CHAPITRE VIL
De quelques avis importuns sur cette matière»
De tout ce que nous avons dit , on peut recueillir quelques avis , tant pour celui qui reçoit la correction, que pour celui qui la fait. Pour parler premièrement de celui qui la reçoit, c'est assurément très-mal fait, quand on a été repris de quelque faute par son supérieur, d'aller rechercher comment et par qui il peut en avoir eu connoissance; de se tourmenter pour savoir si on ne lui a rien dit de plus , ou si on ne lui a point trop exagéré la chose ; enfin d'aller faire des plaintes et des éclaircissemens de côté et d'autre, parce que peut-être elle lui aura été rapportée d'une façon plus désavantageuse qu'il ne falloit. C'est commettre une plus grande faute que la première, d'en user de la sorte; et souvent onse décrie davantage par-la, et on scandalise plus ses frères que par la faute même. Ils savent bien que vous êtes homme, et que vous avez des défauts ; mais quand ils voient que vous êtes si sensible à une chose de cette nature, ils ont bien plus mauvaise opinion de vous. Car vous faites voir en cela beaucoup d'orgueil, et vous donnez lieu de croire que vous ne vous souciez point de vous corriger de vos fautes, mais seulement de les cacher , et de vous attirer de l'estime par votre con»
duite extérieure. Celui, dit saint Bernard , qui se défendopiniâtrément d'une faute qu'on sait qu'il a faite , comment découvriroit-il humblement à son supérieur les fautes secrètes dans lesquelles il tombe, et les mauvaises pensées de son cœur, qui ne sont connues que de lui seul (i)? Celui qui est véritablement humble, et qui a de lui-même les sentimens qu'il en doit avoir, ne s'étonne pas de ce que l'on dit de lui, et des fautes dont on l'accuse; parce qu'il en connoît encore de plus grandes en lui, et qu'il lui semble qu'on en dit toujours trop peu en comparaison de ce que l'on devroit dire. L'amour-propre qui vous aveugle vous fait trouver votre faute moindre qu'elle n'est , et quelquefois même il vous fait croire que ce n'est point une faute ; mais un tiers, qui la voit avec des yeux désintéressés et telle qu'elle est en elle-même, la voit toute autre qu'elle ne vous paroît. Supposons cependant qu'elle lui ait paru plus grande qu'elle n'est en effet, et que par cette raison il l'ait un peu trop exagérée : ne vous souvenez-vous plus que quand vous fûtes reçu dans la religion , on vous demanda si vous étiez en résolution de souffrir de bon cœur pour l'amour de Dieu les affronts , les injures et les faux témoignages , et que vous répondîtes
(1) Qui procaciter etiàm aperta défendit , quomodù occultas et malas cogitaliones cordi suo advenientes humiliterrevelaret abbati ? Bern. de Gradibus humilitalis , gradu S.
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qu'oui ? Comment donc avez-vous sitôt oublie votre promesse , et pourquoi vous en repentez-vous maintenant ? Vous devriez être ravi que votre frère croyant dire vrai eût exagéré votre faute au delà de la vérité, et quand il ne l'auroit pas fait innocemment et sans mauvaise intention , vous devriez encore, à, ne regarder que vous , être bien-aise qu'il vous eût donné occasion de vous humilier davantage , et d'imiter plus parfaitement Jésus-Christ. A combien plus forte raison êtesvous donc obligé d'être bien aise qu'il vous ait donné cette occasion innocemment , en s'imaginant dire vrai ? On trouve beaucoup mieux son compte du côté de Dieu et des hommes, quand on en use de cette sorte; au lieu que quand on est trop sensible, on y perd de toutes manières, en pensant gagner.
Le mal seroit encore bien plus grand, si quelqu'un venant h savoir par qui sa faute a été découverte, alloit lui faire des reproches, ou de l'avoir déclarée, ou d'en avoir dit plus qu'il n'y en avoit , et qu'ensuite il lui en fît mauvaise mine, et lui fît connoître qu'il en conserve du ressentiment. Celui qui a véritablement envie de se corriger, et cjui aspire à la perfection, voudrait que tout lemonde eût les yeux ouverts sur lui , pour le faire parvenir plus aisément à la fin qu'il se propose. Que ne puis-je avoir l'avantage, disoit S. Bernard, qu'il y ait une centaine de pasteurs qui aient soin de moi ; plus je sais qu'il y en a
qui en prennent soin , plus je me trouve en sûreté. Que c'est une étrange folie , de ne point faire difficulté de se charger du soin d'une infinité d'ames, et d'être fâché qu'il y ait quelqu'un qui prenne soin de la nôtre ! Pour moi , je crains bien plus les dents du loup que la houlette du berger (i).
Pour ce qui est maintenant d'avertir des fautes de son frère, il faut premièrement songer qu'on doit les dire immédiatement au supérieur en secret , afin que , comme un bon père, il y apporte remède, et qu'il empêche les inconvéniens qui pourroient en arriver. Au reste , il faut prendre extrêmement garde à ceci , parce qu'il pourroitarriver qu'au lieu de dire la faute de son frère au supérieur qui doit y mettre ordre, on Tallâl dire a un autre qui n'a aucun droit ni aucune inspection sur lui ; et ce seroit très-mal fait, parce que ce seroit tomber dans la médisance
En second lieu, il faut se comporter en cela de telle sorte, qu'on en use, comme dit la règle (2), avec toute l'affection et toute la charité quon doit , qui sont des termes dont le pape Grégoire XIII fut très-satisfait, quand il prit lesoin d'examiner lui-même nos règles.
(1) Quis dabit mibi centum in meî custodiam deputari pastores? Quanlô plures sentio meî curam gerere,tantô securior exeo in pascuâ. Stupenda insania ! animarum non cunctor turbas mibi custodiendas colligere, et unum super propriam gravor babere custodem. Plus timeo dentés lupi, quàm virgam pastoris. 5". Bcrn. epist. fa,
(2) Regul. 10. summarii.
Quiconque aura envie de bien faire son devoir a cet égard , doit extrêmement prendre garde de ne point agir par passion ni par envie , et de ne pas se laisser emporter non plus à un zèle indiscret , en partant de la main, pour aller faire quelque rapport de travers et mal dirigé. Il doit s'abstenir aussi d'exagérer trop les choses, jusqu'à faire d'une moimlipnn éléphant, et d'une faute particulière un renversement général de toute la discipline 5 enfin il doit éviter de donner ses soupçons, ou peut-être même ses imaginations pour des certitudes et des vérités réelles: car il y a sujet de se faire un très-grand scrupule de tout cela -, et cette indiscrétion est souvent cause de bien des désordres.
Il faut observer en troisième lieu, que quoique notre frère ne trouve pas bon qu'onlecorrige de ses défauts, on ne doit pas laisser cependant d'en averti ries supérieurs^ et défaire son devoir , quoiqu'il ne fasse pas le sien. S. Augustin , parlant de ceux qui ne reçoivent pas bien la correction, dit qu'ils sont semblables aux frénétiques qui ne veulent point entendre parler de médecin ni de médecine. Mais que faut-il faire, ajoute-t-il, à ces esprits indociles ? faut-il pour cela les abandonner, et ne prendre plus aucun soin de leur guérison ] Nullement , continue-t-il ; car ni un frénétique ne veut point qu'on le lie , ni celui qui est dans la léthargie ne veut point qu'on le réveille; cependant la charité ne laisse pas de
persister toujours à lier l'un et à réveiller l'autre, et à les aimer tous deux. On les offense en cela tous deux; mais on les aime tous deux aussi: on leur fait h tous deux de la peine et du dépit, tantqu'ilssont malades; maissitôtqu'ils sont guéris, ils voient qu'on leur a fait plaisir, et ils vous en savent bon gré( 1). Nous devons espérer qu'il en sera de même de notre frère: car quoiqu'il soit maintenant fâché qu'on le reprenne , il viendra un temps où faisant réflexion surlui, et considérant les choses dans la vue de Dieu, il reconnoîtra sa faute, et se sentira obligé de la grâce qu'on lui aura faite. Si les hommes, dit ce même père (2), ne laissent pas de prendre beaucoup de peine, et de s'exposer même quelquefois à de grands hasards, pour guérir des bêtes qui n'ont point d'entendement (3) , et dont ils n'espèrenTaucune reconnoissance, à combien plus forte raison devons-nous travailler à guérir et a corriger noire frère , afin qu'il ne périsse pas éternellement ? Il a de la raison , et il pourra se faire qu'il sentira quelque jour le prix delà grâce nue vous lui aurez faite : car celui qui reprend un homme , dit le Sage , sera mieux ensuite dans son esprit , que celui qui le
(i) Nàm et pbrenetici nolnnt ligari, et lethargici nolunt excitari : sed persévérât diligen lia caritatis phreneticum ligare , letbargicum stimulare, ambos amare. Ambo oOfendnntur sed ambo diligiintur ; ambo molestantur quamdiù .Tgri sunt, indignanlur : sed ambo sanati gratulantur. du-g. Ep. iGy. Ep S- ad Fcltcit. et Rustic.
(2) Idem. Ep. 5o. ad llonif.
J.o) Quibus non est intellectus. Ps. 3i. 9.
trompe par des flatteries (i). Sainl Basile (2) applique à ce sujet ces paroles de S. Paul aux Corinthiens : De qui est-ce que je reçois de la joie, sinon de celui à qui f ai donné du chagrin (3)] La peine et le chagrin que la correction vous donne est j ustement cequimedonne de la joie, parce que jesais que vous en retirerez de l'avantage. Car la véritable tristesse se/on Filou opère une pénitence solide et salutaire ; et cela même rpxc vous êtes affligés selon Dieu , combien vous <i-t-il rendus plus soigneux (4)? Mais il y a des gens, direz-vous , à qui la correction et les avertissemensneserventde rien. Saint Augustin répond très-bien à cette objection. Héquoi! dit-il, faut-il renoncer à la médecine, parce qu'il y a des maux incurables (5)? Non , sans doute; et il ne faut pas non plus renoncer à corriger ses frères, parce qu'il y en a quelques-uns qui ne font pas un bonuoage de la correction. Il est du devoir des médecins des âmes et des médecins des corps d'employer incessamment tout leur soin et tout leur art , pour la guéri-
(1) Quicorripit hominem , gratiam posteà invenit apud eum , magis quàm ille qui per linguae blandimenta decipit. Prov. î8. 23.
(2) Basil, in Reçut, fusiùs. disputalts , num. 12.
C5) Qui est qui me Isetiflcet, nisi qui contristalur ex me ? 2. Cor. 2. 2.
(41 Quae enim'secundùm Deum trislilia est, pœnilentiam in salutem stabilem operatur.... Ecce enim hoc ipsum, secundùm Deum contristari vos, quantam in vobis operatur so-llicitudinem ? 2. Cor. 7. 10. et 11.
(5) Numquid ide6 negligenda est medicina, quia nonnullorum est insanabilis peatilentia ? Aug.ep. 4'S. ad Vincent.
son des malades, de ne les abandonner jamais, et de leur faire toujours quelque remède.
Pour ce qui est maintenant de la manière dont on doit faire la correction , saint Basile dit (i) que celui qui la fait doit imiter les médecins , qui ne se fâchent jamais contre le malade , mais qui s'attachent seulement à la maladie, et la combattent par toute sorte de remèdes. Il ne faut donc pas que celui qui reprend se mette p» colère contre celui qui a failli ; il faut qu'il s'applique uniquement à retrancher ce qu'il y a de mauvais en lui. Il doit s'y prendre, continue ce Père , comme feroit un médecin qui traiteroitson fils d'une plaie très-douloureuse : avec quelle délicatesse et quelle circonspection ne traiteroitil point cette plaie ? on verroit bien qu'il ressent la douleur de son fils comme la sienne propre. C'est ainsi que doit en user le supérieur à l'égard de ceux à qui il fait quelque correction : il est leur père, ils sont ses enfans ; il doit les reprendre,, comme dit l'Apôtre , avec lui esprit de douceur (2). Celui qui veut égorger un homme , dit saint Augustin , ne se soucie pas comment il le fasse : maiï celui qui se propose de guérir quelqu'un , et qui est obligé de faire des incisions , prenc garde comment il les fait (3). Le supérieu
(1) Basil, in regul. fusiùs disput. num. 5o et 5i. et in rc£ brev. num. g.
(2) In spirîtu lenitatis. Gai. 6. i.
(3) Qui trucidât , non considérât quomodô laniet ; qi autem curât, considérât quemadmodùm secet. slug. ep. 8. c Vincent,
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qui se propose de guérir son frère par la correction , et non pas de lui faire du mal , doit avoir les mêmes égards et la même circonspection; et c'est là une chose très-importante, et qui nous est très-recommandée par les Saints. Que celui , disent-ils (i) , qui reprend quelqu'un, se garde bien de témoigner de l'emportement et de la colère : car il perdra tout le fruit qu'il auroit pu faire. Il ne guérira pas le mal , il ne fera que l'aigrir; et ils allèguent à ce sujet ces paroles de l'Apôtre : Reprenant avec douceur ceux qui résistent à la vérité (2). Car quoique la Vulgate porte avec modestie (3) , l'un revient à l'autre ; parce que pour reprendre avec modestie , il faut parler sans emportement et sans passion. Pour conclusion , il faut tellement assaisonner la correction , que celui à qui on la fait , soit persuadé que tout ce qu'on lui dit ne part que d'un ©xcès d'affection et de charité , et de l'extrême désir qu'on a de le voir parfait : car lorsqu'on s'y prend de cette sorte, on ne manque guères de la rendre utile.
(i) Basil, ubisup. Voyez la 2. p. ir. 2. ch. 8.
(2) Cum mansuetudine corripientem eos qui rcsistunt veritati. :>.. Tim. 2. 25.
(3) Cum modestiâ.