti pris et toujours inspii'é par h-
« respect seul de la vérité » (28 mars 1892).
Certes la phrase, sans couleur ni relief, est vide — et, beaucoup plus catégoriquement que par une affirmation, prouve que l'orateur ne s'applique pas à de fermes idées générales. Ainsi le Parlement exige, de qui le sert, d'infinis renoncements.
Mais, adressant de flaltf^nrs appels aux « Assem-
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a blées républicaines » au a Parlement démocra- « tique », Poincaré institue sa puissance sur la simplicité des politiciens. Il s'enferme, d'une part, dans ses spécialisations diverses, sources intarissables de petites autorités partielles, qui multiplient par cela seul qu'elles s'additionnent. D'autre part, il tâche à ne point ruiner la profitable conséquence de son premier effort d'esprit pratique par de périlleux élans dans les régions philosophiques des idées générales, où les politiciens n'ont pas coutume de fréquenter.
Aussi bien, pour s'exalter en de vastes souhaits oratoires d'universelles rénovations, une grande force sentimentale est nécessaire, dont Poincaré manque autant que possible. Il y faut une ferveur intense de mécontentement contre les imperfections régnantes de la vie sociale, une violente aixleur d'amélioration et, pour les créer, une vive énergie d'imagination. Toutes ces véhémences lui sont étrangères.
Poincaré, très absorbé d'abord dans l'accomplissement de ses quotidiennes petites besognes utiles et sages, n'eut aucune heure disponible pour quitter l'horizon borné du Parlement et, des hauteurs d'un esprit tout à fait libre, considérer, dans son universalité diverse, la véritable vie du monde.
Mais c'est par la culture des idées générales que se féconde l'éloquence. Poincaré fut donc fort empêché de se manifester au Parlement exceptionnel orateur. Encore une fois, le temps lui manquait et, en même temps, Poincaré jugeait que chaque chose doit être à sa place.
POINCAIIE
Les manifestations oratoires, les effusions verbales ne sont point son fait. Jamais il n'occupa la tribune simplement pour parler. Autre était son souci. Il intervenait aux discussions pratiques, établissant la défense dune proposition par lui déposée, soutenant un rappnrl qu'il avait combiné. Il déroulait d'occasionnels et fragmentaires exposés, fournissait des explications et répondait et répliquait. Il parlait, comme il eut écrit, pour produire un effet utile. Il nornait sa parole d'aucune parure oratoire. Elle était joliment simple et fluide: modeste et docile auxiliaire, instrument perfectionné.
Mais se hâtera-t-on de conclure que Poincaré e>t un esprit incuraJjlement pratique?
Certes, animé dune vive passion d'accroissement, Poincaré tout d'abord se manifesta seulement praticien. En lui, parut un réaliste extrême. Mais qu'il est déjà digne de remarque !
Jeune politicien, inconnu du Parlement qu'il ne connaît guère, il lui importe immédiatement qu il se développe lui-même. Il s'adapte au milieu pour y conquérir une plus rapide puissance, et en cette incessante fréquentation des politiciens, insoucieux d'ailleurs de se façonner une physionomie originale, il emploie les formes convenues, adopte les habitudes traditionnelles, s'harmonise au milieu où il s'agite de façon très réglée.
Or, il a hâte d'aboutir : c'est pour lui, actif, une nécessité. Le but, il se le fixe net et clair : la conquête du pouvoir politique, sotis l'appareil médio*
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crement imposant et très fragile des ministères. Le but fixé, il s'empresse à l'atteindre, pour quoi il ne néglige rien, à quoi il subordonne tout, consacrant à cela tous ses efforts disciplinés. Efforts heureux, féconds efforts. Poincaré montre quelle est au Parlement incapable et oisif, la force d'un laborieux à l'esprit ouvert. Employant pour être ministre les moyens ordinaires dont il exclut — j'ai à peine besoin d'en poser la remarque — les plus nombreux et les plus efficaces qui sont les mesquins, les fourbes et les vils, il emploie du moins les ordinaires moyens légitimes avec une extraordinaire agilité. Bientôt, il est ministre une fois, il l'est bientôt trois fois. Carrière tôt remplie ! Mais vraiment Poincaré n'est pas confondu parmi la cohue indistincte des anciens ministres, dont les bancs parlementaires sont encombrés.
Chacun reconnaît que toutes les qualités ordinaires qu'il montra, il les porta jusqu'au plus haut degré. Chacun découvre, en la rapidité des manifestations de son activité, la richesse variée de ses aptitudes. Mieux encore, beaucoup distinguent que si Poincaré voulut ardemment être ministre trois fois — parce qu'il n'avait point la force de négliger cette aide — il dédaigna de l'êlre quatre fois et quelques-uns lui en font gloire.
Je suis parmi ceux-là. Et Poincaré n'eût-il témoigné rien autre que ce beau dédain paru à Iheure très opportune, on concéderait qu'il n'y a point en lui une individualité négligeable. Mais maintenant, sa personnalité accusée, il attend sans impatience que le pouvoir lui puisse être un moyen pour gouverner'
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Sans doule, excelleinraent utilitaire, il perdit — profitablement — sa jeunesse en la confection des rapports de douanes ou de finances et ne s'élança point dans les hautes et nobles idées générales dont il n'éprouvait pas alors un besoin pressant. Sans doute, se répandant à l'excès parmi les groupes du Parlement, vivant trop la vie politicienne, il se dispersa un peu en mille incertitudes et ne se composa pas une physionomie nette et vive. Mais la belle persévérance d'activité sure et sage, quelle lumière précise de son intelligence calculatrice, quelle merveilleuse et naturelle habileté réfléchie en l'accomplissement des desseins médités! En ce praticien, se groupent les éléments d un homme. Le dommage serait immense que le Parlement l'opprimât.
Cependiint, parmi les loisirs que lui permettaient ses essentielles préoccupations douanières ou bien financières, Poincaré lisait avec une application fort assidue des livres de littérature — et qui mesurerait le rapport exact des deux phénomènes concurrents — son âme en ce même temps s'ennoblissait peu à peu et son esprit s'élargissait et se haussait sa politique. Exceptionnelle autant qu'heureuse aventure.
Voici que le jeune politicien laborieux à l'excès, que nous avons considéré d'abord, se dégage aisément de l'oppression des incohérences quotidiennes en quoi la vie politicienne consiste intégralement, et tend à se composer une libre idée générale de la p )litique — puis, divertissant en outre son esprit même des petites passions renaissantes des incidents parlementaires, laisse de plus en plus paraître un homme indépendant. Le politicien donne accès en lui à la philosophie.
Et sur cette transformation — qui n'est peutêtre qu'un progrès normal difficilement perceptible en ses états successifs — sur cette transformation voilà que des espérances s'établissent.
L'avenir sans doute ne décevra point ces espoirs. En effet, rien d'occasionnel et d'imprévu en cette transformation, grâce à laquelle il est indispensable qu'on distingue deux périodes en l'essor de
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l'individualité que j'observe. La réflexion intervient eu cette œuvre qui fait qup les deux individualités, dont Poincaré offre les aspects différents, sont tout justement celles qui sont mieux appropriées à la différence des temps. Il était habile à ses débuts que Poincaré — non doué de vertus politiques de premier ordre — ne heurtât pas, par des aspirations trop manifestes à la grandeur et à la nouveauté, le milieu où il avait entrepris d'agir. Poincaré employa donc les attitudes pertinentes et parut — ce qu'il était seulement alors, ce qu'il était très bon qu'il fût seulement — un politicien intelligent et sage sans originalité. Mais par delà les ministères obtenus et sûrement exercés, Poincaré discernait, dès la première heure, une autre façon de s'accroître soi-même et travaillait à cet accroissement. El le goût s'introduisit en lui de celte politique plus haute, qu il méditait en premier lieu par habileté. La nature hàla et compléta l'évolution que le calcul avait commencée. Plus vile l'homme d Etat parut sous le politicien : la substitution totale de l'un à l'autre est accomplie maintenant.
Et la plus considérable singularité de cette substitution claire est peut-être que le Parlement y collabora. En effet, Poincaré, très accoutumé à la vie parlementaire, dût à elle de se libérer d'elle. Le spectacle l'aisonné des défauts parlementaires — qu'il connut mieux que quiconque pour les avoir tolérés par besoin — facilita à Poincaré son évolution, en la rendant moins incertaine et toujours consciente. Il fournit donc le meilleur exemple de ce que le politicien doit devenir, le meilleur, parce (|u'il est le plus iîiiilab'.e.
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En vérité, la politique de Poincaré s'est « intellectualisée » et lui-même pareillement. Il ne l'aurait pu s'il avait été moins habile observateur des choses, des idées et des hommes. En ce praticien, la qualité de l'observation est excellente : observation sûre, froide et prudente et méthodique. E-ien n'échappe à Poincaré de la réalité, parce qu'il accoutuma de se développer parmi elle ; s'il se hausse à la philosophie, il sera philosophe très réaliste.
Mais aussi son observation fut constamment sans colère, sans ardeur de haine ou d'enthousiasme : elle est profondément indifférente.
Peut-être cette indifférence naquit de ce que le monde où Poincaré observa est le monde politicien et que tels sont ses vices qu'il eût fallu faire des dépenses d'indignation trop énormes pour que l'âme de Poincaré y put subvenir. Ensuite, Poincaré, s'étant élevé grâce aux imperfections politiciennes artifîcieusement mises en œuvre, apprit par ce moyen à distinguer toujours dans le mal notoire, le bienfait caché. Puis, s'il faut une disposition d'âme très rare pour que l'indignation soit ressentie, beaucoup plus rare encore est la disposition d'âme nécessaire pour que l'indignation soit exprimée. Enfin Poincaré, disais-je, est parfaitement réaliste : il connaît la vertu de l'adage, d'après quoi le temps perdu ne s'e retrouve pas ; il lui déplairait qu'il perdît son temps. Ce serait le perdre à ses yeux que de vouloir réformer les hommes, le perdre plus encore que se flatter de redresser les politiciens et, pour tous ces motifs, Poincaré est fort empêché de témoigner
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contre les maux constatés, dardentes et vaines indignations.
Son observation est donc naturellement ironiste : ainsi le veut son esprit averti mais indulgent. Ironiste le fond, ironique la forme. Poincaré expose donc ses observations en termes agréables et mesurés, où paraissent l'inclination de son âme et l'utile souvenir des ouvrages, étudiés avec soin, de M. Anatole France. Le procédé s'unit au naturel, avantageusement.
Aussi bien, parmi les vulgarités mêmes de la vie parlementaire où son activité se dépensa d'abord avec fruit, Poincaré était déjà enclin à l'ironie. Comme il était incapable, en effet, des sentimentalismes poncifs, dont le Parlement reçoit l'écho indéfiniment reproduit ! En dépit de son application complaisante, il ne pouvait s'attarder aux admirations conventionnelles des événements passés, où les politiciens trouvent seulement des prétextes toujours nouveaux de manquer d'idées. Poincaré savait, dès ses débuts, l'inutilité réelle des enseignements de l'histoire. Il disait : « Nous devons ici « nous rendre loyalement cette mutuelle justice que « tous les régimes ont eu, à côté de leurs budgets « ordinaires, des budgets d'emprunts et, s'il me a fallait citer des exemples, il me suffirait de puiser a à pleines mains dans l'histoire de nos finances. « Mais je ne veux pas prolonger ce débat rétros- « pectif, car j'estime que généralement ces polérai-
« ques sont tout aussi stériles que violentes »
(24 octobre 1890). Louable dédain si justifié et très honorable pour l'esprit de celui qui l'exprime, en phrases d'ailleurs banales. Maïs ce penchant heu-
poixcAuÉ 337
reux aux ironies ne, provenait pas seulement d'observations bien conduite." du monde extérieur : de la finesse psychologique l'accentuait. En certaine circonstance extrêmement négligeable, un orateur bien fait pour la circonstance s'écriait : « ... c'est l'intérêt « du pays qui nous guide... » Et Poincaré de répondre aussitôt : « on s'illusionne si facilement sur les « intérêts du pays, quand on les croit conformes à
« son propre intérêt » (24 octobre 1890). Certes,
l'observation est sans nouveauté. Mais quelle aimable disposition elle manifeste. Poincaré déjà ne saurait être dupe de quoi que ce soit, pas même des mots. Il n'est donc pas le serviteur docile des habitudes politiciennes.
Il marquait, en outre, une incapacité très digne d'éloge d'admirer les manifestations sans beauté du pouvoir politique. Il considère d'un regard rieur et d'une âme libre la majesté du rôle ministériel. Plusieurs fois, au conseil des ministres, il éprouva je ne sais quelle malicieuse gaieté, dont alors il ne laissa rien paraître au dehors, mais qu'il exprime aujourd'hui en ironies de formes un peu grêles, mais élégantes tout de même et gracieuses. Et il mesure l'incohérence du Parlement, efil en sourit intelligemment, sourire où^îasse une tristesse légère comme il sied. Le tableau est aimable, de tons un peu mous et de traits indistincts, expressif cependant par l'harmonie travaillée de l'ensemble : « La « séance est ouverte, le président annonce, suivant « l'expression réglementaire, le projet dont l'ordre a du jour appelle la discussion. L'ordre du jour « appelle le budget : il l'appelle vainement. La « Chambre répond par un impromptu. Une fantaisie
338 roiNCAiîÉ
« a traversé avec un bourdonnement d'ailes un cer- « veau parlementaire. Un député a demandé la « parole : cest son droit. Il réclame l'urgence et la « discussion immédiate : cest son droit. Le gouver- « aement est sommé de donner son avis. Il ignore « ce dont il s'agit. Le scrutin est ouvert. Les députés « courent à leurs pupitres : qu'est-ce que c'est? sur « quoi vote-t-on? Le scrutin est clos. Le président « fait connaître le résultat du dépouillement et rap- « pelle le budget oublié : sa voix trouve enfin un « écho tardif. Sur le chapitre auquel on est resté la « veille, quatre amendements on été déposés, dont « deux au début de la séance. » Oh! l'observateur ignore ici la cruauté : il ne fait point usage de méchanceté en ses réflexions. II est suffisant que Poincaré considère avec exactitude et déclare avec précision la vie pai"lementaire, pour qu'il en paraisse le satiriste. Tant il est vrai que le monde politicien est condammé par les manifestations mêmes de sa vie, exactement reproduites!
Et parce que Poincaré connut cette vie jusqu'en ses sinuosités, parce quil fréquenta les esprits peu subtils encore que tortueux des politiciens indécis, une sourde ironie latente se développa en lui. Ironie faite du sens des réalités et, encore une fois, d'une incapacité prodigieuse d'être dupe.
Mais d'elle-même et sans secours extérieurs, l'ironie se déploie dans une âme. A mesure que Poincaré se faisait plus indépendant de l'existence politicienne, il discernait mieux la vanité des lois directrices de cette existence et 1 infinie pauvreté des hommes qui en sont les inspirateurs peu majestueux. Et contre eux, son ironie se retourna : se répandant
POIN'CARÉ 339
en expressions merveilleusement discrètes. Ainsi Poincaré respecte, dans la juste mesure, Gambetta, dont le nom est grand à travers la République. Il le respecte et professe que ses discours sont beaux et ses pensées puissantes. Ne dites pas que les idées du grand orateur sont vides, vagues ses phrases, Poincaré ferait entendre les plus convenables protestations, mais ne s'appliquerait pas à prouver le contraire, car il hait les difficultés insurmontables. Aussi bien, désireux un jour d'exposer ses impressions générales sur la vie intellectuelle et morale du parlementarisme, — matière infertile et petite
— il choisit Gambetta pour son guide philosophique. Et, dans je ne sais quelle revue positiviste que dirigèrent jadis Littré, savant célèbre, et Vyrouboff, distingué franc-rnaçon — revue où Gambetta répandit à profusion des mots assemblés en phrases, Poincaré découvre la période la plus terne, la plus flasque, la plus plate, se donne la joie de n'en rien retrancher, et se cachant ainsi derrière Gambetla avec une souriante modestie, il l'end au sympathique fondateur de la République, l'hommage le plus cruel du monde. Hélas! Poincaré très sagement respectueux a voulu qu'on s'en souvint. Le bon Gambetta
— qui ne ci^oyait pas que la parole eût été donnée à l'homme pour exprimer des pensées — le bon Gambetta écrivait avec préméditation, et par suite sans circonstances atténuantes, celte phrase épouvantable : « Il viendra certainement un jour où la police tique ramenée à son véritable rôle, ayant cessé « d'être la ressource des habiles et des intrigants, « renonçant aux manœuvres déloyales et perfides, « à l'esprit de corruption, à toute cette stratégie de
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« dissimulations et de subtei'fuges, deviendra ce « qu'elle doit être, une science morale, expression « de tous les rapports des intérêts, des faits et des « mœurs, où elle s imposera aussi bien aux cons- « ciences qu'aux esprits et dictera les règles du droit « des sociétés humaines. » Oserai-je — sans manquer à Garahetla du respect nécessaire, — oserai-je demander ce que cela veut dire. Poincaré, qui a une grande science du langage politicien, a discerné le sens de ces mots coagulés et il déclare sans réticences qu'ils ne signifient rien de juste. « Tel c était, en 1873, l'espoir de Gambetta. Et il nap- « paraît guère qu'en 189<S, après un quart de siècle, « la politique soit devenue une science morale, « capable de s'imposer aux esprits, ni surtout digne « de s'imposer aux consciences. Elle ne semble pas a s'être définitivement affranchie des intrigues et a des habiletés; elle a, à plusieurs reprises, cédé « sans pudeur à « l'esprit de corruption » et eHe a « été jusqu'ici forcée de ramper au milieu des ma- « nœuvres déloyales et perfides — » Pourquoi, pensera-t-on, pourquoi citer une phrase dont on ne retient rien, pourquoi invoquer un homme dont on rejette tout. Poincaré, doué de quelque férocité civilisée et presque littéraire, se propose simplement, d'une part, d exprimer au bon Gambetta la déférence traditionnelle et, d'autre part, de montrer que son admiration concourt surtout à accroître son indépendance, et qu'enfin il sait à quoi s'en tenir. Mais observons à quel point il voile l'ironie de son respect, et comment il atténue la dureté des attaques, et par quelle complexité de politique il amortit la rudesse du choc.
Ami des apparences discrètes, où se réfugie la prudence originelle de son esprit sage, il s'applique, avec mille délicatesses, des finesses incertaines, un art exquis en ses atténuations, ses nuances et ses flexibilités, à se rire doucement des politiciens et des hommes.
Mais voici par où l'application ironique devient profitable. Poincaré ne se joue pacifiquement du monde environnant, que pour en faire connaître et détester les défauts essentiels. Et, pour la précision de sa critique mesurée, il mérite toutes les approbations.
Etant le plus expérimenté des praticiens, Poincaré devient progressivement un critique politique très sûr. Certes, la vertu de sa critique naît d'abord de ce qu'elle est raisonnable à l'excès et de ce que nulle exagération, même transitoire, ne dérange jamais la correcte apparence de sa modération calculée. Mais aussi quelle force elle emprunte à l'exactitude d'observation, dont jamais ne se départit son auteur! En lui, on distingue joyeusement l'original politicien qui, libéré des tyrannies parlementaires, apprit à mieux connaître, par la pratique personnelle de ses débuts, la réalité, l'universalité du mal. Ce sont des choses vues qu'il nous conte précisément, des choses très bien vues : il assista lui-même au spectacle qu'il déroule devant nos regards attentifs ; il en fut un acteur convaincu, puis amusé. Et il réitère les péripéties de l'existence politicienne, avec un beau désintéressement. Aux lamentables épisodes dont il fixe
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le souvenir, il conserve un grand calrae. Avec une sérénité paisible, il répand des blâmes qui sont exprimés à peine, mais sortent énergiques de la seule exposition des vices pénétrés. Et sa critique ainsi est très avertie, pratique extrêmement, sans rien d'acerbe et rien dirrité, et ne paraît que plus sûre et plus décisive par l'uniformité des constantes atténuations verbales. Et elle produit cet effet singulier qu'elle est persuasive, étant indifférente.
Et Poincaré n'invente rien, ne se pique pas de découvrir des vices politiques insoupçonnés : il dit seulement ce que chacun pense; et chacun lui sait gré d'avoir exposé sa pensée latente. — Et le bon sens empêche I audace en lui.
Aussi bien, parce qu'il se propose seulement d'être juste, il est forcément sévère. Et parce qu'il ne prétend que critiquer les vices reconnus par lui, sa critique est inévitablement universelle. Et puisqu'il accuse tout — avec la plus convenable douceur indulgente et moqueuse — puisqu'il accuse tout et tous, il dit très bien des choses très bonnes, quoi qu'il dise.
Même je l'affirme : Poincaré est le plus rigoureux critique des politiciens qui maintenant sévissent. Mais il ne suffît pas de citer son langage pour fournir la preuve de cette affirmation, car la parole en lui énerve souvent ou tout au moins amollit la pensée. Il importe d'extraire de la pensée même la substance cachée.
Et si je l'en crois — je n'éprouve à le croire nulle peine, même la plus minime — l'incohérence est la loi de la politique et des politiciens, une incohérence grandiose dont les effets seuls sont risibles.
Perpétuelle, universelle incohérence, et magistrale.
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Poincai'é considère, en son ensemble, la vie républicaine. L'ensemble est disgracieux : « On en est (( arrivé à mélanger, dans un effroyable" désordre, (( tous les rôles et toutes les responsabilités. Si bien, « qu'à l'heure présente, il n'y a plus rien qui ne soit (( faussé dans l'Etat, ni la puissance executive ni la (( la législative, ni la judiciaire et c|ue, sans congrès, (( sans revision, les mauvaises habitudes se sont (( chargées de bouleverser les éléments essentiels de (( la constitution républicaine. » Telle l'impression générale, ni aimable, ni riante, encore que Poincaré laisse supposer que, pour si intenses que soient les bouleversements constatés, ils n'ont pas atteint jusque là les extrémités possibles et qu'un congrès par exen pie y pourrait, ajouter quelque chose. Oui, Poincaré montre seulement les effets irréfléchis de la vie politique inconsciente; il dit très posément son effroi, puis, connaissant les hommes, il donne à entendre, avec une grande justesse modérée, que si les politiciens entreprenaient de réfléchir, ils traduiraient immanquablement leurs réflexions en incommensurables désastres. L'avenir est rassurant.
Les détails s'harmonisent avec l'ensemble. Ainsi la Constitution prit soin d'imposer au président de la République, avec une majestueuse irresponsabilité, un certain nombre d'attributions complémentaires : l'initiative des lois, la nomination des fonctionnaires missions utiles comme on voit et importantes en elles-mêmes, sinon quant à leurs effets. Or, de toutes ces atti'ibutions, que reste-t-il au chef du pouvoir exécutif ? La présidence des solennités nationales. En vérité, cela ne suffit pas à occuper toute 1 activité intelligente d'un homme. Mais la Gonstitu-
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tion, conime les politiciens la pratiquent — sans la connaître d'ailleurs — la constitution ne vise pas à favoriser le déploiement des intelligences.
Sûrement elle les déprime et les avilit. La domestication des ministres est son œuvre. Autant que celui du président delà République, est ruiné le pouvoir exécutif des ministres. Ils passent, ombres falotes, dans le crépuscule où les politiciens se meuvent sans règle, ils passent et d'eux nul souvenir ne persisterait, s ils ne fournissaient, par les manifestations diversifiées de leur inertie passive, des preuves incessamment renouvelées de la plus parfaite invalidité intellectuelle et morale.
Et dans leur inconscience, s'agitent les tyrans : en d'autres termes, les politiciens régnent et gouvernent, et le hasard est tout puissant. Apres à la domination, les troupeaux d'hommes d'Etat, surgis de 1 obscurité des provinces et parqués à la Chambre, pensent avec force que leur autorité sera plus réelle si elle s'exerce au delà des limites que la Constitution fixe vainement; et s'empressent aussitôt d'étaler leur puissance novice et dans l'espace et dans le temps. « Les empiétements législatifs sont aujourd'hui « d'aulanl plus fréquents que les Chambres, ayant « }>risriiabitiidode siéger perpétuellement, ont trouvé
« dans cette permanence l'illusion de pouvoirs
« illimités i> Voilà donc partout la confusion . Le
dérèglement est universel.
Et tous nos souverains, embrouillés dans leurs souverainetés rivales, se discréditent et s'anéantissent mutuellement par la réciproque impuissance de leurs ridicules et pei'verses agitations, l't Poincaré les considère avec une saine clairvovancc.
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11 ne s'étonne ni ne s'indigne de ces misères : mais avec quelle certitude il les voit, et il les montre avec quelle netteté !
Cependant, s'il se préoccupe de quitter un instant la sérénité philosophique, qui sied bien à un ancien ministre, pour la considération des vices généraux du parlementarisme, s'il s'applique à déverser le blâme sur les actes particuliers de la Chambre ellemême, sa critique encore est si justifiée qu'elle paraît à peine une critique, c'est-à-dire la traduction réfléchie d'un sentiment personnel, mais semble plutôt une appréciation anonyme et inattaquable, celle du bon sens public : « La Chambre précédente, (( dit-il, a donné, dans un grand nombre de discus- (( sions, un spectacle scandaleux de désordre et (( d'impuissance, et une assemblée qui renouvellerait (( les mêmes pratiques risquerait de compromettre (( pour longtemps dans ce pays, le crédit des institu- (( tions républicaines et le nom même de la liberté. » (2 juin 1898). Voilà, formulée clairement, sans éruption fâcheuse de véhémence sentimentale, la pensée indistincte de tous. Si parfaite est la justesse de cette critique insensible, qu'elle n'offre aux yeux aucun charme de hardiesse originale : elle est la vérité simple et pure.
Mais trop de perspicacité sage réside en l'esprit de Poincaré pour qu'il ne discerne pas la source incontestable de cette dégradation intellectuelle et morale des politiciens et de la politique même. Il la distingue, en effet, et, sans effort, remonte naturellement jusqu'à elle. Mais ici, sa pensée plus agile et plus pénétrante précède la pensée de tous : et autant il fait voir de sagacité en la découverte des
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vrais coupables, autant il témoigne de courage à les dénoncer. La belle et la bonne phrase que voici : (( Il est permis de croire que, mal comprises et Iva- (( vesties, certaines idées de Gambetta n'ont pas été (( tout à fait étrangères à cette humiliante destinée <( de la politique et qu'à vouloir se garder des illu- (( sions de la métaphysique sociale, ropportunisme « est trop souvent tombé dans lincertilude de la (( méthode et dans la médiocrité des expédients... » Il est vrai, il est bien vrai. Gambetta laissa toujours une assez intense obscurité persister en ses idées générales, pour qu'on les pût innocemment travestir ou dénaturer et peut-être — bien considérées les idées elles-mêmes — les conséquences eussent-elles été pires, si on les eût exactement comprises et correctement interprétées. Et, au surplus, ce grand brave homme est digne de toute respectueuse indulgence; n"a-t-il pas fondé la République : tâche non médiocre en soi et fort suffisante à l'activité vaste d'un homme de beaucoup d'ardeur et de peu de philosophie. Mais les autres, les autres ignorants et cupides, qui se ruèrent au pouvoir non pour l'exercer mais pour l'exploiter : voilà ceux que désigne ignominieusement pour le mépris des générations prochaines, l'imparliale condamnation prononcée par Poincaré, le plus raisonnable des politiciens, et donc le plus circonspect des juges. Il a jugé sainement, noblement. Car il est vrai qu'en politique, linlirmité morale naît incessamment de la seule irabécillilé inicllectuelle, et c est pourquoi, sous nos yeux, se développe, depuis vingt ans, la bassesse des politiciens dans leur incohérence.
Mais, ayant dit les vies partiels dont chaqii''
POINCARE o'-H
organe du corps politique est infecté à tel point qu'il en devient inerte, ayant dit les origines précises de ces maux endémiques, Poincaré rassemble en peu de phrases les éléments de conclusions et déclare l'imminence du péril multiple et un. Et voyez d'abord le suprême danger des institutions perverties : (( Si nous ne voulons pas que, par une (( de ces oscillations dont il a donné tant d'exemples, (( le pays désabusé et découragé retourne au despo- (( tisme, comme à une solution normale et ras-
(( surante, il n'y a pas une minute à perdre;
(( il faut remettre à neuf un mécanisme détraqué, (( il faut, à la contrefaçon frauduleuse du régime (( parlementaire, substituer un système nouveau (( et mieux coordonné... » Ainsi le dérèglement des principes gouvernementaux détermine une agitation incohérente, si pernicieuse ! Mais, à ces maux constitutionnels, s'ajoute, pour en étendre et assurer l'empire, la malfaisance des hommes. Si laide est la laideur du spectacle que Poincaré quitte un instant son impassibilité ; il cède à quelque émotion forte et d'ailleurs précise, et il devient, durant un tout petit espace de temps, le Juvénal de notre société moderne infiniment vicieuse et répugnante. Ecoutez ici ses invectives pondérées : « Les barbares (( sont aux portes de la ville : politiciens affamés, (( émeutiers en disponibilité, aventuriers cosmopo- (( lites en quête d'affaires suspectes, condottieri de « la basse presse, tous les effrontés, tous les dé- (( classés, tous les maîtres des sociétés qui s'aban- (( donnent... » Ainsi les bandits de tous ordres envahissent notre société mourante et hâtent l'heure de sa décomposition. Tel état social, tels individus. A
POlNCAIlli
la dissociation correspond l)ienlôt linerlie. C'est la mort ou l'asservissement. Sinistres présages, trop pénible avenir. A ces conclusions sans gaieté Poincaré s'arrête. Il inaugui'a ses réflexions par la simple et froide considération de la vie contemporaine, et insensiblement la crainte envahit son âme pacifique, incapable d'extrêmes désespérances. Son efli'oi provient de la réalité seule, ne croît que par elle. Il est réfléchi, conscient — sera-t-il communicatif ?
En vérité, il s'exprime avec une mesure trop juste, une abusive sagesse. Et peut-être souhaitcrait-on quelque entraînement sentimental plus propre à gagner les foules que les observations bien faites et les déductions bien conduites. Du moins, chaque esprit qui travaille trouve, en la belle sérénité des critiques infatigablement sages, de puissants motifs de sécurité. D'elles, d'elles toutes se dégage décidément l'impression de la vérité. Il marche dans la lumière et dans la certitude. Eblouissante est la lucidité de ses observations enchaînées, qui ne sont que les enseignements que son passé lui donna. Œuvre personnelle à coup sûr. C'est en vain que Poincaré s'embarrasse de précautions superflues : vainement il pense consolider ses avis par l'appui de Piôhmcr, Bluntschli, Macaulay, Minghetti et autres hommes graves de toutes les latitudes, dont l'autorité, pour apprécier les questions contemporaines, provient sans doute de ce qu'ils sont morts depuis longtemps. IVon, ses critiques valent parce que la vie les inspira et qu'en elles une intelligence agissante déploie sa clairvoyance infinie.
l^^t voici surtout la leçon donnée. Poincaré ardent et jeune, avide de s'accroître, s'était jeté délibéré-
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ment daas la vie parlementaire. Or, la médiocrité de cette vie lui paraît plus intolérable à mesure qu'il la fréquente davantage et un dégoût plus grand, encore plus grand, l'envahit, qu'il est inhabile à dissimuler tout. Fait caractéristique. Excellent praticien, Poincaré connut plus exactement que quiconque les politiciens approfondis, et, aussitôt qu'homme d'État il se hausse à l'indépendance de desseins impersonnels, il marque un souci pressant de réformer d'abord les politiciens.
Ne cherchons pas autre chose. La preuve est établie que le monde politicien est un mauvais monde. C est lui qu'il importe de purifiera la hâte, pour assainir ensuite la politique entière et la régulariser. Poincaré, qui signala l'urgente besogne, nous apportera-t-il son secours pour l'accomplissement du gigantesque travail de restauration ?
Assurément il donnera quelques conseils sages dont aucun n'est méprisable, car le sens des réalités les dicte. Et s'il consentait à travailler pour leur application, sa vie politique serait par là très noblement occupée.
Aussi bien, il n'a besoin d'accomplir aucun effort sur lui-même pour accompagner de propositions novatrices ses critiques positives, car la nature même de son esprit, en cela excellente et supérieure, lui impose de ne rien blâmer que ce qu'il sait comment améliorer. La critique du présent n'est qu'une opération préliminaire indispensable pour qu'il puisse fermement dessiner les lignes essentielles de réformes
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exigibles. Et parce que ne voulant pas totalement divertir ses regards réfléchis du monde, que sa vie lui iitplus directement connaître et plus précisément, parce qu'il critiqua parti(-ulièrement la vie inorganique des politiciens, c'est d'elle surtout qu'il prétendra redresser les principes et rétablir les lois. Ainsi, les deux portions de son œuvre se correspondent harmonieusement.
Mais la pensée qui l'inspire en marque aussitôt les limites : et il est redoutable que Poincaré n'élève pas ses velléités, disons ses volontés réformatrices, audessus de l'organisation mécanique de la vie parlementaire et de la régularité de son fonctionnement. C'est surtout le mécanisme qu'il restaurera et il ne travaillera qu'accessoirement pour la régénération des âmes.
Moins profond et moins vaste, son travail de réformation sera du moins plus sûr.
Et considérons ses projets de réorganisation parlementaire : ils sont médités le plus soigneusement du monde. La science des réalités détermine chaque solution.
En voici l'idée fondamentale digne du plus avisé des pi^aticiens qui a vu le mal, examiné ses causes et sondé ses répercussions. « La Chambre, dit-il, (( est émiettée en une multitude de petits organes
(( (pii se neutralisent et se contrarient )) Donc,
il y a lieu (( d'adopter une méthode qui, au lieu de « favoriser l'éparpillement et l'impuissance des « efTorts personnels, les concentre... » Tel est le principe initial, la constitutionnelle loi.
Et la traduction pratique de cette conception théorique suit immédiatement, comme il convient.
Qu'on établisse avant tout (( un classement rationnel (( des matières législatives pour confier toujours aux (( mêmes délégués l'élaboration des projets simi- « laires... » Méthode nette et systématique, introduisant dans le travail parlementaire, avec l'ordre, l'efficacité. Mais prenons garde que, malgré cette sauvegarde solide, les politiciens ne franchissent, en leurs initiatives désordonnées, l'obstacle tutélaire qui oppose sa barrière au débordement des incohérences individuelles , et c'est pourquoi il est convenable que l'essor tumultueux de ces zèles novices soit très étroitement endigué. Il importe, par conséquent, « de (( limiter l'exercice du droit d'amendement dans les (( questions budgétaires tout au moins, à une certaine (( période de temps après le dépôt des rapports et
(( avant la discussion publique Les interpellations
(( détournées, les résolutions inopinées, les ordres (( du jour jetés à la traverse dans les discussions (( financières, économiques ou autres devraient être
(( rigoureusement interdits » Et à mesure que
Poincaré se remémore, en leur incertaine multiplicité, les incidents quotidiens de la vie parlementaire, se lèvent en son âme de nouveaux désirs de réformes pratiques. N'est-il pas vrai que les incohérences tyranniques de la masse désorientée déconcertent et réduisent les efforts de quelques politiciens plus sains, et partout le désordre établit son irrésistible domination. Et il apparaît que des réformes partielles seraient illusoires; seule sera bonne une transformation totale qu'il est urgent d'accomplir: « Hâtons- <( nous, dit Poincaré, de changer l'usage et le règle- (( ment. ))
Mais quoi qu'on change, la cohue des politiciens
Ayl POINCARE
qui s entassent aux ChaiT)l)rc'S perpétuera dans leurs mouvemcnls, même plus et mieux ordonnés, la gène et l'encombrement. L'air vivifiant ne circule point dans leurs rangs excessivement pressés. La clarté d'une méthode est incompatible avec la confusion des foules. La réflexion créatrice n'est possible qu'à des gens réunis en petit nombre. Et donc, empressonsnous d'abord de diminuer la masse des députés. (( Gela est bien désirable » comme dit doucement Poincaré, pour exprimer que cela est impérieusement nécessaire. Et il soutient sa volonté par des considérations philosophiques, où se mêle de l'histoire. « Toute assemblée nombreuse est foule, écri- (( vait lord Chesterfîeld à son fils en 17G1 et, en effet, (( la psychologie parlementaire n'est pas autre que (( la ps3-chologie des foules. Les lois de 1 imitation (( instinctive et de la contagion morale centuplent (( dans les Chambres l'effet des passions et des cou- « rants nerveux, et le produit de ces multiplications « est plus souvent folie que sagesse. » Je n'en doute aucun instant. Et d ailleurs, je me moque autant que possible de ce que lord Ghesterfield écrivait à son lils CM 17.51. Poincaré n'a nul besoin de fortifier ses opinions de la fragile assistance d'autorités défuntes. Leur valeur est grande parce que, en dépit de son érudition un peu indiscrètement étalée, ce n'est pas dans les livres qu'il en puise la ferme substance, mais dans la vie. Précis observateur et pénétrant, il raisonne à merveille ses observations, les généralise avec sûreté, et, de généralisations très personnelles, lire la loi du progrès politique.
IClablir une loi n'est rien, l'appliquer avec ordre est tout. Mais sans doute pour que les condi-
lions de cette application n'étonnent pas les esprits inhabiles et ne les déroutent, Poincaré professe que la loi réformatrice ne doit pas porter jusqu'aux extrémités les éléments novateurs. Et dans les limites précises qu'il assigne à cet utile ouvrage de réorganisation parlementaire, Poincaré, plus entièrement que jamais, fait voir qu'il n'est point homme à fixer à son rêve des objets trop amples et se gardant de la vanité de souhaits incertains, il se propose uniquement de ramener à sa pratique pure la Constitution viciée dans son fonctionnement et pense qu'une fois accomplie la réforme primordiale, il sera plus aisé d'effectuer les autres. C'est ainsi que touchant toujours le sol des réalités, il communique à chacune de ses paroles une force créatrice.
Et il est très intelligent, je l'ai dit, et j'ai dit qu'il est très sa^e.
Cependant, il jette un regard clair sur le domaine sans bornes de la politique générale. Et définitivement, il se hausse à ne point considérer en elle la succession arbiti*aire d'incidents iraprévoyables et tout fortuits, mais la persistance de lois dont la règle, si flexible soit-elle, résiste toujours. Et parce qu'en son effort philosophique et libre pour la détermination des lois il ne s'isole pas des faits et demeure extrêmement positif autant que précis, il mérite qu'on le tienne pour le plus sûr des guides. Il montre, en effet, autant de circonspection qu'il est nécessaire pour que ce soit un avantage : mais quoi qu'on pense et quoi qu'il en paraisse, il ne pousse pas tout à fait
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cette qualité jusqu'au degré qui la transforme en un défaut.
Certes, il recherche les lois générales, mais sans hâte furieuse de les trouver. Il s'attarde aux sinuosités de la route et cueille, sur ses bords, une moisson riche d'observations exactes et piquantes. Il n'est point fou de systématisation. Il répand les solutions en énumérations, plutôt quil ne les concentre en principes. Et ses conceptions politiques sont faites, tout d'abord, d une multiplicité de déductions certaines et consistantes, les unes aux autres juxtapoxées. D'ailleurs, connaissant les politiciens, il pense plus complètement satisfaire leurs esprits en déroulant une liste de réformes concrètes qu'en leuroffi'anl des règles abstraites : et il y trouve lui-même une moins douteuse sécurité. C estpourquoiil travaille à agréger, en un ensemble compact, tous ceux qui, dans l'ordre politique, sont fermefnent a attachés aux institutions a libérales et prêts à défendre contre toute atteinte a les droits de la société civile — tous ceux qui, a dans l'ordre financier, sont décidés à subordonner « toutes les considérations particulières aux néces- « sites supérieures de 1 équilibre budgétaire, à pra- « tiquer de sévères économies, àpoursuivre avecfera meté des simplifications administratives, à rema- « nier, dans un sens démocratique, sans imprudence 0 mais sans timidité et sans égoïsme, un système a d'impôts dont beaucoup de parties fausses et vieil- « lies ont besoin d être corrigées — à ne réclamer « toutefois ces réformes indispensables que sous « l'inspiration des traditions françaises et avec le « respect attentif des libertés individuelles; tous « ceux enfin qui, dans l'ordre social repoussent,
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« comme une menace pour la paix jDublique et « comme un danger pour la civilisation, les mesures « tendant à la confiscation brutale ou déguisée des « moyens de production et à l'entente internationale « des travailleurs, mais qui veulent sincèrement « contribuer à l'amélioration progressive de l'orga- « nisme national, par le développement des associa- « tions libres et par la diffusion des œuvres de pré- « voyance et d'assistance, par le réveil des activités « locales ou des initiatives privées. ». (2 juin 1898). Peut-être que cette énumération ne contient pas, en ses éléments, un ferme point central de groupement indissoluble des politiciens, mais au moins est-il probable que, par la multiplicité des espèces particulières prévues, quelque prétexte sera donné aux politiciens de s'associer, pour une action commune, avec ceux dont ils ont au moins une ou deux idées; et sans doute, cette action commune, engendrée par une communauté seulement partielle d'idées et de sentiments, sera moins forte et moins féconde. Un rien la détruira — mais elle renaîtra d'un rien — et les circonstances dominatrices détermineront seules l'orientation incertaine et variable du progrès politique.
Poincaré découvre mieux que quiconque ces causes d'incertitudes et les veut détruire, pour empêcher le retour de leurs reprochables effets. Et ayant, comme on vient de le voir, pénétré la vie politique jusqu'en ses détails, il opère ensuite, avec une sûreté patiente, le travail de classification et rassemble ses observations et ses expériences en idées générales directrices.
Voici que Poincaré s'applique à définir — et quoi
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donc ? l'œuvre d'un gouvernement, qui est iirécisément la plus complexe qui soit et celle où le plus grand nombre d'éléments se combinent. « Gouver- « ner, dit-il, ce n'est pas seulement administrer, '( surveiller et diriger les grands services publics, '< maintenir l'ordre matériel, exercer les fonctions « régulatrices ou répressives, c'est aussi et surtout « participer, par une action soutenue, au développe- « ment de la vie sociale. » L'effort d'un gouvernement n'est donc pas divergent, mais un, en l'extrême diversité de ses manifestations.
Et pour que cette fortifiante unité directrice dure, il importe qu'entre les individus qui se partagent ou plutôt se déchirent des portions de gouvernement, il importe que des courants d'idées s'établissent assez profonds pour que — ne déviant pas sous l'effet des hasards — ils prennent au contraire une direction plus droite chaque jour. — Qui dirait le péril extrême « des partis amorphes et inconsistants » dont nous vîmes 1 éphémère existtnîe. Et qui dirait. en outre le mal immense des « classifications factices » et des « étiquettes trompeuses » qui, incessamment changeantes, se multiplient à nos yeux. En vérité, ce mal est incommensurable et ses répercussions sont infinies car « sans partis politiques solidement consti- « tués autour de quelque idée d'importance supé- « rieure, un pays perd sa force intime, s'épuise « et s'atrophie. » Urgente est donc la création de partis durables, mais de quels partis? C'est ici qu'hésite la pensée estimable de Poincaré, car, soucieux de scinder les partis d'après les fondements mêmes des doctrines divergentes, il ne propose pas un principe assez sûr de division. Large est le but
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qu'il assigne à tous deux. « Ils doivent chacun » cherche!", dans la liberté du travail « et dans la diffu- « sion de la propriété individuelle, le développement « de la civilisation et l'amélioration du sort de la démocratie. » Mais, déterminé ce but vague et extensible, Poincaré distingue sans vigueur les groupes qui entreprendront de l'atteindre, ne définit que par des nuances presque insaisissables leur plan d'activité, hésite même sur le nombre et la construction des partis : « L'un, dit-il, plus attaché aux tradi- « tions, plus conservateur ferait prédominer l'idée « d'ordre sur celle de progrès. L'autre plus novace teur, plus hardi sacrifierait plus volontiers la pre-
« mière à la seconde ou bien, il serait possible
« de se figurer, entre les extrémités contraires, un « seul parti central très large mais encore homogène a qui, considérant l'ordre et le progrès comme les « deux aspects complémentaires et inséparables d'un « même principe et voyant, suivant les mots célè- « bres, dans l'ordre le progrès en puissance et dans « le progrès l'ordre en mouvement, travaillerait « à la corrélation pratique de ces deux notions corrélatives. » Belle phrase, assurément, et très pourvue de mots philosophiques, mais qui cache malla regrettableabstention de Poincaré. lldonne, en quelque façon, une division réaliste, aussi fléchissante que les politiciens mêmes qui — il le sait bien — tolèrent malaisément d être asservis à une règle tutélaire et aiment mieux qu'on leur laisse, avec la liberté, les moyens de s'agréger — sinon peut-être à tous les partis à la fois, — du moins à tous ou à la plupart d'entre eux, successivement. Trop de netteté leur paraît trop de rigueur : contre l'une ou contre l'autre ils se rebel-
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lent. Puincaré cède à leur penchant. Il faut louer cependant la médiocre division qu'il donne, car, parmi les efforts accomplis pour introduire en la vie politicienne l'ordonnance des actes, les erreurs elles-mêmes sont très profitables.
Et je pourrais dire les raisons ([ui affaiblissent l'effort classificateur de Poincaré. Ce n'est pas seulement qu'il ait peu de goût pour les vains travaux et que, tâchant à fixer une division des partis, il soit moins curieux de donner la meilleure qui soit, que d'élaborer la plus susceptible d'être pratiquée par les politiciens, — ce n'est pas davantage parce que, avant consumé ses jeunes années dans la diversité ondovante des événements politiques, il fut empêché de concevoir le bienfait des systématisations rigides, — c'est plus exactement parce que ses regards ne se sont point fixés sur la vie sociale et parce que elle seule peut fournir, parles réformes dont elle impose l'accomplissement, l'occasion, mieux encore, la raison d'une juste et persistante division des partis.
A coup sûr, Poincaré connut les réformes nécessaires, et son esprit, merveilleusement sage et jamais surpris par nulle apparence, distingua sûrement entre toutes, quelles règles seraient génératrices des progrès sociaux. Mais il n'aperçut point que les réformes sociales pussent être la base même des actes des politiciens et que, sur elles exclusivement, ils sussent grouper leurs énergies. Mais la scission des partis sociaux s'impose et les politiciens euxmêmes y seront plus ou moins rapidement contrainte. Poincaré n'est pas homme à subir inconsciemment la contrainte des événements et, peut-être, à l'heure la plus opportune pour que la scission d<-
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partis sociaux s'effectue, il en reconnaîtra la bienfaisante nécessité, et parce que la force des choses aui^a rendu cette scission possible, il travaillera, avec un lucide empressement, à ce que rien ne gène son inévitable accomplissement.
Tant il est vrai que si Poincaré ne prévoit pas de très loin les événements et néglige de capter leurs sources pour les diriger, aucun d'eux n'étonne jamais son intelligence universellement active et qui, de tous, soupçonne et mesure la possibilité.
Mais, connaissant de plus en plus parfaitement l'avantage intellectuel et moral des doctrines et des règles, complètement libéré de la tyrannie desincez'titudes quotidiennes où divague notre politique nationale, sans nulle hâte d'ambition superficielle, éminemment raisonnable et clairvoyant au plus haut point, rien, rien ne lui fait défaut désormais pour qu'il atteigne au dernier terme du développement de sa personnalité politique : l'action.
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Il faut qu'il agisse, serait-ce simplement pour que son individualité se termine : il agira. Son passé lui en crée le devoir et, ce qui est mieux encore, l'obligation. Il agira.
Mais on dit que dans la vie politique il importe pour faire quelque chose de ne pas être trop intelligent. Poincaré agira néanmoins, encore qu'il soit très intelligent. Il agira.
Tout le dispose à l'action et maintenant tout l'y condamne. Que rien ne surgisse pour l'en divertir.
Alors il apparaîtra tel que sa nature l'avait formé, et tel qu'il s'accrut et s'orna par son travail : praticien excellent et dominant la pratique de toute la force et l'indépendance d'idées générales enfin conçues.
Et quelle intelligence nous verrons opérer ! Si vaste et variée et riche en ses détours, cachant à peine sa vivacité essentielle sous le voile indécis des apparences discrètes, et se promenant parmi tous les domaines et les fouillant profondément, prestigieuse en la souplesse et la dextérité de ses métamorphoses, intelligence alerte et précise et forte. Tant elle exerce son empire sur chaque manifestation de son activité, on penserait quelle est, de Poincaré, la faculté exclusive, unique !
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Elle est sans doute sa faculté majeure. Elle lui communique une extraordinaire puissance de sagesse raisonnable, et le pousse à discerner très sûrement l'exacte qualité de chaque entreprise politique, mais l'incline à mesurer surtout ses inconvénients et à considérer particulièrement la vertu des motifs qui excusent de ne la tenter pas.
Certes, Poincaré est pourvu cependant de volonté. Mais sa volonté est naturellement sage et tempérée : elle se subordonne un peu facilement à l'intelligence maîtresse et qui temporise : elle ne veut être qu'un auxiliaire flexible et de médiocre ardeur. Et cette volonté paraît nonchalante, mais elle s'exprime avec constance et avec modération. Et s'il était absolument nécessaire que j'emploie pour la faire connaître mieux une métaphore claire par^ exception et banale, suivant la coutume des métaphores, je dirais aussitôt qu'elle est comme la goutte d'eau qui tombe, entraînant à sa suite une autre goutte qui se forme et tombe et de lentes gouttes encore, qui se forment toujours, tombent incessamment et dont la succession régulière attaque et creuse et désagrège le sol qui la reçoit. Volonté patiente et politique, à laquelle assurément Poincaré fut redevable de ne heurter jamais, en son rapide élan, les préjugés parlementaires. C'est trop et ce n'est point assez. Jamais Poincaré n'eut la charge de régulariser les excès d'une ferveur agissante. Sa volonté toujours fut désespérément calme. Il la faut souhaiter plus directement active et je dis : plus bruyamment — et plus impatiente du joug de la souveraine et tyrannique raison.
Or cet être passionnément raisonnable n'est point
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du tout sensible. Il connaît, par observation, la puissance du sentiment : mais il en est privé et se loue d'un aussi important avantage. Oh! oui! il est merveilleusement incapable de sensibilité !
Et tout concourt en lui à ce qu il cède aux commandements de son intelligence qui ne lui ordonne pas toujours d'agir. Et l'intelligence combinant son pouvoir avec celui de la volonté, et de l'insensibilité, Poincaré marque son empressement extrême à être sage, et encore une fois, sa prudence est très grande vraiment.
Considérons cependant la belle ordonnance de sa vie paisible et presque trop parfaitement réglée. Rien de discordant en elle, rien. Elle pouvait, se développant parmi les chocs incohérents du parlementarisme, perdre toute unité et toute harmonie. Poincaré évita ce péril naturel et à peu près fatal. Il apprit, chaque jour, à se soustraire plus complètement à l'oppression des hasards. Il travailla à devenir maître de lui. Et peu à peu s'ennoblit son cœur, et son esprit s'élargit. L'homme lui-même a grandi constamment.
Il convient que son ambition ait accompli des progrès également notables, car des espérances se reposent à plaisir sur sa jeune et ferme maturité.
Aussi bien, il aspire au pouvoir sans avidité et ne sollicite point les événements. Mais, en ses loisirs, il ouvrit studieusement son âme à la littérature. La culture littéraire engendre et fortifie l'indépendance de l'esprit. Poincaré subit un aussi excellent effet. Il marque que le politicien doit s'évader de la vie politique pour en mieux mesurer la mission et la remplir plus librement. Mais, ce faisant, il enrichit
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ses facultés et les diversifie. Je ne rappelle point ici qu'il compose, avec soin, des opinions assez superflues sur le bienfait ou la malfaisance de la presse, ou bien sur l'esprit français, et sur quoi donc encore ? Mais il applique sa pensée à mille sujets littéraires ou artistiques, ou scientifiques, car il n'a pas de préférence et rien ne lui est étranger — et ce sont là autant de sources intarissables de philosophie. Et, si souple, son intelligence se façonne à ces nouveaux objets d'études et le politicien se repose — et le littérateur paraît. Il se répand en discours charmants, abondants, élégants, de coloration harmonieuse et fine et grise et où des qualités se montrent, mesurées, régulières et parfaitement académiques.
Et l'homme lui-même se fait plus littéraire. Il adopte je ne ne sais quel dilettantisme désabusé, un peu tardif, un peu laborieux, constant parce que toujours réfléchi — et il exprime de la lassitude et s'il persiste à vivre la plate vie politique, c'est bien parce qu'on lui en adressa la prière.
On l'en suppliera, s'il l'exige un jour, et — je n'en veux point douter — ces supplications vaincront son détachement si soigneusement entretenu des politiciens d'ici-bas. Et on le contraindra d'agir.
Et qui sait même, l'heure sonnei'a, peut-être, oîi lui-même entreprendra d'agir. Il pensera, sans doute, qu'on a trop longuement loué ses surprenantes facultés d'assimilation, et qu'il convient de leur donner un emploi, et qu'il est temps de faire paraître l'énergie de son caractère et sa persistance d'action; et qu'enfin, il en doit les preuves à ceux qui ont le droit de les lui réclamer.
Et il ne trouvera plus dans les événements des
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motifs de s'abstenir, et il regardera ses adversaires en face et même ses amis. Et il agira.
En vérité, il n'est pas permis de laisser se détourner de leur application normale les ressources précieuses de cette activité. Poincaré est une force qu'il faut ne point laisser perdre.
Et qu'il se garde de lasser l'ardeur des impatiences. Et sans doute, plus que jamais, le Parlement est un champ malpropre aux expériences combinées de saine et large politique, et de l'audace importe pour maîtriser la stagnante infirmité morale et l'indigence desprit de& politiciens, et, par leur domination, les impulser au bien; — et sans doute l'entreprise, si belle, est périlleuse. Et sans doute Poincaré a beaucoup de prudence.
INIais les hommes manquent singulièi'ement, et il est temps, et il est temps — et nous attendons.