CHAPITRE XIX
De la seconde espèce d'amitié qu'il faut éviter*
Il y a une autre espèce d'amitiés particulières qui sont différentes des premières , parce qu'elles ont un but différent ; mais qui ne sont pas moins préjudiciables au bien de la communauté , et a l'union et a la charité fraternelles. C'est lorsque quelqu'un désirant, de se distinguer dans la religion, de s'avancer dans les charges , et de se mettre en considération et en estime, se joint et se lie avec ceux qu'il s'imagine pouvoir servir a ses fins. Cassien dil (i) que les grandes maladies de l'ame se forment peu à peu , comme les grandes maladies du corps. Nous allons expliquer maintenant comment celle-ci se forme dans l'ame d'un jeune religieux, par quelle
(i) Castian. Coll. S. /1b, Theod.
voie elle y entre , et par quels moyens elle vient ensuite a le corrompre et à le perdre. Un religieux, par exemple, sort du noviciat, après y avoir fait, parla miséricorde de Dieu, un progrès considérable dansla vertu; et il en sort avec une haute estime et avec une extrême affection pour les choses spirituelles. On l'envoie de là en quelque collège , pour y achever entièrement ses études : et dès-lors l'attachement qu'il y a, fait qu'il commence à se relâcher dans les exercices spirituels ; qu'il en retranche une partie , on ne les fait plus que par coutume et par manière d'acquit; et qu'ainsi il n'en tireplus aucun fruit pour son avancement dans la perfection. Il continue quelque temps de cette sorte ; et comme d'un côté les armes spirituelles lui manquent, a cause qu'il s'acquitte mal de ses exercices de piété, et que de l'autre la science lui enfle l'esprit (i) ; il arrive que l'estime des lettres humaines et la réputation qu'elles donnent augmentant toujours insensiblement en lui , l'amour de l'humilité et de la vertu y diminue. Voila la porte par où entre ordinairement tout le désordre ; voilà ce qui détourne les jeunes religieux de la bonne voie , et à quoi l'on ne peut jamais apporter trop de précaution. Us laissent détruire en eux peu a peu l'estime qu'ils avoient auparavant de l'humilité, delà mortification, de l'obéissance et de tout ce qui concerne leur progrès spirituel ; et se préoccupant tous
(i) i. Cor. 8. :.
les jours de plus en plus du mérite des sciences humaines et de l'avantage qu'il y a à s'y rendre habiles , ils s'imaginent que c'est par-là qu'ils doivent tâcher de s'avancer et de devenir recommandables. Ils commencent ensuite à prendre leurs mesures, pour arriver à leur but , font tout ce qu'ils peuvent , pour se mettre en réputation de gens d'esprit; ne songent qu'à bien soutenir une thèse , ou à sortir avec honneur de quelque autre action publique ; et ne respirant qu'après de pareilles choses , ils cherchent à toute heure des occasions de paroître, peut-être même de détruire dans l'opinion du monde , ceux qui pourroient disputer de savoir et d'érudition avec eux. De la enfin passant encore plus loin , ils essaient de gagner les bonnes grâces de tous ceux qu'ils s'imaginent pouvoir les servir et les appuyer auprès des supérieurs , et ils contractent amitié avec eux , dans la seule vue d'acquérir de la réputation , de s'élever et de les trouver favorables dans toutes les occasions.
C'est là une des plus pernicieuses choses qui puissent arriver dans la religion, et l'une des plus contraires à l'union et à la charité. Car que peut-on s'imaginer de pis, que de voir l'ambition introduite dans la compagnie , et d'y entendre dire qu'il faut que chacun songe à soi et s'aide du mieux qu'il pourra, que l'on s'y gouverne comme dans le monde, et que par conséquent il faut s'em-
Ï>resser, si Ton ne veut pas demeurer dans 'oubli et dans le mépris? Dieu, par sa miséricorde, nous préserve qu'on tienne jamais de tels discours parmi nous, et qu'il s'y rencontre des gens assez malheureux pour commencer a répandre un si dangereux poison dan^ le cœur de ceux qui vivent dans la candeur et dans l'innocence. Ces sortes de sentimens sont très-éloignés de l'esprit de notre institution et delà simplicité religieuse; c'est pourquoi saint Ignace nousrecommande dans ses Constitutions ( i ) , de nous appliquer surtout aux vertus solides et aux choses spirituelles, et d'en faire plus d'estime que des sciences humaines et de tous les autres talens , ou naturels , ou acquis. Gardez-vous donc bien de vous laisser séduire par le vieux serpent , et de vous persuader qu'en transgressant les comman démens , et en mangeant du fruit défendu , vous serez comme des Dieux (2) : gardez-vous de vous mettre dans l'esprit que vous vous avancerez par-là, et que vous serez honoré et estimé : quoi qu'il vous dise et quoi qu'il vous promette, il ment à son ordinaire , et si vous lui ajoutiez foi , il ne vous en revien droit enfin que de la confusion et du mépris. Mais si vous suivez le chemin de la vertu, et que vous préferiez votre avancement spirituel à tout le reste , vous profiterez de toute manière ; parce que
(1) 1, p. Const. §. 2. Reg. 16. sttm.
(2) Eritis sicut Dii. Gen. 3. 5.
Dieu versant alors sur vous toute sorte de grâces en abondance , vous aurez l'avantage d'acquérir en même temps et la perfection k k quelle vous aspirez , et l'honneur auquel vous n'aspirez pas ; ainsi vous serez également estimé de Dieu et des hommes.
Nous avons un grand exemple de ce que je dis dans le troisième livre des Rois. La Sainte Ecriture rapporte que Dieu étant apparu a Salomon , lui dit, qu'il lui demandât ce qu'il voudroit , et qu'il le lui donne» roit. Et Salomon ayant demandé l'esprit de discernement et de sagesse : Cette demande, ajoutel'Ecriture, plut tellement au Seigneur, quil dit à Salomon : Parce que vous m'avez demandé une chose de cette nature , et que vous n avez demandé ni une longue vie , ni de grandes richesses , ni la mort de vos ennemis ; mais que vous avez seulement demandé la sagesse , pour juger avec discernement , je vous accorde ce que vous avez souhaité , et je vous donne Vesprit de sagesse et d'intelligence i en sorte quil ny a jamais eu personne avant vous qui vous ait été semblable j, et quil ne viendra personne après vous qui le soit (i\ Mais ce qui fait particulièrement
(1) Plaeuit ergô sermo coràm Domino , quod Salomon postulùïse.t hujuscemodi rem. El dixit Dorninus Salomoni : Quia postulàsti verbum hoc, et non petisti tibi dies multos, nec divitias, aut animas inimicoruni tuorutn , sed postulàsti tibi sapientiam ad disctrnendum jwdicium , ecce feci tibi secuodura .«crmones tnos, et dedi tibi cor sapiens et intelligeos , in tantum ut Dallas antè te similis tui fuerit, ncc po$t te «urrecturus si t. 3. Rcç. 10. et scf.
a notre sujet, c'est que le choix que Salomon avoit fait, en demandant la sagesse , fut si agréable a Dieu , que non-seulement il lui accorda la sagesse qu'il avoit demandée, mais qu'il lui donna encore d'autres avantages qu'il ne demandoit pas. Je vous donne aussi, dit-il , les autres choses que vous navez pas demandées ; savoir les richesses et la gloire : de manière qu aucun roi ne vous a jamais égalé dans tous les siècles passés (i). C'est ainsi que Dieu en usera envers vous , si vous faites un bon choix , et que vous vous atta chiez à lui demander la véritable sagesse , c'est-à-dire , les véritables vertus d'un chrétien et d'un religieux. Il vous les accordera , car vous ne sauriez lui faire une demande plus agréable , et il fera encore de plus, que vous serez estimé et honoré de vos frères. Nous voyons tous les jours, par expérience , que ceux qui prennent ce parti acquièrent également la grâce de Dieu et l'estime des hommes : car la parole de Jésus-Christ est infaillible : Que celui qui s'humiliera , sera exalté (i). Plus vous vous abaisserez , plus vous serez élevé ; et la gloire qui est attachée a la sainteté de la vie , comme l'ombre Test au corps , ne vous suivra jamais davantage , que lorsque vous la fuirez le plus. Ceux , au contraire , qui se repaissent
(1) Sed et hjec , quae non poslulàsti , dedi tibi : divitias gcilicet , et gloriam , ut nemo fucrit similis iuijn regibus euceti* retrô diebua. Ibid. i3.
(») Qui se humiliât exallabitur. Luc. H-l>« T.I. 39
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d'air , comme les caméléons , et qui se nourrissent et s'enflent du vent de la vaine gloire, plus ils rechercheront l'estime et l'approbation des hommes , moins ils parviendront à l'acquérir. Il arrivera même que ce qu'ils auront cru devoir le plus contribuer a leur élévation , ne servira qu'à leur abaissement , et qu'ils tomberont dans le mépris par les mêmes voies qu'ils auront tenues pour s'acquérir de la réputation et de l'estime. Car ils sont bien reconnus pour des gens superbes et inquiets , et qui ne sont propres qu'à troubler la paix, de la religion ; et alors pour achever de les couvrir de confusion , il ne manque plus que de les retrancher comme des membres pourris , de crainte qu'ils n'infectent et qu'ils ne corrompent les autres.
Mais pour revenir à notre sujet , je dis que comme dans la religion nous devons être entièrement dépouillés de toute sorte d'ambition, aussi devons-nous l'être pareillement de toutes les amitiés particulières qui se contractent dans cette vue. Il ne faut pas que nous soyons attachés à personne , ni que l'on entende dire parmi nous : Pour moi , je suis à Paul, et moi àA'ollon , et moi à Cëphas (î). Il ne faut tenir ni pour celui-ci ni pour celui-là , il faut tenir seulement pour son supérieur; c'est avec lui qu'on doit être
(i) Ego quidem sum Pauli:Ego autem Apollo : Ego verô Cephac. i. Cor.-i. 12.
CHARITÉ FRATERNELLE. /±5g
uni ; mais on ne doit point avoir de liaison particulière avec un autre. Nous n'avons que faire de parrains , ni de protecteurs dans la religion ; nous n'avons pas besoin d'y faire la cour a personne , ni de nous y insinuer auprès de personne par des flatteries : et comme nous n'y sommes point entrés pour y faire notre fortune , mais seulement pour y faire notre salut , nous ne devons aussi y avoir aucune prétention que celle-là. Soyez bon religieux ; appliquez-vous sérieusement à ce qui est de votre devoir , et à ce qui regarde la fin que vous avez eue en vue en renonçant au monde , et vous n'aurez besoin que de Dieu. Il n'y a que ceux qui vivent de cette sorte qui puissent trouver la paix et le repos dans la religion : les autres n'y sont jamais en tranquillité, et eux-mêmes l'éprouvent et le confessent assez. Un religieux devroit avoir honte de passer pour un homme qui cherche des protecteurs, et qui tâche de s'insinuer dans les bonnes grâces des uns et des autres , pour en être soutenu : car c'est une marque qu'il se sent trop de foiblesse , pour pouvoir se maintenir de lui-même. L ne maison qui a besoin dJêtre étayée , est en danger de tomber : un arbre qu'il faut soutenir avec des perches, est encore bien foible, et n'a jeté que des racines peu profondes. De même , si vous cherchez des appuis, si vous avez besoin de gens qui vous soutiennent , vous êtes encore bien foible , et vour
n'êtes giières bien enraciné dans la vertu r ni même dans la religion. C'est pourquoi le père Aquaviva, général de notre Compagnie, avertit particulièrement les jeunes religieux (i) de ne point chercher l'appui et la protection des anciens , et recommande de même aux anciens de ne point se charger de la protection de personne en particulier. Ils ne doivent point vouloir non plus qu'on les recherche , ou qu'on s'adresse a eux pour se prévaloir de leur crédit , ni offrir aux autres de les servir et de les protéger dans les occasions; encore moins se faire honneur d'avoir beaucoup de gens qui aient recours a eux ; ou si Ton y manque , s'en offenser , s'imaginer qu'on les néglige , ou qu'on les méprise , et taxer , peut-être a cause de cela , leur frère d'être trop suffisant et trop resserré. Bien loin qu'il soit blâmable d'en user de cette sorte , c'est en cela quïl est le plus a louer ; c'est en cela qu il vit selon le véritable esprit de dé ta* chement qu'on doit avoir dans la religion : faire autrement , c'est agir comme des gens du monde, et se gouverner selon les maximes du siècle. Que si quelqu'un se plaint de vous pour ce sujet , il se plaint de ce que vous êtes vertueux , et de ce que demeurant dans les termes d'un bon religieux, vous êtes entièrement éloigné de tout ce qui est contraire aux sentimens de la religion. Dieu
(1) Claud. Aquavka, in iiistrticl. schol. §. 3.
CHARITÉ FRATERNELLE. /fil
veuille qu'on ne fasse jamais aucune autre plainte de votre conduite.
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