‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 3)Chapitre 1 sur 68 · Pratique de la perfection chrétienne · texte numérisé non relu

Pratique de la perfection chrétienne

.Lorsque j'entrepris celte traduction , il n'en avoit point encore paru d'autre que l'ancienne de 162 1 , qui étoit écrite dans un langage et dans un style à en devoir faire souhaiter une nouvelle. On en a depuis imprimé trois; une à Lyon , en 1667, deux à Paris, en 1G70 et en 1674. Et comme les deux premières me firent différer de donner la mienne au public , la dernière m'en auroit fait perdre absolument le dessein , si je n'avois Connu , par le témoignage même du traducteur , que c'éloit plutôt une compilation qu'il avoit faite , qu'une simple traduction. Car il marque dans sa préface qu'il a travaillé sur trois diverses copies espagnoles, prenant de chacune ce qu'il y avoit de meilleur : de sorte que comme je me suis renferme dans des bornes plus étroites, et que je n'ai travaillé que sur une seule copie , j'ai cru que cela rendroit nos ouvrages assez dissemblables , pour ne devoir pas supprimer le mien.

L'exemplaire que j'ai suivi , est celui qui fut imprimé à Séville , -en i6i5, et j'avoue que ce n'est point par choix que je l'ai suivi : car je ne savois point qu'il y en eût d'autre , quand je commençai celte traduction ; et je ne le saurois point encore, si la préface du dernier traducteur ne me l'eût appris. Gettw ignorance m'a épargné la peine qu'il dit qu'il a eue à se déterminer sur le choix de trois copies qu'il marque; la première , de Séville, qui est celle dont j'ai déjà parlé; la seconde P

de Sarragosse, et la troisième, de Madrid. Il est vrai que quand je les eusse eues toutes trois entre les mains, et qu'elles m'eussent paru aussi différentes qu'à lui , j'aurois toujours cru devoir m'attacher à la première ; puisqu'ayant été imprimée du vivant de l'auteur, revue et corrigée par luimême , elle doit par conséquent porter davantage le caractère de son esorit. Mais ce qui m'eut encore empêché d'être embarrassé dans le choix f c'est qu'ayant recouvré l'édition de Sarragosse, et l'ayant confrontée exactement avec celle de Séville , je ne me suis pas aperçu qu'il y eût aucune différence de l'une à l'autre. Ainsi je ne vois pas pourquoi il reproche à la première qu'on y trouve souvent les paroles des auteurs profanes mêlées avec celle des Pères ( ce qui neplaisoit pas, ajoute-l il ) ; ni pourquoi il lui préfère la seconde , comme moins chargée de ces sortes de citations. L'usage en étant si familier aux Pères de l'Eglise grecque et laiine; et l'Apôtre (i) l'ayant luimême autorisé par son exemple , il y a lieu de s'étonner que le traducteur condamne si facilement une chose de cette nature. Mais ce qui est de plus surprenant, c'est qu'il y a autant de ces citations dans sa traduction , que dans la copie qu'il dit qu'il a rejetée , à cause qu'elle en éloit trop remplie ; et du moins j'ose répondre qu'il ne s'en faut que de deux ou trois, qu'il ne les ait toutes rendues. Que si l'édition de Madrid , que je n'ai jamais pu trouver nulle part , quelque diligence

( i) Jet. A pou. 17. iS.Ad. Tit. c. 1. v. ta.

que j'aie pu faire (1) , n'est pas plus différente des deux aulresqu'elles le sont entre elles , je ne cornprends pas ce qui lui a pu donner lieu d'être si embarrassé" à choisir.

Quant à la difficulté qu'il dit qu'il a rencontrée, lorsqu'il a voulu voir toutes les citations des Pères et des auteurs ecclésiastiques , dans les livres d'où elles sont tirées, elle me paroît mieux fondée, parce qu'il y a effectivement quelques-unes de ces citations, qui ne sont pas marquées avec assez d'exactitude dans les exemplaires espagnols. Mais il ne m'a pas paru qu'elles fussent en assez grand nombre , pour pouvoir dire que la plupart sont fausses ou trop générales , et pour devoir appeler cette difficulté presque insurmontable. J'ai trouvé, au contraire , en confrontant la copie espagnole avec là traduction , quola plupart de ces citations étoient presque toutes semblables dans l'une et dans l'autre : de sorte que s'il y a tant de manquemens qu'il dit dans l'espagnol , il faut nécessairement qu'ils aient passé aussi dans le français; ou si la copie française en est tout-à-fait exempte , comme il prétend, il faut que l'espagnole n'en soit pas beaucoup chargée. Je n'ose pas décider là-dessus d'une autre manière, parce que je n'ai pas vu toutes ces citations dans les auteu rs mêmes ; jugeant que c'étoit un soin plus laborieux et embarrassant, que nécessaire et utile. Mais pour celles de l'Ecriture-Sainte , qui sont en bien plus

( i ) Je l'ai trouvée depuis , et elfe est entièremen t semblable aux deux autres.

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grand nombre que celles des Pères , comme je les ai vues toutes très - exactement dans l'Ecriture môme , afin d'en pouvoir mieux prendre le sens véritable ; aussi puis je assurer qu'elles ne sont nullement exactes dans la dernière traduction. J'en ai compté dans le seul premier traité jusqu'à quarante-cinq , qui sont toutes défectueuses ; et si les soins du traducteur n'ont pas été plus heureux dans celles des Pures , il aura encore laissé à ceux qui en voudront voir les passages dans leur source , des difficultés aussi insurmontables que Celles qu'il se plaint d'avoir trouvées.

Pour moi, je n'en ai point eu d'autres à vaincre, que celles qui sont inséparables de toutes les traductions , quand on veut s'appliquer à les bien faire , et que l'auteur qu'on traduit n'a pas toutà-fait de style que l'on puisse se proposer d'imiter. Car un traducteur est obligé , non-seulement de s'attacher exactement au sens de son auteur, mais d'en conserver aussi les figures et le style, autant que le génie de la langue où l'on écrit le peut permettre. Or, le style de l'original que j'ai traduit , étant, généralement parlant , un style négligé et familier, qui descend même quelquefois jusque dans le style bas, et cc»a ne s'accommodant guère avec le goût de notre langue, je me trouvois embarrassé entre ce que je devois à l'un et à l'autre. Pour satisfaire à tout , j'ai essayé de choisir un genre d'écrire qui fut en même temps, et assez simple pour faire que le caractère de mon auteur s'y trouvât gardé , et assez soutenu ,

pour empêcher que la délicatesse de notre langue n'yparût blessée. Ceux qui se donneront la peine de conférer la traduction avec l'original, jugeront si j'ai réussi ou non , dans mon dessein. Quoiqu'il en soit , ils verront que du reste j'ai rendu trèsfidèlemeut mon auteur , sans l'altérer en rien , sans eu retrancher quoi que ce soit, et sans y rien ajouter du mien : de sorte que si celte traduction n'a rien d'ailleurs par où elle puisse être recommandable , elle pourra l'être du moius par l'exactitude et par la fidélité.

Après avoir rendu un compte succinct de ce qui regarde mon travail , je me croirois obligé de mélendre sur ce qui concerne celui de mon auteur , si la traduction de son Enitre dédicatoire aux Religieux de sa Compagnie ne suffisoit pas pour donner une notion générale du plan et de la qualité de son ouvrage. J'ajouterai seulement , pour en faire connoître aussi le mérite , que c'est un ouvrage plein des plus solides principes de la morale chrétienne , plein de l'esprit de-PEcriture et des Pères, et très-propre pour conduire toutes sortes da personnes dans la voie de la perfection. Car ceux qui , ayant le génie plus élevé que les autres , veulent être conduits par les grandes maximes et par les grandes vérités du christianisme , y rencontreront de quoi satisfaire l'élévation de leurs sentimens. Ceux sur qui les mouvemens d'une dévotion tendre et affectueuse font plus d'impression que toute autre chose, y trouveront tout ce qui peut échauffer davantage le

cœur d'un chrétien touché de l'amour de Dieu. Et ceux que Dieu veut attirer à lui par uue heureuse simplicité d'esprit , y verront une infinité d'euseignemens et d'exemples proporlionnés à leur portée et au genre de leur vocation.

Maintenant , pour dire quelque chose de l'auteur même, et pour donner encore par- là quelque idée de i'estime qu'on doit faire de son ouvrage , je rapporterai ici en peu de mots ce que les historiens de son ordre ont écrit de lui. Il naquit à Valladolid , en 1D26 , et dès l'âge de vingt ans il renonça au monde , pour se consacrera Dieu dans la Compagnie de Jésus. Après y avoir été occupé douze ou treize ans à enseiguer ia théologie morale , il fut envoyé à Monlille , dans la province de l'Andalousie , pour y être maître des novices , et pour y faire les exhortations spirituelles , que l'on a accoutumé de faire toutes les semaines , dans toutes les maisons de la Compagnie. Dans ces deux emplois, dont il s'acquitta , trente ans durant , avec tout le zèle et toute la capacité possibles , il fit voir combien il éloit savant dans la science du salut et dans la conduite des âmes; et ayant été ensuite choisi pour aller à Rome à la cinquième congrégation générale, il y donna encore des marques d'une vertu exemplaire et d'une prudence consommée. A son retour on l'envoya à Cordouc, où il eut durant douze ans la direction des choses spirituelles, c'est-à-dire), le soin de prendre connoissance de l'état intérieur de tous les religieux de la maison , et de leur aider à dé-

Iruire en eux tout ce qui seroit opposé à leur avancement dans la perfection. On le chargea encore outre cela d'y faire des exhortations, comme à Montille; et ce fut vers la fin de ces douze années , que recueillant tout ce qu'il avoit fait sur ce sujet , il en composa les six volumes que nous avons. Il ne les donna pourtantau public que longtemps après, lorsque , étaut allé h la congrégation provinciale, qui se tcnoil à Sévilîe , en 1606 , il eut ordre d'y demeurer , pour y prendre la conduite des novices , et pour y travailler en même temps à l'édition de son ouvrage. Après s'être appliqué sans relâche à ces deux choses huit ans durant , il devint si infirme , qu'il n'eut plus assez de force , pour exercer une fonction aussi pénible que celle de maître des novices , ni même pour célébrer le sacrifice de la messe. Afin cependant de ne pas demeurer privé du précieux corps de Jésus-Christ , il communioit tous les jours de la main d'un autre ; et ayant vécu encore deux ans dans cet état, enfin, le 21 février de l'année 1616, plein de jours et de bonnes œuvres, il s'endormit paisiblement dans le Seigneur, laissant à tout le monde un très-grand regret de sa perte et une très-haute opinion de sa sainteté. Il étoit grand amateur de la retraite , exact observateur des règles , ardent zélateur du salut des âmes; et il vivoit dans un si entier détachement de lui-même et de tout sentiment d'amour-propre , qu'il ne regardoit jamais que Dieu en toutes choses. Tout ce que ses occupations indispensables Iuilaissoient

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