‹ Pratique de la perfection chrétienne (volume 4)Chapitre 9 sur 67 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Que les tentations nous servent de leçon et pour 7ious y et pour les autres. "I

Un autre profit que peuvent tirer des tentations ceux qui sont employés à la direction des âmes , c'est que leur faisant éprouver en eux-mêmes ce qu'ils doivent voir ensuite dans les autres , ils apprennent par-là comment ils doivent se gouverner. Car il n'y a point , dit-on , de meilleur chirurgien, qu'un liomme qui a été souvent blessé: de sorte que comme celui qui est exercé dans cette milice spirituelle , connoît par lui-même tous les artifices du démon , et que l'expérience est un grand maître , il devient beaucoup plus habile dans la conduite du prochain. Ceux qui ont' été sur mer, dit l'Ecclésiastique, con* noissent les dangers quon y court (2). Et ne

(•) Su fficit tibi gratia mea , nàm virtus in infnmitate ptrficitar. a. Cor. ia. 9.

(a) Qui na rigant mare, çnarrent periculaejus. Eccl. <£3« 26.

voyons-nous pas tous les jours que ceux qui sont versés dans la pratique du monde , se démêlent bien mieux que les autres de toutes les diverses occurrences de la vie ? Or , les tentations nous donnent le même avantage , pour les choses qui regardent notre salut ; et c'est ce que le Sage nous apprend par ces paroles : Que sait celui qui na point été tenté? Un homme qui a été éprouvé en beaucoup de choses , fait beaucoup de réflexions; celui qui na point été éprouvé , ne songe à rien (i). Enfin un homme qui aura fait un long apprentissage dans cette sorte de guerre, sera sans doute très-propre a la direction des âmes ; et c'est pour nous rendre habiles dans cette science > que Dieu veut que nous ayonsdes tentations. Il le veut encore , afin quelles nous apprennent a compatir a celles de notre prochain ; de même que les maladies et les infirmités corporelles dont nous avons été affligés , nous apprennent a avoir compassion de ceux qui sont attaqués des mêmes maux.

Cassien rapporte (2), qu'un jeune solitaire étant tourmenté par de continuelles tentations d'impureté, s'adressa a un ancien anachorète, et lui découvrit l'état de son ame, espérant trouver de la consolation et du remède à ses maux , parles conseils et par les prières du vieillard; mais il lui arriva tout au-

(1) Qui non est teutatus, quid scit ? Vir in multis expertus cogitabit mnlta : qui non est expertus pauca recognoscit. Eccl. 54. 9. 10.

(9J Casslan, coll. 2. c. 1?.

54 *ART« lU TRAITÉ IV. CHÀP. IX.

trement. Cethonime qui n'avoitnila prudence ni la discrétion que l'âge a coutume de donner, lui témoigna une extrême surprise, au récit qu'il lui fît de ses tentations , le reprit avec aigreur, et le châtia de paroles^ en l'appelant infâme et malheureux, et lui disant qu'il étoit indigne du nom de solitaire, puisqu'il luiarrivoit des choses de cette nature. Il le renvoya enfin si désolé , par la dureté et parla rudesse de ses réprimaudes, que dans l'accablement et dans le désespoir où il étoit , il ne songeoit plus à résister à la tentation > niais seulement a exécuter ce qu'elle lui suggéroit , et qu'il prenoit déjà des mesures pour cet effet. L'abbé Apollon , qui étoit alors en grande recommandation dans le désert, par sa sainteté , et par sa prudence , le rencontra sur le chemin de la ville ; et jugeant du trouble intérieur par l'émotion du dehors , il lui demanda avec beaucoup de douceur ce qu'il avoit, et quelle étoit la cause de l'égarement et delà tristesse qui paroissoient sur son visa* ge; mais ce jeune homme étoit si profondément, enseveli dans ses pensées, qu'il ne lui répondit rien. Le saint abbé connoissant encore davantage par-là le désordre de son ame, insista plus fortement, et le pressa dételle sorte , qu'enfin il l'obligea à lui déclarer l'agitation d'esprit où il étoit, et que les reproches du vieillard l'av oient tellement découragé, que désespérant de pouvoir surmonter la tentation , et vivre en vrai solitaire , il avoit ré-

DES TENTATIONS. t)5

solu d'abandonner le désert , et de retourner dans lemonde pour se marier. Le saint homme commença alors a le consoler et à l'encourager, en lui disant qu'il étoit combattu tous les jours des mêmes tentations que lui , et qu'il ne falloit pas pour cela se rebuter et perdre courage, puisque pour les vaincre, ce n'étoit pas tant sur ses propres forces qu'on devoit compter , que sur la grâce et sur la miséricorde de Dieu. Il le conjure enfin de différer d'un jour a exécuter sa résolution, et de s'en retourner cependant à sa cellule , pour y implorer le secours de Dieu; et comme le terme étoit court , il l'y fait consentir. Après cela il s'achemina a celle du vieillard; et dès qu'il en fut proche, il se prosterna à terre , et levant les mains au ciel , et fondant en larmes , il adressa à Dieu cette prière : Seigneur, qui connoissez notre force et notre foiblesse , et qui êtes le souverain médecin des âmes , faites que la tentation qui afflige ce jeune homme, passe dans le cœur de ce vieillard, afin que du moins dans sa vieillesse , il apprenne à avoir compassion des peines et de la foiblesse de ses frères. À peine eut-il achevé sa prière, qu'il vit le démon, en forme d'un petit nègre hideux , tirer une flèche de feu à la cellule du vieillard, qui n'en eut pas plutôt senti l'atteinte, que le voila dans une agitation d'es- Î)rit qui ne lui donne aucun relâche. Il se ève, il sort, il rentre; et après avoir été quelque temps à ne faire continuellement autre

chose, nepouvant enfin plus supporterl'ardeur qui le dévoroit , il prend la même résolution que le jeune solitaire avoit formée , et prend le même chemin que lui .Le saint abbé qui l'observoit , et qui par la vision cju'il avoit eue , connoissoit la tentation qui le tourmentoit, s'approche de lui , lui demande où il va , et d'où vient qu'oubliant ce qu'il devoit à la gravité de son âge et de sa profession , il avoit tant d'inquiétude et tant dehâte. Le vieillard qui se crut découvert, et que le témoignage de sa mauvaise conscience remplissoit de honte et de confusion, ne répondit rien. Alors le saint homme profitant du trouble où il le voyoit : Retournez a votre cellule, lui dit-il , et croyez que si le démon vous a laissé en paix jusqu'ici, c'est ou qu'il ne vous connoissoit pas, ou qu'il ne faisoit nul cas de vous. Voyez quelle est votre foiblesse , puisqu'après avoir vieilli dans le désert, vous n'avez pu résister à une tentation, ni même en soutenir les premières attaques; mais* que vous vous êtes laissé vaincre d'abord, et que sans vouloir différer seulement d'un jour, vous n'avez plus songé qu'à exécuter vos mauvais desseins. Dieu l'a permis ainsi, afin que du moins dans votre vieillesse, vous appreniez à compatir aux infirmités et aux peines de vos frères, et que vous sachiez par vot re propre expérience qu'il faut les consoler et ]es encourager, et non pas les rebuter et les désespérer, comme ce jeune solitaire qui s'étoit adressé a vous.

Le démon ne lui livroit des assauts si rudes pendant qu'il vous laissoit en repos, que parce que voyant plus de vertu en lui qu'en vous, il en étoit piqué d'un plus vif sentiment de jalousie et d'envie, et qu 'il lui sembloit qu'une vertu si ferme ne pouvoit être attaquée par des tentations trop fortes et trop violentes. Apprenez donc par vous-même à avoir compassion des autres , et qu'il faut tendre la main à celui qui est prêt de tomber, et le soutenir par des paroles de douceur et de consolation , et non pas l'accabler par un traitement plein de rudesse , et lui donner lieu de tomber plus lourdement. C'est ce que nous enseigne Isaïe par ces mots : Le Seigneur ma donné une langue éloquente , afin que je sache soutenir par la parole celui qui est las (1) ; et c'est ce qu'a pratiqué Jésus-Christ lui-même , a qui saint Matthieu applique ce passage du même Prophète . il n achèvera point de rompre le roseau déjàfoible, ni d'éteindre la torche qui fume encore (2). Pour conclusion, continua le Saint, comme ce n'est que par le secours et par la grâce de Dieu , qu'on peut réprimer et éteindre les mouvemens et les ardeurs de la concupiscence, recourons klui, et demandons-lui qu'il vous délivre de la tentation qui vous tourmente : Car cest lui seul qui a la puissance de b/es-

(1) Dominus dédit mihi linguaro cruditam, ut sciam sustentare euro qui lassus est verbo. haï. oo. 4«

(2) Arundinem quassatam non conteret, et hnum fumigans non exlinguet, iïlatih, 12. ac.

ser et de guérir, d'abaisser et d'élever, et de donner la mort ou la vie (i). Ils se mettent alors en oraison : et comme c'étoit par les prières du Saint que cette tentation étoit survenue à ce vieillard, Dieu l'en délivra aussi par les mêmes prières. De cette sorte, le jeune solitaire et le vieillard reçurent tous deux le remède et l'instruction dont ils avoient besoin.

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