CHAPITRE XXI
De la cause des distractions dans T oraison, et des remèdes que ton peut y apporter.
Comme les distractions sont un sujet de plainte très-ordinaire, plusieurs Saints ont pris de là occasion d'en parler ; et Cassien en particulier en a écrit assez amplement (i). La distraction, disent-ils, peut procéder de trois causes : en premier lieu, de notre négligence, et de ce que le long du jour nous nous dissipons à quantité de choses inutiles; que nous ne veillons pas k la garde de notre cœur arec assez d'attention , et que nous ne recueillons pas assez nos sens. Celui qui vit de cette sorte n'a que faire de demander d'où lui viennent les distractions dans la prière, et la peine qu^il a a sJy appliquer : car il est certain que les images des divers objets qui auront fait impression sur son esprit, ne manqueront pas ensuite de l'inquiéter, en se réprésentant à lui dans l'oraison. L'abbé Moïse disoit(2) , que quoiqu'il ne dépende pas de nous de n'être pas agités de plusieurs pensées , il dépend de nous au moins de les chasser, quand elles viennent; il ajoutoit même qu'il est en partie en notre pouvoir de réformer ce que nos pensées ont de mauvais., et de faire que nous en avons de
(i) Cass. Coll. i et -, (2) Collât. 1.
de l'oraison. i3q
bonnes,et qu'il ne s'enprésentepointd'autres. Car si on s'applique aux exercices spirituels et à des œuvres de piété , on aura des pensées saintes et pieuses , mais si tout le long du jour on s'occupe ades chosesvainesetextravagantes , les pensées que l'on aura seront aussi de même nature. Cassien (i) fait a ce sujet une comparaison qui est aussi de saint Bernard et de saint Anselme. Il dit que comme on ne peut empêcher qu'une meule de moulin n'aille toujours; mais qu'il dépend de celui qui la gouverne de la faire agir sur du bon ou du mauvais grain , qu'elle n'agit que sur celui qu'on y jette : de même le cœur de l'homme doit toujours nécessairement penseràquelque chose ; c'est une meule qui doit être toujours en mouvement : mais vous pouvez en occuper l'action sur telle sorte de grain que vous voudrez , et enfin elle ne travaillera que sur celui que vous y aurez versé. Suivant ce principe , si vous voulez être recueilli dans l'oraison , il faut que vous tâchiez de l'être durant la journée, et que vous gardiez soigneusement toutes les portes de vos sens : Car Dieu se plaît à converser avec les âmes qui sont comme des jardins fermés. Aussi étoit-ce , dit Cassien , une maxime parmi les anciens Pères du désert, que tels que nous voulons être dans l'oraison, tels nous devons nous préparer a être avant le temps de l'oraison ; parce que l'assiette et les mouvemens de l'esprit dans la
(i) Collât, i. c. i
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prière, dépendent de la situation précédente où il a été, et des impressions qu'il a reçues auparavant ( i). Telle , dit saint Bonaventure, qui est la liqueur qu'on verse dans un vase, telle sera l'odeur qu'il rendra ; et telle qu'est la semence que vous avez reçue dans votre cœur , tel sera le fruit qu'elle produira (2). •Mais parce que rien n'est plus commun , ni plus naturel , que de penser souvent a ce que l'on aime ; si vous voulez avoir l'esprit arrêté dans l'oraison, et n'y être point distrait par des pensées vaines , il faut premièrement vous défaire de l'attachement que vous avez aux choses de la terre; il faut ne remplir votre cœur que de l'amour de celles du ciel ; et plus vous ferez de progrès de ce côté-là , plus l'application et l'attention a la prière vous deviendra aisée.
La seconde cause des distractions vient de la malice du démon. Comme il voit , dit saint Basile (3) , que l'oraison est le moyen par lequel Dieu nous comble de toute sortedebiens, il tâche , par toute sorte de voies , de nous détourner de l'oraison, et de nous y faire naître mille empêchemens , afin que nous
(1) Qnale? orantes volumns inveniri , talcs nos ante orationis tempus praeparare debemus , ex prœcedenti enim statu mens , atque animus in supplicatione formantur. Cassian, coU. 9. ab Isac.
(2) Qualis Iiquor vasi infunditur , taliter redolebit : et quales herbas in horto cordis tui plantareris , talia semina germinabunt. Bonav. de prof. Relig. t. a. e. 58.
(3) Basil, de renunt. sœe, Cast, collât, e. 19. et Nil, e, 44» e* 4;. de Orat,
DE L'ORAISON. l4l
ayant privés de ce secours , il puisse trouver ensuite une entrée plus facile clans notre ame. Il fait contre nous ce que fit Holoplierne contre la ville de Béthulie (i) , lorsque pour s'en faciliter la prise , il rompit l'aqueduc par où l'eau entroit dans la ville. L'oraison estl'aqueduc et le canal par où notre ame reçoit les eaux de la grâce ; et c'est pour le rompre et pour nous le rendre inutile que le démon fait tous ses efforts. C'est pourquoi saint Jean Climaque dit (2) que lorsqu'au son de la cloche les fidèles et les religieux s'assemblent visiblement pour prier Dieu et pour le louer, nos ennemis invisibles s'assemblent aussi invisiblement pour nous tenter et pour nous détourner de l'oraison.
Nous lisons dans le Pré spirituel, qu'un ancien Père du désert , nommé [Marcelle , s'étant levé une nuit pour faire oraison , et pour chanter les psaumes à son ordinaire, entendit un bruit comme d'une trompette quisonnoit la charge , et qu'étant étonné d'où pouvoit venir ce bruit dans un lieu si solitaire , où il n'y avoit point de gens de guerre , le démon lui apparut et lui dit , que cette trompette étoit le signal qui avertissoit les démons de se préparer au combat contre les serviteurs de Dieu ; que s'il vouloit se tirer du péril , il allât se coucher; sinon qu'il s'attendit à soutenir un très-rude choc. Mais le saint vieillard se
(1) Judith. 7. 8.
(a) Clim. grad. 18.
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confiant au Seigneur , se mit eu oraison , et y persévéra malgré les attaques du démon.
Une chose qui nous fait autant voir le mérite et l'importance de l'oraison est , comme le remarque très-bien le saint abbé Nil (i) , la haine particulière que le démon nourrit contre ceux qui s'y appliquent , et la guerre continuelle qu'il leur fait. Il souffre assez patiemment plusieurs autres bonnes oeuvres , comme déjeuner, de se donner la discipline et de porter le cilice ; mais il ne sauroit souffrir qu'on soit un moment en oraison , sans qu'il fasse tous ses efforts pour y apporter de l'obstacle et du trouble.De là vient que quand nous sommes en oraison, nous sommes d'ordinaire plus tentés qu'en un autre temps. Les mauvaises pensées viennent alors en foule à la charge , comme si nous n'étions là que pour être en butte à toute sorte de tentations , et il s'y présente à nous des imaginations si sales et si étranges,qu'ilsemblequ'elles aient toutes été réservées pour ce temps-là seul. C'est que, comme le démon sait que l'oraison est le remède souverain de tous nos maux, la source inépuisable de tous les biens spirituels , et le moyen le plus efficace pour acquérir toutes les vertus, il emploie toutes ses forces pour nous en détourner. Aussi l'oraison est - elle , selon le langage des Saints , le tourment et le fléau des démons (2) , et cette considéra-
(1) NU. c. 44 <-t kl* de Orat. et c. 100. et scq. refcrt alicjua. txempla rara circà hoc in Bibl. SS. Pafr.
(2) Tormentum et flagellum dcemonum.
DE LORAISON. 1 43
tion est ce qui doit nous y en donner plus d'estime , et nous porter à nous appliquer d'autant plus , que plus nous voyons que le démon s'attache à nous en détourner. Saint Thomas (i) et plusieurs autres graves docteurs , disent que c'est à cause de la guerre que le démon a accoutumé de faire a ceux qui sont en oraison , que l'Eglise , qui est régie par le Saint-Esprit, a voulu que l'on commençât toutes les heures canoniales par ce verset : Mon Dieu , venez à mon aide ; Seigneur j hdtez-vous de me secourir (2) , par lequel nous implorons l'assistance de Dieu dans la prière contre les embûches et les tentations de notre ennemi.
En troisième lieu , les distractions naissent quelquefois delafoiblesse naturelle de l'homme , sans qu'il y ait aucunement de notre faute. Car le péché a rendu l'homme si foible et si misérable , et notre imagination principalement se ressent si fort de la corruption de notre nature , que nous ne saurions être un moment en prière , sans avoir l'esprit distrait par mille pensées. Le remède a ce mal est d'en faire le sujet de notre oraison , en nous humiliant dans la considération et dans la connoissance de notre foiblesse; car cette humilité et cette connoissance sont une oraison
(1) S. Thom. Abulensis.
(2) Deus , in adjutorium meum intende ; Domine ad adjuvandum me festina. Psal. 69. t.
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très-sainte et très-utile. Nous parlerons outre cela de quelques autres remèdes , que nous prescrivent les Saints et les maîtres de la vie spirituelle.