CHAPITRE X
Des remèdes contre les tentations , et -premièrement qu'il faut conserver du courage et de la joie dans les tentations.
Du reste , mes frères , fortifiez-vous dans le Seigneur et dans la puissance de sa vertu; endossez les armes de Dieu, afin que vous puissiez tenir ferme, contre les embûches du diable (2). Saint Antoine, qui étoit si exercé dans cette sorte de guerre, que les fidèles ont à soutenir contre le démon , avoit coutume de dire, qu'un des principaux moyens de le vaincre, étoit de montrer de la résolution etde la joie dans les tentations, parce qu'alors il s'afflige et perd l'espérance de nous nuire.
(1) Quia ipse vulnerat et medetur : percutit, et matins ejas sanabunt. Job. 5. 18. Dominns mortiticat et viviûcat : humiliât , etsublevat. 1 Reg. 2. 6. 7.
(ï) De caetero , fratres : confortamini in Domino et in potentià virtutis ejus : Induite vos armaturam Dei, ut possitis «tare adversùs insidias diaboli. E plies. 6.10. 11.
Saint Ignace , dans le livre des exercices spirituels (i), nous donne à ce sujet un avis qui à rapport à ceci. Il dit que le démon en use avec nous dans les tenlations, comme une femme qui querelle un homme : si la femme voit que l'homme lui tienne tête , elle perd courage et s'enfuit; mais si elle s'aperçoit qu il la craigne , elle en devient plus hardie et plus insolente; enfin ce n'est plus une femme, c'est un lion. De même, lorsque le démon nous tente , s'il nous voit de la résolution et de la fermeté , il perd courage et se rebute ; mais s'il nous sent de la foiblesse , il reprend de nouvelles forces, et devient un redoutable ennemi. Résistez au diable, dit saint Jacques , et il s enfuira de vous (2) , et la remarque que fait saint Grégoire (3) sur ces paroles de Job : Le tigre est mort faute de proie , est entièrement conforme à cela. Car ce qui est appelé tigre en cet endroit , est appelé mrrmicoléon par les Septante , c est-àdire, lion et fourmi ; et le démon , dit le baint, nous est désigné par ce mot. C'est un lion et une fourmi tout ensemble. Un lion pour ceux qui ne sont pour lui que des fourmis , et une fourmi pour ceux qui sont des lions pour lui. C'est pourquoi les Saints nous avertissent de ne point nous affliger dans les ten-
(1) S. Ignat. f. Exerc. Spirit. Reg. 17. ad motus anim* dls^rncndj bo] fugiet à vobis. Jacob. 4. 7.
(3) Gregor.1- 5 MoraL cap. .6 in itlud : Tigns perut,* quôd non haberet prsedam. Job. 4. »•
tations , de peur que cela ne nous affaiblisse le courage; mais de combattre avec joie, comme les Machabées , dont l'Ecriture dit : Qu'ils fa isolent la guerre avec joie pour le peuple d'Israël (i) ; car c'est là effectivement le moyen de vaincre comme eux.
Il y a encore une autre raison d'en user de cette sorte; c'est que le démon étant ennemi de notre bien , il est certain qu'il s'afflige de notre joie, et qu'il se réjouit de notre tristesse. Ainsi , quand ce ne seroit que pour le priver d'une si maligne joie , et pour l'affliger, nous devrions toujours nous efforcer de lui faire voir de la joie et du courage. La joie et la fermeté que les saints martyrs ténioignoient dans leurs tourmens , étoient un supplice aussi cruel pour leurs tyrans , que tous ceux que la cruauté de ces mêmes tyrans leur faisoit souffrir. C'est ainsi que par une sainte joie, et par une sainte résolution , nous devous nous venger de la malice des démons; et comme c'est un des meilleurs moyens que nous ayons pour remporter la victoire sur eux , nous ferons dans les chapitres suivans quelques réflexions, qui peuvent le plus contribuer à entretenir cette joie et cette résolution dans notre cœur.
(0 Et praeliabantur praclium Israël cura laetitiâ. 1. Machab, 3. 3,
DES TENTATIONS. 6l
nxv\\svnx>svvv"vvsxvn :www\snn\snsw^v^ :\s\s\xaswwwvnsv CHAPITRE XI.
Que ce que le démon peut contre nous est peu de chose.
Il nous sera d'un grand secours pour nous
encourager dans les tentations, de considérer
la foiblesse de nos ennemis , et combien c'est
peu de chose que ce que le de'mon peut contre
nous, puisqu'il ne sauroit nous faire tomber
en aucun péché, si nous ne le voulons. Voyez,
mes frères, dit saint Bernard, combien notre
ennemi est foible;il ne peut vaincre que celui
qui veut bien être vaincu (i). Si un homme
qui va au combat, étoit assuré de vaincre
s'il vouloit, quelle joie n'auroit-il point ? Ne
se croiroit-il pas assuré d'une victoire qui ne
dépendroit que de sa volonté? Nous pouvons
aller au combat contre le démon avec la même
confiance et la même joie : car nous savons
bien qu'il ne peut nous vaincre , si nous ne le
voulons. C'est ceque remarque très-bien saint
Jérôme (2) , sur les paroles que l'esprit malin
dit à Jésus-Christ , lorsque l'ayant enlevé
sur le pinacle du temple, il lui consultait
de se précipiter. Jetez-vous en bas, disoit le
M Vidcte , fratres , quàm debilis est hostis noster, qui non vîncit nisi Tolentcm. Bern. ht. in Domime. *.Qu*drag. et
7Ù\™HUron.sup.e.i.MaUh.inillud : Mitte te deorsùm. Matth. A. 5. Vox diaboli est , qui semper omnes cadere deoreùm desiderat : peieuadere potefit , prxcipitare non poteit.
tentateur ; et voilà , dit le Saint , le véritable langage du diable, qui ne désire rien tant que la chute de tous les hommes. Il peut à la vérité leur persuader de se précipiter , mais il ne
Eeut pas les jeter lui-même dans le précipice, a voix du démon qui vous tente , vous dit : Précipitez-vous en enfer ; il faut lui répondre : Précipitez-vous-y vous même, vous en savez déjà le chemin \ pour moi je n'en veux rien faire : car il n'en sauroit avoir le pouvoir, si vous n'en avez la volonté. Un homme se sentant continuellement sollicité par le démon de se défaire lui-même, découvrit à son confesseur le trouble et l'agitation d'esprit où il étoit. Le confesseur lui ayant fait entendre que les sollicitations du malin esprit ne pouvoient avoir sur lui de pouvoir, que celui qu'il voudroit lui-même leur donner , lui dit que toutes les fois qu'il se sentiroit pressé de cette tentation , il répondît : Je n'en veux rien faire, et qu'il le vînt trouver au bout de huit jours. Cet homme pratiqua ce que son confesseur lui avoit dit, se délivra, par ce moyen , de la tentation qui le tourmentoit, et vint le remercier ensuite du remède qu'il lui avoit donné. Or, c'est de cette sorte de remède que nous voulons parler maintenant.
Le sentiment de saint Augustin s'accorde très-bien avec ce que nous venons de dire. Il dit que ( i ) le démon n'étoit point lié avant
(i) August. serm. 167. de Temp,
la naissance de Jésus-Christ , et qu'il exerçoît librement sa tyrannie sur les hommes ; mais que Jésus-Christ le lia en venant au monde, ainsi que saint Jean nous l'apprend dans l'Apocalypse : Et je vis descendre du ciel un ange qui avoit la clef de V abîme et une grande chaîne en sa main ; et il prit le dragon 3 le vieux serpent , qui est le diable et Satan , et le lia pour mille ans , et le jeta dans V abîme , qu il ferma et quil scella sur lui j afin qu'une séduise plus les nations , que mille ans ne soient accomplis 3 après quoi il doit être délié pour un peu de temps ( i). Dieu a donc enchaîné le démon, continue ce saint docteur; et savez-vous de quelle sorte? En ce qu'il ne lui permet pas de faire tout le mal qu'il pourroit et qu'il voudroit , s'il avoit la liberté de tenter et de tromper les hommes par tous les artifices dont il est capable. Mais s'il est enchaîné , direz- vous , comment donc fait-il encore tant de mal? Il est vrai , répond ce Père, qu'il en fait beaucoup ; mais ce n'est qu'à ceux qui ne prennent pas garde à eux. Il est enchaîné comme un chien qu'on tient a l'attache , et qui ne peut mordre que ceux qui s'approchent de lui. Il peut aboyer , il peut faire peur ; mais
(1) Et vidi angelum descendentem de coelo , habentem cl», vem abyssi , et catenam magnam in manu suâ. Et apprebendit draconem , serpentem antiquum , qui estdiaboluset Satanas , et ligavit eum perannos mille, etmisiteum in abyssum, etclausit, et signavit super illum, ut non seducat ampliù» gentes , donec consuramentur mille anni : et post haec oportet illum sol?i modico tempore. ApocaU ao. i. 3. 3.
il ne peut mordre que celui qui veut bien être mordu (i). De même , continue-t-il, qu'on se moqueroit d'un homme qui se laisseroit mordre par un chien enchaîné, on a droit aussi de se moquer de ceux qui se laissent vaincre par le diable ; car puisqu'il est si étroitement lié, il ne peut faire de mal qu'à ceux qui s'approchent trop près de lui. Ainsi, ce n'est que votre faute , s'il vous en fait : en l'état où il est, il ne peut vous nuire si vous voulez; et vous pouvez même vous moquer de lui tant qu'il vous plaira. C'est ce que le même Saint nous apprend sur ces paroles du Psalmiste : Ce dragon que vous avez formé pour nous servir de divertissement^). N'avez- vouspoint vu , dit-il, comme les enfans prennent plaisir k voir un ours ou un autre animal enchaîné , et comme ils s'en divertissent ? Vous en pouvez faire de même à l'égard du démon toutes les fois qu'il vous tente ; ce n'est qu'un chien enchaîné qui aboie et qui fait du bruit; mais il ne sauroit vous mordre , si vous ne voulez.
Les démons étant apparus une fois à saint Antoine, sous diverses formes épouvantables , et l'ayant tous environné comme pour le dévorer , le Saint ne fit que se moquer d'eux, et leur dire : Si vous aviez la liberté de me nuire, le moindre de vous suffiroit
(i) Latrare potest , sollicitare potest, mordcre omninô non potest , nisi volentem. Aug. Ub. so. de Civit. t. 8.
(s) Draco iste que m formâsti «d illudendutn ei. Pi. io3. a6. Aug, ubl sup*
DES TENTATIOES. 65
Four me combattre; mais parce que vous ne avez point , vous venez en troupe pour in épouvanter. Si Dieu vous a donné quelque pouvoir sur moi,, me voici, dévorezmoi ; mais s'il ne vous en a point donné , tous les affronts que vous faites sont inutiles. Nous pouvons répondre la même chose à toutes les tentations : car , en effet , depuis que Jésus-Christ s'est fait homme , le démon n'a plus de force , et lui-même l'avoua un jour à saint Antoine, qui lui répondit : Quoique tu sois le père du mensonge , tu ne laisses pas d'avoir dit maintenant la vérité , malgré toi, puisque le Sauveur nous a dit : Ayez confiance , f ai vaincu le monde (i)- C'est pourquoi, je rends grâces à Dieu x qui nous a donné la victoire par Notre* Seigneur Jésus-Christ (2).