‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 7 sur 67 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Que les tentations seivent a nous rendre plus soigneux et plus fervens .

Un autre avantage que la tentation porte avec elle, c'est qu'elle nous rend plus attentifs à nos obligations , nous empêche de nous relâcher, et nous fait tenir sur nos gardes , comme des gens qui sont à toute heure sur le point de combattre. De même qu'une longue paix rend les hommes négligens , qu'elle leur ôte les forces et leur amollit le courage ; de même l'exercice de la guerre les rend vigilans , hardis et robustes. C'est pourquoi Caton soutint dans le sénat, qu'il ne falloit point ruiner Cartilage, de peur que les Romains ne se perdissent ensuite dans l'oisiveté de la paix. Et malheur, dit-il, a Rome , si une fois Cartilage n'est plus (i) ! Les Lacé-

(i) Carthaginem non delendam , ne Romani otio et torpore langaerent. Vœ, inquit, Romae, si Carthago non steterit, Paul Manut. in Apoph. p. n3. 91. s4.

démoniens a voient les mêmes sentimens touchant leurs ennemis ; car un de leurs rois ayant proposé d'exterminer entièrementune ville avec laquelle ils étoient continuellement en guerre, les éphores s'y opposèrent , et dirent qu'ils ne souffriraient point qu'on brisât la pierre de meule qui servoit a aiguiser la vertu et le courage de leurs concitoyens. C'est ainsi qu'ils appeloient la ville ennemie qui les tenoit continuellement en haleine, et qui leur donnoit des alarmes à toute heure; et c'est ainsi qu'ils croj oient que rien ne leur étoit plus préjudiciable que le défaut des occasions de combattre et de sesignaler.il en est de même dans les choses du salut : le défaut des tentations jette les hommes dans la nonchalance et dans le relâchement ; au lieu que les tentations les rendent plus soigneux et plus vigilans , et réveillent leur ferveur et leur courage. Un religieux, par exemple, s'est laissé tomber dans un état de nonchalance, qui le rend négligent pour tous ses devoirs et ses exercices ; plus de cilice, plus de discipline , il s'endort a l'oraison, n'obéit que lâchement, et ne cherche qu'à se faire des amusemens et des entretiens. La-dessus il survient une.tentation'violente, dans laquelle il a besoin de recourir a Dieu et aux remèdes ; alors il se réveille de son assoupissement , et reprend des forces et de la ferveur, pour la mortification et pour la prière. C'est même un proverbe parmi les gens du mon-

DES TENTATIONS. fô

de , qne pour apprendre à prier Dieu, il faut se faire matelot; et cela ne veut-il pas dire que la nécessité et le péril sont de grands moyens pour nous obligera avoir recours a Dieu ? C'est dans cette vue, dit saint Chrysostôme , et dans celle de notre avancement spirituel , que Dieu permet les tentations ; car lorsqu'il nous voit tomber dans la nonchalance et dans la tiédeur , nous retirer du commerce que nous avons avec lui dans l'oraison , et ne faire plus tant d'état des choses spirituelles , il s'éloigne un peu de nous, pour nous obliger par-là a retourner à lui avec plus d'ardeur. Quand le démon , dit-il ailleurs, porte la terreur et l'épouvante dans notre ame, alors nous devenons plus fidèles , nous reconnoissons notre foiblesse , et nous nous jetons entièrement entre les bras de Dieu ( i ).

Ainsi , bien loin que les tentations soient pour nous un empêchement et un obstacle à marcher dans le chemin de la vertu, elles nous y aident, au contraire. C'est pourquoi saint Paul , parlant de la tentation , et voulant la désigner par une expression figurée , ne se sert pas des termes dJépée ou de lance , mais de celui d'aiguillon : L'aiguillon de

(1) Cùm enim nos ad torporem déclinantes viderit , et ab ipsius familiaritate resilientes , et spiritualium nullam rationem facientes , paululùm nos derelinquit, ut ità castigati, ad îpsum studiosiùs redeamus. Quandô malignus ille perterret nos atque perturbât , tùnc frugi efficimur : tùnc nosmetipso.5 aguoscimus : tùnc ad Deum omni studio recurrimus. Chrys» hom.Ji,udPoP. Antioch, t. 5. /. i. deProv,

la chair } dit-il, ma été donné (i). Pour marquer que comme l'aiguillon n'est pas fait pour blesser et pour tuer, mais seulement pour exciter à marcher plus vite, aussi la tentation ne nous est pas donnée pour notre perte , mais pour notre avancement , et pour réveiller notre ferveur; et en cela elle est utile à ceux mêmes qui ont déjà fait le plus de progrès dans la vertu. Car, de même que quelque bon et quelque vigoureux que soit un cheval, il va toujours mieux quand il sent l'éperon; de même , quelque parfaits que soient les serviteurs de Dieu , ils courent toujours plus légèrement dans la voie du Seigneur, quand ils se sentent pressés par l'aiguillon de la tentation.

L'intention du démon dans la tentation est maux aise, dit saint Grégoire (2); mais celle de Dieu est bonne. C'est ainsi que les sangsues qu'on applique à un malade , lui suceroient tout le sang jusqu'à la dernière goutte si elles pouvoient; cependant le médecin ne s'en sert que pour tirer le sang corrompu. Semblablement , lorsqu'on met le feu à une plaie, l'activité du feu tend à brûler aussi bien la chair vive que l'autre, mais l'intention du chirurgien la détermine à n'agir qu'où il faut, et à guérir. La vue du démon dans la tentation est à la vérité de détruire la vertu dans notre cœur , et de

(1) Datus est mihi stimulus carnis. a. Cor. 12. 17.

(2) Greg. I. Mor. 2. c. 6.

nous ravir le mérite et la récompense de nos bonnes œuvres; mais la vue de Dieu est en cela toute opposée a la sienne. Les pierres que le démon nous jette pour nous accabler, Dieu les cbange en pierres précieuses, pour nous en composer une couronne de gloire. Les Juifs lapident Saint Etienne, et ne respirent que sa mort, et c'est alors qu'il voit les cieux ouverts , et le Fils de Dieu , qui l'appelle.

Gerson remarque (i) à ce sujet une chose qui doit être de grande consolation pour nous. Il dit que c'est l'opinion des saints Pères, que quoique dans le temps de la tentation , on commette quelques fautes légères, et qu'on croie y avoir donné occasion par quelque négligence ; cependant , la patience et la résignation avec laquelle on aura d'ailleurs souffert cette épreuve,larésistance qu'on aura apportée aux attaques de la tentation, et les efforts qu'on aura faits pour la vaincre , non-seulement effacent toutes ces sortes de fautes et de négligences , mais font que Ton augmente en grâce et en mérite devant Dieu, suivant ces paroles de l'Apôtre .Dieu vous fera tirer avantage de la tentation (2). Lorsqu'une mère ou une nourrice veut apprendre à marcher à un enfant , elles'écarteun peu de lui , et puis l'appelle ; il tremble alors et n'ose avancer : cependant elle le laisse, au hasard

[*\ Gers, tract, contra pusillanim.

(2) Facîet etiàm cum tentatione proventum. i.Lor 10. 15.

même quelquefois de le voir tomber, croyant que c'est pour lui un moindre mal, que de ne savoir pas marcher. Dieu en use de la même sorte avec nous. Je suis, dit-il, comme le père nourricier d Ephraïm (i) : ces chutes légères , ces fautes que vous croyez avoir commises , il les compte pour rien en comparaison du profit que vous retirez des tentations en y résistant.

Blosius rapporte (2) , que sainte Gertrude s'afîligeant un jour amèrement d'un défaut auquel elle étoit sujette, et demandant instamment a Dieu de l'en délivrer, le Seigneur lui répondit avec une extrême bonté : Pourquoi voulez-vous , ma fille , me priver dune grande gloire , et vous d'une grande récompense ? Toutes les fois que reconnoissant ce défaut en vous, vous vous proposez de vous en corriger à l'avenir , c'est un nouveau mérite que vous acquérez , et toutes les fois qu'on tâche de surmonter quelque défaut pour l'amour de moi , on me fait le même honneur qu'un brave soldat fait a son roi , en combattant courageusement contre les ennemis, et s'efforçant'de les vaincre.

(1) Et ego quasi nutritius Epbraim» Osée, il, 3.

(2) C. 4. Monit. spirit.

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