CHAPITRE XX
D'une troisième espèce cT union très-prèjudiciable a là religion.
La troisième sorte de liaison et d'amitié est encore pire que les précédentes , et est beaucoup plus contraire a l'union et a la charité fraternelle. Par cette liaison j'entends celle qui se fait lorsque quelques particuliers se joignent ensemble pour altérer l'institut de la religion , et pour y changer des choses qui y ont été saintement établies et ordonnées. Ce que dit saint Bernard sur ce passage du Cantique : Les en fan s de ma mère ont combattu contre moi(i) ; vient parfaitement bien à notre sujet. L/épouse, par ces paroles , se plaint , au nom de l'Eglise , des maux qu'elle a soufferts de ses enfans. Ce n'est pas , dit ce grand Saint , qu'elle ne se souvienne fort bien de tout ce que les Juifs , les Gentils et les tyrans lui ont fait souffrir; mais c'est qu'elle déplore plus amèrement ce qui la touche le plus au vif; et c'est cequ' elle croit que nous devons éviter avec pins de soin , je veux dire , la guerre interne et domesti-
(i) Berv.serm. 29. sup. Cant . Filii matris raex pugnaverunt contràme. Cant. i.5.
que (1). Nous pouvons appliquer ceci a la religion dans laquelle nous sommes entrés , et qui étant un des principaux membres de EEglise, suit aussi la même route que l'Eglise a tenue. ^Sles propres enfans , dit-elle , se sont révoltés contre moi : ceux que j'avois élevés et instruits avec tant de soins et tant de peines , afin qu'ils combattissent contre le monde , et quJils convertissent les âmes a Dieu, ont tourné contre moi les armes que je leur avois données, et s'en servent pour faire la guerre à leur mère. Regardez si cela ne doit pas être sensible ; mais quelque sensible qu'il soit , il ne faut pas s'étonner que ces sortes de persécutions nous arrivent ; puisque saint François y a vu de son temps son ordre exposé , et que l'Eglise catholique n'a pas été exempte, même du vivant des apôtres , de îa persécution de ses enfans qui s'elevoient contre elle , et qui taclioient de ]a détruirepar leurs erreurs. Les membres doivent suivre leur chef, qui est Jésus- Clinst : il a marché par la voie des travaux et des sou avances ; il faut qu'ils aillent par le même chemin , afin que , comme l'or s'affine dans le creuset , les élus soient éprouvés et purifiés par les peines et par les persécutions. // est nécessaire , dit saint Paul , quil y ait des hérésies , afin que ceux qui ont
(1) Sed profectù id expressiùs plangit, quod et sentit differentiùs , quodque vigilantiiis nubis cavendum existimat, ma* lum utique iutestinuru atque domesticum. Ibid.
de bons sentimens } soient connus parmi vous {\). Il est nécessaire , dit Jésus-Christ , quil arrive des scandales ; mais malheur à celui par qui le scandale arrive (2 ) !
Saint Basile parle fort sévèrement contre ces sortes de ligues : Si quelques-uns, dit-il, se séparant volontairement des autres, font des sociétés particulières dans la société dont ils sont membres, cette sorte de liaison ne vaut rien. C'est une sédition, c'est une division , et on ne peut juger que mal de ceux qui sont unis de cette manière (3 , puisque , sous prétexte de réforme, ou sous ombre du bien de la religion , ils ne songent qu'à en altérer \es règles , et a troubler Tordre de son premier institut. C'est pourquoi il veut que ces gens-là soient premièrement avertis et corrigés en secret , et ensuite en présence de tous leurs frères , selon ce que l'Evangile nous prescrit ; mais si tout cela , continue-til , ne sert de rien , regardez - les comme des gentils et des publicains (4)- Séparez-les entièrement des autres , comme des pestiférés , de peur que la contagion ne passe plus loin , et ne se communique à tout le corps. C'est
(1) Oportet et haereses esse, ut et qui probati sunt, manifesti fiant in vobis. ). I or. M. 17.
(2) Necesse est ut veniant scandala : verurutamen vae homini illi, per quetu scandalum veDit ! Mat th. 18. 7.
(3) Si qui à reliquis suâ sponte abscissi, disjunctique, ia cœtu cœtum officiant, vitiosa hujusmodi amicitiae conciliatio est , seditio est , et divisio , et eorum qui sic coëunt , improbitatis indicium. Basil, in Consl. Mon. c. 5o.
(4 ) Sit tibisicutethuicus,et publicanus. Math. 18. 17.
ce qu'ordonne pareillement saint Ignace (i) , dans ses Constitutions ; et cela est conforme à l'esprit de saint Paul, lorsqu^écrivant aux Galates : Dieu veuille, dit-il , que ceux qui vous troublent , soient retranchés d'entre vous (2).
Il est si aisé de connoître combien le mal dont nous parlons est grand, et combien il est préjudiciable a la religion , que comme il ne faut que le mettre devant les yeux pour en faire voir l'énormité , il semble qu'il soit inutile que nous nous tourmentions davantage à l'exagérer. Mais parce que cette matière est d'une extrême importance , nous nous étendrons un peu sur ce sujets et nous rapporterons quelques raisons qui , je crois , pourront suffire non-seulement pour nous exciter à la haine de ces sortes d'unions, mais aussi pour nous en faire concevoir une juste horreur, et pour nous fortifier de plus en plus dans notre institut. Les sociétés religieuses ne sont point de l'invention des hommes : elles sont l'effet d'une disposition particulière de la providence divine ; de sorte que les choses qui ont été instituées , soit pour la conservation, soit pour l'accroissement de ces sociétés , doivent être regardées , non pas comme des inventions humaines , et des projets de quelque particulier, mais comme des projets et des inventions de
(i) P. 2. Const. c. 2. D.
(2) Utinam et abscindantur . ftii vos conturbant ! Ad G al.
Dieu. De même donc que Dieu a choisi saint François , saint Dominique , saint Ignace et les autres Saints , pour être fondateurs des ordres qu'ils ont institués ; de même il leur a inspiré les moyens dont ils se sont servi pour les établir. Il a fait encore plus : car comme les œuvres de Dieu sont parfaites (i)» Que ces institutions ne l'eussent pas été, s'il y eût manqué quelque chose , et que d'euxmêmes ils ne pouvoient pas tout prévoir ; il leur a aussi découvert tout ce qui éloit nécessaire pour le maintien et pour les progrès spirituels de leur religion. Ainsi nous voyons dans la vie de saint Ignace (2) , que sur un point très-important delétablissement de notre Compagnie, il fit une réponse pareille à celle que le père Jacques Lainez avoit faite séparément sur le même sujet ; ce qui montre bien que dans les matières les plus essentielles , qui sont comme les fondemens de notre institution , Dieu qui en est le premier auteur , a révélé , ou inspiré toutes choses à celui qu'il a choisi pour en être le chef et le principal fondateur après lui. La manière dont il composoit les Constitutions qu'il a laissées par écrit est encore une preuve de cette vérité , car combien d'oraisons et combien de larmes chaque mot doit-il lui avoir coûté , puisque seulement pour déterminer s'ilétoit à propos ou non, que nos maisons
(1) Quia perfecla Dei sunt opéra. Deut. 3a. 4- (o) Lib. 5. c. î. Vilœ S, Ign.
professes eussent quelques rentes affectées à. la fabrique de leurs églises, nous lisons (i) que pendant quarante jours de suite il offrit à Dieu le sacrifice de la Messe, et qu'il s'adonna a l'oraison avec plus de ferveur que de coutume. Par-la, il est aisé de voir qu'il faut que ces Constitutions aient été bien consultées et bien concertées avec Dieu , et qu'il en ait reçu de grandes lumières , pour choisir et pour résoudre ce qui devoit être le plus agréable à la Majesté divine. Mais quoique ce que nous avons dit puisse suffire pour prouver notre proposition. Nous a^ons encore un témoignage plus grand (2) , et afin quJon ne dise pas que nous ne rendons ce témoignage que de nous-mêmes, il est bon que nous le rapportions ici , parce qu'il est d'une extrême conséquence que nous établissions bien la solidité de ce principe.
La règle de saint François n'ayant été encore approuvée que de vive voix par Innocent III 3), et ce grand Saint voulant l'écrire pour la présenter au pape , et en obtenir une bulle de confirmation , se retira avec deux de ses compagnons sur une montagne voisine de Réate. Là , jeûnant quarante jours au pain et à l'eau, et persévérant jour et nuit dans une continuelle oraison, il composa sa règle suivant ce qu'il plut à Dieu de lui ins-
(1) Llb.\. c. 2. Ht. S. Jgn.
(a) Habenius testimonium majus his. Joan, 5. 36.
(3) In hist. Min. i. part. itb. i. c. 7,
pirer; et l'ayant ensuite apportée de la montagne , il la donna à garder au frère Elie son vicaire général , homme sage et habile selon le monde; lequel la trouvant fondée en un trop grand mépris de toutes choses, et en une humilité et une pauvreté trop excessives, la laissa perdre exprès, atin que celle-là ne pouvant être confirmée , on en dressât une autre , qui fut plus selon son gré. Saint François, qui désiroit plutôt suivre la volonté de Dieu que celle des hommes , et qui ne vouloit point s'arrêter au sentiment des sages du siècle, retournant àla même montagne , pour y faire une autre quarantaine, et y obtenir par ses jeunes et par ses prières, qu il plut à Dieu de l'inspirer de nouveau pour composer une autre règle. Frère Elie sachant son intention , se proposa de l'empêcher, et pour cet effet, ayant assemblé quelques-uns des principaux et des plus habiles de l'ordre, il leur dit que le Saint vouloit faire une règle si étroite , qu'il étoit impossible de l'observer. Là-dessus ils le prièrent , que comme vicaire général , il allât lui dire de leur part , que s'il faisoit une règle trop sé\ère, ils ne prétendoient point s'y obliger en aucune sorte. Mais frère Elie n'osant pas se charger lui seul d'une semblable commission, offrit d'aller le trouver avec eux; ils prirent tous le chemin de la montagne , où étant arrivés , ets'étant approchés de la cellule où le Saint étoit en prière , frère Elie l'appela. Le Saint ,
qui le reconnut a sa voix , sortit de sa cel Iule , et voyant tant de religieux assemblés L il lui demanda ce qu'ils vouloient. Ce sont, répondit frère Elie , les principaux membres de Tordre qui , ayant ouï dire que vous faites une nouvelle règle , et craignant que vous ne la fassiez trop austère , viennent vous protester que si cela est, vous pouvez la faire pour vous seul , et que quant a eux ils ne veulent point la suivre. Le Saint, entendant ces paroles , se jeta a genoux, et levant les yeux au ciel : Seigneur , s'écria-t-il , ne vous Favois-je pas dit, que ces gens-ci ne me croiroient pas : et aussitôt on entendit une voix du Ciel , qui dit : François , il n'y a rien de vous dans la règle ; tout ce qui y est, est de moi ; et je veux qu'elle s'observe à la lettre, à la lettre , à la lettre, sans glose, sans glose, sans glose. Je sais de quoi la foiblesse humaine est capable , et quel secours je puis et je veux lui donner. Que ceux qui ne voudront pas garder la règle sortent de l'ordre , et la laissent garder aux autres. Alors saint François se tournant vers les religieux : Avezvous ouï, leur dit -il, avez- vous ouï, avezvous ouï? voulez -vous que je vous le fasse répéter encore une fois ? Et là - dessus frère Elie et les autres , tout tremblans , hors d'euxmêmes , et pleins de confusion de leur faute , se retirèrent sans rien répliquer. Le Saint s'étant remis ensuite a composer sa règle , la fit toute semblable a celle que le Seigneur
lui avoit révélée auparavant ; après quoi il la porta a Honorius III ; et ce pape lui ayant dit qu'il latrouvoit d'une pratique très-difficile, à cause de la grande austérité et de l'extrême pauvreté à laquelle elle obligeoit:Saint Père , lui répondit le Saint , je n'ai mis en cetterègle aucune parole de mon propre mouvement ; mais c'est Jésus-Christ lui-même qui l'a composée ; et comme elle vient de lui, que lui seul connoît tout ce qui est nécessaire pour le salut des âmes, pour l'avantage des religieux , et pour le maintien de cet ordre , et que lui seul voit comme présentes toutes les" choses qui peuvent jamais arriver, et à l'Eglise en général, et a cet ordre en particulier, par conséquent je ne dois ni ne puis changer quoi que ce soit en ce qu'il a une fois établi.Le pape,touché alorsd'une particulière inspiration du ciel, confirma la règle du Saint , et lui eu fit expédier une bulle. V oiia de quelle façon Dieu a coutume de prescrire lui-même aux fondateurs des religions tout ce qu'ils insèrent dans leurs règles.C'est ainsi qu'il le prescrivit à saint Ignace ; et nous en avons une preuve encore beaucoup plus^ authentique quela précédente; puisque même, il y a deux bulles apostoliques de Grégoire XÏII , qui en font une mention particulière. Après que dans l'une et dans l'autre il a premièrement rapporté ce qui est de notre institut , et spécialement les choses qui sembloient recevoir quelque difficulté , et qu il
sayoit qui arrêtaient quelques personnes ; même de la Compagnie , il ajoute expressément ces termes formels : C'est pourquoi le même Ignace, par inspiration divine , a juçé que c'étoit ainsi qu'il falloit disposer le corps de la société dans ses membres , dans son ordre et dans ses degrés (i .Pourroit-on dire plus clairement , que sa règle lui avoit été inspirée de Dieu même ?
Cela donc supposé, venons maintenant au point, et entrons en discussion avec ceux qui voudroient fairedes assemblées particulières, pour altérer l'institut de notre Compagnie,et les cboses qui ont été établies par notre saint fondateur. \e trouvez- vous pas que c'est un orgueil insupportable a un particulier , que de présumer de lui-même et de son propre jugement , jusqu'à oser dire : Le chemin que saint Ignace nous a marqué clans ses Constitutions , n'est pas bon ; il >dut mieux que nous prenions une antre route , qui me semble meilleure. Sans doute il seroit difficile d'imaginer une plus grande folie que cellelà ; et cela se comprendra encore mieux par une autre espèce de folie, dont l'exemple servira à éclaircir toujours davautage ce que nous venons de dire de la première.L'hérésie est certainement un des plus grands maux et des plus grands péchés qui puissent arriver dans l'église de Dieu. Je n'examine pas
p/jLQUa-î.r°Ptr soc}eiatis corPus* « sua membra, ordinem nendum8 Cm gDatiUS ' divin° iDStinctu ' i,à duxit <*isPo-
CHÀRIT& FRATERNELLE. ^n T
maintenant s'il peut y avoir quelque autre péché plus grand, parce qu'il est constant que haïr formellement Dieu , en seroit un beaucoup plus énorme. Mais comme il est trèsrare qu'il se rencontre de ces sortes de péchés parmi les hommes, et que ce n'est presque qu'en enfer qu'ils se commettent, je dis que de tous les péchés auxquels les hommes sont communément sujets, on tient que le plus grand est l'hérésie , par laquelle on se sépare de l'Eglise. Et sans doute cette opinion est très-bien fondée , puisque, sans parler que l'hérésie renverse le fondement de la religion chrétienne, qui est la foi , et sans rien dire de plusieurs autres raisons qu'on allègue, n'est-ce pas un orgueil qui passe l'imagination , que d'avoir une si haute opinion de soi-même , et d'être si aheurté a son propre sens , qu'on tienne pour plus véritable ce qu'on se sera mis une fois inconsidérément dans la tête , que tout ce qui a été décidé par l'Eglise romaine, approuvé par tant de conciles, suivi par tant de personnes éminentes en sainteté et en doctrine , cimenté par le sang de tant de milliers de martyrs, et confirmé par un si grand nombre de miracles ? Quelle folie plus grande , quel orgueil plus insupportable , et quel aveuglement pins étrange peut-on concevoir , que depréférer a tout cela, ou ses propres visions, ou celles de Luther, et de croire sur sa bonne foi, un apostat , un homme de mœurs cor-
fy]% PART. I. TRAITÉ IV. CHAP. XX.
rompues, un coneubinaire, un sacrilège ? On en fait presque autant en quelque manière , quand on préfère son jugeaient particulier au jugement de celui que Dieu a choisi pour être le chef et le fondateur d'une grande Compagnie , et qu'on se persuade que le chemin qu'on a trouvé , est meilleur que celui qui lui a été inspiré et révélé de Dieu même. Cette présomption est diabolique. Quoi,Dieu auroit caché à saint Ignace , qu'il a élu pour chef et pour fondateur de cette Compagnie, le chemin qu'il faut tenir pour la bien conduire, et il vous Tauroit découvert a vous? Cela seul ne suflit-il pas pour vous faire connoître que c'est une tromperie et une illusion du démon , qui voudroit que vous lui servissiez d'instrument pour faire la guerre à une Compagnie dont il est l'ennemi irréconciliable, et pour troubler la paix et l'union de votre religion , comme il s'est servi d'un hérétique pour troubler la paix de l'Eglise? Mais je ne prétends , direz-vous , que la réforme de la religion. Vous vous trompez ; et le démon , comme père du mensonge ., vous aveugle d'un prétexte faux et spécieux. Ce n'est pas la vouloir la réforme de la Compagnie , c'est en vouloir la destruction et la ruine. Et que l'on remarque bien ce que je dis; car ce n'est point une exagération, mais une vérité très-claire et très-infaillible. On réforme une religion , lorsque s'étant* démentie de sa première institution , on
tâche de la remettre clans la pureté de sorr principe, et d'y faire observer les règles que son fondateur y a laissées. Cette manière est louable et sainte, et a été pratiquée avec succès clans plusieurs religions qui ont été ainsi rétablies clans l'innocence et clans la sévérité de leur origine. Mais vouloir changer l'ancien institut ; vouloir quitter la route que notre fondateur, étant inspiré de Dieu, nous a enseignée, et vouloir en prendre une différente , ce n'est plus vouloir réformer la religion ; c'est vouloir la détruire et la renverser; c'est vouloir sur ses débris en bâtir une autre à votre mode et a votre fantaisie , comme frère Elieprétendoit faire dansla religion de saint François. Cette sorte de pensée ne provient donc point de l'esprit de Dieu , et ne peut être que l'effet de la suggestion du démon.
Lorsque dans le concile de Trente on parla de réformer les religions , et que l'on eut fait à ce sujet quelques décrets très-utiles et très-saints , le père Jacques Laincz, général de notre Compagnie , représenta aux Pères du concile, que ces sortes de décrets sembloientne devoir point avoir lieu pour ce qui regardoit la Compagnie de Jésus, parce* que c'étoit un nouveau corps distingué desautres religieux , et qui avoit sa façon de se gouverner particulière , approuvée par îe saint siège ; que par la miséricorde de Dieu y la Compagnie ne s'étoit aucunement relâchée
de T exactitude de sa règle et de sa première institution ; et qu'ainsi si on la comprenoit dans ces décrets , ce ne seroit pas la réformer , mais la détruire. Cette raison fut goûtée et approuvée par le Concile , qui fit a cette occasion la réponse qui se lit dans la Session vingt-cinquième en ces termes: L'intention toutefois du Concile n'est pas de rien innover , par ces décrets dans la religion des clercs de la compagnie de Jésus 9 ni d'empêcher qu'ils continuent à servir le Seigneur et son Eglise j, suivant leur pieuse institution , approuvée parle saint Siège (i). Le concile de Trente n'aura donc pas voulu entreprendre de rien changer dans l'institution et dans la conduite que Dieu a prescrite à la Compagnie de Jésus, par le moyen de saint Ignace ; au contraire , il l'aura approuvée et confirmée , ainsi qn'avoit fait le saint Siège ; et vous , par je ne sais quelles raisons et quelles considérations humaines que vous vous êtes mises dans l'esprit, vous oserez vous mêler de vouloir l'altérer, et d'en cliangerles Constitutions î
Marcel Cervin, cardinal de sainte-Croix, qui fut depuis pape, sous le nom de Marcel II, avoir bien une autre estime de notre institut, et portoit Lien un autre respect à notre saint
(T Prr haectamen sancta synodus non intendit aliquid innovare, aut prohibere quin religio clericorum societatis Jesu , justa pium eorum institutum ,à sanctà sede apostolicâ approbatum, Domino et ejus Ecclesiae inservire possit. Conc, Trid. Scss. 20. Dccrcto de Rcform. Reg . c. 26.
fondateur (i). Quelque temps avant que d'être élevé au pontificat , il eut une grande dispute avec le père 01a ve, un des plus célèbres théologiens de la Compagnie , au sujet d'une de nos constitutions (2) , qui ne veut pas que qui que ce soit d'entre nous puisse recevoir aucune dignité hors de la Compagnie , s'il n'y est contraint par le pape , en vertu de l'obéissance, et sous peine de péché. Le général même n'a pas le pouvoir de l'y obliger , si ce n'est par ordre du pape ; et cette constitution est si religieusement gardée parmi nous , que dans la profession on en fait un vœu particulier. Le cardinal donc prétendoit que la Compagnie rendroit un plus grand service à l'Eglise de Dieu , en lui donnant de bons évêques, qu'en ne lui donnant que de bons prédicateurs et de bons confesseurs, et. que le fruit qui en reviendroit en seroit d'autant plus grand, qu'un évêque a plus de pouvoir qu'un simple prêtre. Il alléguoit encore plusieurs autres raisons sur ce sujet, auxquelles le père Olave répondoit en substance, que le plus grand service que la compagnie pouvoit rendre a l'Eglise, c'étoit de se maintenir dans l'humilité et dans la pureté de son institution , pour être plus longtemps capable de la bien servir. Et comme enfin le cardinal, croyant que ses raisons étoient meilleures , persistoit dans son opi-
(1) Lib. 3. c. i5. VHœ S. Ign.
(a) 10. p. Const. §. 6,
nion : Si mes raisons, ajouta le père Olave, ne suffisent pas pour vous convaincre et pour vous faire changer d'avis, la seule autorité de notre fondateur nous suffit , pour croire que son sentiment est le meilleur. Je me rends maintenant, lui repartit alors le cardinal, et j'avoue que vous avez raison , parce que quoiqu'il semble que la raison soit entièrement de mon côté, cependant l'autorité de votre fondateur est d'un plus grand poids dans cette occasion, que toutes les raisons du monde, ou, pour mieux dire, la raison même veut que cela soit de la sorte. Car puisqu'il a été choisi de Dieu, pour établir dans l'Eglise une religion comme la vôtre, pour l'étendre par tout le monde au profit de tant d'ames , et pour la gouverner avec tant d'esprit et de prudence , il est encore a présumer* et même cela ne peut être autrement , que Dieu a révélé lui-même la manière dont il veut que cette religion le serve , et de quelle sorte il faut qu'elle se maintienne. Que si un <?rand personnage a pu, contre les propres lumières de sa raison , avoir une si grande soumission d'esprit, à combien plus juste titre , nous qui sommes religieux, et qui sommes obligés d'être enfans d'obéissance, devous-nous soumettre notre jugement, lorsque nous voyons qu'une chose a e'té établie par les règles et par les Constitutions de la Compagnie, et qu'elle a été ordonnée par celui que Dieu a voulu nous donner pour
CHARITÉ FRATERNELLE. fyy]
chef et pour fonda leur? Mais tontes ces constitutions et toutes ces règles ayant été approuvées et confirmées par tous les souverains pontifes qui sont venus ensuite, et par le sacré concile de Trente ; et la Compagnie , depuis que nous les observons, ayant reçu tant de grâces de Dieu, et fait de si grands fruits dans les âmes , qui oseroit après cela songer seulement à vouloir en altérer les statuts et la conduite? Ne transgressez pas, dit le Sage, les bornes anciennes , que vos pères ont établies (i).
Mais afin que la présomption de ceux qui pourroient former la pensée d'un tel attentat, Fut encore réprimée par tout ce qu'il y a de plus fort et de plus inviolable dans l'Eglise, Grégaire XIII , dans la bulle qui commence : ulscendente Domino, après avoir approuvé et confirmé de nouveau l'institution de la Compagnie , la forme établie pour sa conduite , et quelques points en particulier, qui pouvoient donner lieu a quelques esprits de taire des difficultés , défend à toutes personnes, de quelque condition et de quelque prééminence qu'elles soient, (sous peine d'excommunication , latœ senlentiœ , et d'incapacité et privation d'ofiiee et de bénéfice, ipso facto, sans aucune autre déclaration,) d'attaquer ou de contredire aucune partie de l'institut ou des constitutions de la Compagnie, directe-
'0 Ne transgrecliar:? Icrnûacs antiques qnos posuerant pa- |fél lui. Prov, 22. 28.
ment ou indirectement , ou sous prétexte de disputer ou de vouloir s'éclaircir de la vérité; et en cas qu'il se présente quelque doute sur ce sujet, il déclare que sa volonté est qu'on en consulte le saint Siège ou le général de la Compagnie, ou ceux que legénéral commettra pour cet effet , sans qu'aucune autre personne puisse s'en entremettre. Grégoire XIV a ordonné la même chose , encore plus amplement et en termes plus forts et plus exprès dans une bulle qu'il fit expédier sur ce même sujet, et qui commence : Ecclesiœ cathollcœ^ considérant , dit-il, qu'il seroit d'un extrême préjudice à la discipline religieuse et a la perfection spirituelle, et d'un grand trouble à tout le corps de la religion , si ce qui a été si saintement statué par les fondateurs , reçu et approuvé plusieurs fois par la même religion dans ses congrégations générales , et qui pkis est , établi et confirmé par le saint Siège , venoit à être changé ou altéré le moins du monde , ou attaqué sous quelque prétexte que ce fût. Nous , en renouvelant la constitution de Grégoire XIII , notre prédécesseur, et toutes les peines qui y sont contenues, défendons par ces présentes , en vertu de la sainte obéissance, à toutes personnes, de quelque état et de quelque condition qu'elles soient, et a tous ecclésiastiques ou séculiers , à tous religieux } et a ceux même de la Compagnie de Jésus, sous peine d'excommunication, latœ sententiœ , d'exclusion de toute sorte
de charge et de dignité ecclésiastiqne , et de privation de voix active et passive , (desquelles peines, qui seront encourues, ipso facto, sans autre déclaration, nous réservons la connoissance au saint Siège apostolique) d'attaquer ou de contredire aucune partie de l'institut, ou des constitutions et des décrets delà Compagnie, directement ou indirectement , sous couleur d'un grand bien , ou sous ombre de z.cl© , ou sous tel autre prétexte que ce puisse être. À tout cela , il ajoute encore un point très-essentiel , défendant également et de rien proposer et de donner aucun mémorial sur ce sujet, pour y faire ajouter, ôter ou changer quelque chose, si ce n'est ou au pape , soit immédiatement , soit par l'entremise d'un nonce ou d'un légat apostolique, ou au supérieur général , ou a. la congrégation générale de la Compagnie. Paul Y, dau5 uue bulle qu'il fit expédier en 1606, pour la confirmation de l'institution et des privilèges de la Compagnie , fait une mention particulière de ces deux constitutions de Grégoire XIII et de Grégoire XIV, les approuve et en autorise de nouveau le contenu. On peut donc voir par-la comment toutes choses sont maintenant fondées et cimentées dans la Compagnie , puisque ni personne du corps de la Compagnie , ni aucun autre religieux; ni enfin aucun clerc ou laïque, de quelque état , dignité, condition ou prééminence qu'il puisse être , ne peut
entreprendre d'y rien altérer , sans tomber au même instant en de grandes peines , et sans encourir aussitôt F excommunication majeure. Concluons par les mêmes paroles par lesquelles l'Apôtre finit sa seconde épître aux Corinthiens : Du reste , mes frères a .réjouissez-vous , soyez parfaits, encouragez* 'vous les uns les autres , ayez tous un même sentiment , une même volonté ; vivez dans la paix ^ et le Dieu de pair et de dilection demeurera éternellement avec vous (i).
(i) De caetero, fratres gaudete. perfecti estotc, exhorta* tmni, idem sapite , pacem habete , et Deas pacis et dilectionb erit vobiscum. 2. Cor, i3. 11.