‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 20 sur 86 · T. II. I I · texte numérisé non relu

T. II. I I

les voir , il prit cle là occasion de lui remontrer le malheureux état où elle étoit , et lui toucha tellement le cœur , qu'il la convertit entièrement. L'histoire en est lougue ; mais , pour revenir a ce qui fait notre sujet , cette femme étant convertie , il l'emmena dans le désert , et l'enferma dans une cellule dont il scella lui-même la porte avec un sceau de plomb , ne laissant qu'une petite ouverture par laquelle on pût lui donner tous les jours un peu de pain et d'eau. Après cela il voulut se retirer ; et comme elle lui demandoit quelle sorte d'oraison elle de voit faire à Dieu : Vous ne méritez pas, lui répondit le saint abbé , de proférer le nom de Dieu avec une bouche aussi impure que la vôtre ; vous ferez donc votre oraison de cette manière. Vous vous mettrez à genoux ; et regardant du côté de l'orient , vous répéterez plusieurs fois ces paroles : Vous qui m avez formée, ayez pitié de moi ( i ). Elle vécut trois ans de cette manière, sans oser jamais prononcer le nom de Dieu , et ne faisant autre chose que de se remettre continuellement devant les jeux la multitude et l'énormité de ses péchés , et en demander pardon a Dieu avec les paroles que le Saint lui avoit apprises. Au bout de trois ans, l'abbé Paphnuce alla voir saint Antoine, pour savoir de lui s'il crojoit que Dieu eût pardonné les péchés de cette femme. Le Saint ayant commandé

[z] Qui plasmâsti me, miserere meî.

à ses religieux de se mettre tous en prière la nuit suivante , afin qu'il plût a Dieu de révéler a quelqu'un d'eux ce quePaphnuceavoit envie de savoir ; il y en eut un nommé Paul , à qui cette grâce fut accordée. H lui sembla qu'il voy oit dans le ciel un lit très-superbement paré , et gardé par quatre vierges. Surpris de voir une chose si merveilleuse et si riche, il songea en lui-même que cela ne pouvoit être réservé que pour son père spirituel le grand Antoine.Comme il s'entretenoitdans cette pensée , il entendit une voix qui lui dit : Ce lit-ci n'est point pour ton Père Antoine ; il est destiné pour Thaïs la pécheresse. Et quinze jours après,il plut au Seigneur de l'appeler a lui , pour la faire jouir de la gloire qui l'attendoit , et du lit céleste qui lui étoit préparé.Contentez-vous de cette oraison; croyez que vous ne méritez pas d'en faire une autre, et peut-être par-la vous vous rendrez plus agréable à Dieu, que par toutes les autres formes d'oraison.

Dans un traité de la Communion spirituelle écrit à la main , et composé par un chartreux , l'auteur raconte de saint Ignace et de ses compagnons , une chose qu'il assure avoir apprise d'une personne digne de foi. Il dit qu'un jour , sur le chemin de Barcelone , comme ils voyageoient a pied selon leur coutume , avec chacun leur sac sur leur dos , ils rencontrèrent un paysan, qui, ayant compassion de les voir en cet état , les pressa si

\lL PART. I. TRAITÉ V. CHÀP. XIX.

instamment de lui donner leurs bardes à porter, parce qu'il étoit fort et robuste, qu'après l'avoir long-temps refusé , ils firent ce qu'il s oub ai toit. Ils continuèrent leur chemin de cette sorte : et le bon homme , qui voyoit qu'aussitôt que les Pères arnvoientà l'hôtellerie , chacun d'eux tâcboit de trouver quelque coin pour se recueillir devant Dieu, en faisoit autant , et cbercboit aussi quelque endroit pour se mettre a genoux comme eux. Ils lui demandèrent un jour ce qu'il faisoit, lorsqu'il se retiroit de cette sorte : Je ne fais rien autre chose , répondit-il , si ce n'est que je dis : Seigneur , ces gens-ci sont des saints , et je suis leur bête de somme : ce qu'ils font , je veux le faire aussi; et voila ce que j'offre alors a Dieu. L'auteur remarque que cet homme profita tellement , par le moyen de cet exercice continuel , qu'il vint a exceller dans l'oraison et dans la spiritualité. Or , qui est celui qui ne pourra pas, s'il veut, faire tous les jours une oraison de cette nature { J'ai connu un religieux très-ancien dans la Compagnie , et très-grand prédicateur , de qui toute l'oraison fut long-temps de dire : Seigneur , je ne suis qu'une bête , et je ne sais comment il faut faire l'oraison , enseignez-le-moi vous-même ; et par ce moyen il fit de très-grands progrès , et se rendit très -parfait dans l'oraison , accomplissant ainsi en lui ce que dit le Prophète : Je me suis fait devant vous comme une bête de

charge , et j'ai toujours été avec vous (i). Humiliez-vons donc de la même sorte; faites* vous comme une bête devantDieu; vous serez toujours avec lui, et il sera toujours avec vous. L'humilité peut beaucoup auprès de Dieu ; c'est un moyen très-proprepour obtenir beaucoup de choses de la majesté divine; et les Saints font à ce sujet une remarque très-importante. Ils disent (2), que comme l'humilité est un moyen pour obtenir le don de l'oraison : aussi l'oraison est un moyen pour acquérir et conserver l'humilité, et que Tonne doit jamaissortir d'une bonneoraison, qu'avec une humilité très-profonde , et une extrême confusion de soi-même. Il s'ensuit delà que quand on sort de l'oraison très-content de soi , et avec je ne sais quelle vaine complaisance, et je ne sais quelle secrète estime de soi-même , s'imaginant que l'on a déjà fait de grands progrès dans la spiritualité , et que Ton y devient très-habile , on doit alors tenir son oraison pour suspecte. Que si vous dites donc que vous n'êtes pas capable de faire de grandes réflexions , ni de vous élever a de grandes contemplations , humiliez-vous , et tirez au moins ce fruit-la de votre oraison. C'est une chose qui dépend absolument de vous , sur laquelle vous n'avez nulle excuse

(1) Ut jumentum factus sum apud te, et ego semper tecum» Ps.-2. a3.

(2) Greg. lib, a. in Ezech. hom. 17. Chrysost. hom. 4» <*& Pœnit. tom,5t

à alléguer , et qui suffit pour rendre votre oraison parfaite.

C'est aussi un très-bon moyen d'oraison , que celui dont le père Àvila (i) conseille de se servir , lorsqu'on a des distractions et des dégoûts dans la prière. Jetez-vous, dit-il, aux pieds de Jésus-Christ, et dites-lui: Seigneur , en tant que ceci vient de ma faute , j'ai une très-sensible douleur , et j'ai un extrême regret du sujet que j'en ai donné; mais en tant que c'est votre volonté , et que c'est un juste châtiment et de mes péchés

Fasses et de mes négligences présentes , je accepte de tout mon cœur ; et c'est avec joie que je reçois de votre main cette croix , cette sécheresse , cette distraction, cette mortification et cet abandonnementspirituel.Les actes de patience et d'humilité que vous formerez ainsi dans cette occasion , seront une espèce d'oraison très-parfaite , et qui plaira plus à Dieu, que celle que vouspouviez avoir dessein de faire.

On rapporte de S. François de Borgia , que quand il lui sembloit qu'il ne s'étoit pas bien acquitté de son oraison, il tâchoit de se mortifier ce jour-là plus que de coutume, et d'avoir une attention plus particulière a tout ce quJil faisoit , pour suppléer ainsi aux fautes qu'il avoit commises dans l'oraison.Il conseilloit au reste à tous les religieux de la Compagnie , d'en user de même ; et sans doute ce moyen

(0 M. Avila , lib. r. epist.

DE L'ORAISON. \in

est très-propre, non-seulement pour réparer ces sortes de fautes , mais pour parvenir aussi à faire une très-bonne oraison. Le saint abbé Nil dit que, comme lorsqu'il nous est arrivé de commettre quelque faute pendant la journée , il semble qu'aussitôt nous en recevions le châtiment de Dieu dans l'oraison , parce qu'alors il se retire de nous , et nous laisse daus une extrême sécheresse : de même lorsque nous avons mortifié nos sens, et que nous nous sommes vaincus sur quelque chose, il nous en récompense aussitôt dans l'oraison, en nous communiquant ses grâces avec plus d'abondance qu'à l'ordinaire. Quand vous supporterez patiemment , dit-il , quelque chose de dur et de fâcheux, vous en recevrez ensuite le fruit dans le temps de l'oraison, (i).

Le même Saint nous enseigne , au même endroit , un autre moyen très-propre pour bien nous disposer à l'oraison, et très-conforme à celui que nous venons de marquer. Si vous voulez , dit-il, faire l'oraison , ne faites aucune des choses qui sont contraires à l'oraison, et de cette sorte Dieu se communiquera a vous , et marchera avec vous. (2).

Au reste , que tout le monde généralement se mette bien dans l'esprit , que le principal

(1) Quidquid durum et asperum patienter tolerabis , fruo tum laboris tempore orationis reperies.

(2) Si orare desideras , nib.il facias eorum quae orationi adversantur, ut tibi appropioquet Deus , et tecum ambulet. NU. dcOrat. 1. c.iyet 26.

soin d'un véritable serviteur de Dieu doit être de mortifier ses sens , de purifier son cœur , de se préserver de tout péché , et de s'entretenir toujours dans une ferme résolution , de ne consentir jamais , pour quoi que ce soit , à offenser Dieu mortellement. C'est là ce qui doit être le fondement de l'oraison ; et c'est là-dessus qu'il faut particulièrement insister,en s'y affermissant par plusieurs actes de volonté ; car il n'y a rien dont nous ayons plus de besoin , que de nous précautionner et de nous fortifier continuellement contre la foiblesse et l'instabilité de notre nature. Mais ce fondement une fois posé , que chacun s'attache ensuite à acquérir telle sorte de vertu et de perfection qu'il voudra ; et sJil ne plaît pas à Dieu de l'élever à un genre d'oraison plus sublime , qu'au lieu de s'en affliger et de s'en plaindre , il rende toujours d'égales actions de grâces à la bonté divine , puisque la sainteté n'est pas précisément attachée au don de l'oraison , mais qu'elle consiste seulement à faire la volonté de Dieu. Craignez Dieiij dit le Sage, et observez ses commcijidemens > car cest en cela que consiste tout V homme (i) , c'est-à-dire, tout le devoir , toutes les obligations, toute la perfection et tout le bonheur de l'homme.

Je veux finir par un moyen qui doit être d'une très-grande consolation pour tout le

(i)Deum time, et mandata ejus observa : hoc est cnim omnis homo. Eccl, 12, i3*

monde. Lorsque vous ne vous sentez pas dans l'oraison autant de ferveur que vous voudriez , et que vous tâchez en vain de parvenir a cette union intime de l'ame avec Dieu, exercez votre volonté à en concevoir un désir ardent , et par-là vous suppléerez a ce que vous croyez qui vous manque. Car Dieu ne se contente pas moins , dit saint Barthélemi des martyrs , de la bonne volonté et d'un saint désir , que si l'ame, toute languissante de tendresse , s'unissoit entièrement à lui (1). Ce moyen , au rapport de Blosius (2), fut enseigné de Dieu même a sainteGertrude, lorsque se plaignant une fois de ce qu'elle ne pou voit tenir toujours son cœur aussi élevé aDieu qu'elle le désiroit, et croyoit y être obligée , elle fut avertie du ciel , qu'à l'égard de Dieu , quand on ne sent en soi-même aucun désir des choses célestes , ou du moins que l'on n'en a qu'un foible désir, il suffit que Ton souhaite véritablement d'en avoir un trèsardent ; parce que , devant Dieu , le désir est toujours aussi grand , que l'on voudroit qu'il le fût. Au reste , dit Blosius , Dieu demeure plus volontiers dans un cœur touché d'un pareil désir , c'est-à-dire , qui souhaite vivement de l'être , qu'un homme ne demeureroit dans le lieu du monde le plus agréable. En effet , Dieu n'a pas besoin de la su-

(1) Deus non minus voluntate sanctoque desiderio laetatur, quam si tota anima smore liquefacta plenè sibi jungeretur.- In camp, spirit. c. 19.

(2) Bios. c. 2. monil. spirit.

l3o PART. I. TRAITÉ V. CHAP. XIX.

blimité de votre oraison ; il ne cherche que votre cœur ; il ne regarde que votre cœur , et veut bien que tous les bons sentimens de votre cœur vous soient comptés pour de bonnes œuvres effectives. Offrez-vous entièrement à lui dans l'oraison : donnez-lui tout votre cœur, et désirez d'avoir autant de ferveur que les anges du premier ordre peuvent en avoir : il recevra cette bonne volonté , et vous en tiendra compte, comme d'une bonne action, Cela étant , ce sera une réflexion trèspieuse et très-utile, lorsque nous nous trouverons tièdes dans l'oraison, de considérer combien il y a de serviteurs de Dieu qui sont alors en prière, et qui y versent peut-êtredes larmes et du sang, et de nous joindre à eux en esprit , et non-seulement a eux, mais aussi aux anges, dans le dessein d'aimer et de louer Dieu , suppléant ainsi à ce que nous ne pouvons faire de nous-mêmes , et répétant plusieurs fois , de cœur et de bouche, ces paroles de la messe : Avec lesquels nous vous prions de commander que nos voix soient jointes , puisque nous confessons , comme eux, votre nom, en disant: Saint, saint, saint (i). Nous disons , Seigneur , ce qu'ils disent , et nous voudrions pouvoir faire ce qu'ils font : nous voudrions pouvoir vous aimer et vous glorifier comme eux. Il sera bon aussi de rappeler alors le temps où nous croirons

(i)Gum quibus et nostras voces , ut admitti jubeas deprecamur, supplici confessione dicentes : Sanctus , sanctus ,

sanctus,

de l'oraison. i3i

avoir été plus fervens , et de dire : Seigneur , ce que je voulois alors , je le yeux encore maintenant; comme je m'offris alors tout à vous , je m'y offre maintenant de la même sorte. J'ai maintenant autant de regret de mes péchés que j'en avois alors ; et de la même manière que je désirois alors l'humilité , la patience et l'obéissance, delà même manière je les désire , et je vous les demande maintenant.

Sur-tout , c'est un exercice très-saint et très-utile , d'unir nos œuvres avec celles de Jésus - Christ , pour suppléer par ses mérites à nos fautes et à nos imperfections. Ainsi nous pouvons offrir au Père éternel nos oraisons , pour être jointes aux oraisons de Jésus-Christ sur terre; nos jeûnes, pour être joints à ses jeûnes ; et nos souffrances, pour être jointes à ses souffrances ; en le priant de vouloir suppléer à notre impatience , par la patience de Jésus-Christ : à notre orgueil , par son humilité ; et à notre malice , par son innocence. Blosius dit que cet exercice a été révélé de Dieu même a quelques-uns de ses plus grands serviteurs , afin que de cette sorte nous rendions nos œuvres plus méritoires , et que nous réparions le malheur de notre pauvreté par le trésor infini des mérites de Jésus-Christ.

l32 PART. I. TRAITÉ V. CHAP. XX.

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CHAPITR E XX.

Que nous devons nous contenter de ï espèce d'oraison dont nous venons de parler , et ne pas nous affliger et nous plaindre , lorsque Dieu ne nous élève pas à une autre sorte d oraison plus sublime,

AiBERT-le-Grand dit (i) que celui qui est véritablement humble, n'ose pas élever ses désirs jusqu'à l'oraison la plus sublime , et jusqu'aux faveurs extraordinaires que Dieu communique quelquefois à ses élus , parce qu'il a un tel mépris de lui-même , qu'il s'en croit indigne. Que s'il arrive que sans y avoir contribué par ses désirs , Dieu verse sur lui quelque consolation particulière , il ne la reçoit qu'en tremblant , dans la pensée qu'il a quJil ne la mérite point , et qu'il n'en sauroit pas faire son profit comme il devroit. Si nous avions donc une humilité véritable y nous nous contenterions d'une espèce d'oraison commune / et nous regarderions même comme une grâce particulière de Dieu , qu'il lui ait plu de nous conduire plutôt par la voie sûre de l'humilité , que par un autre chemin , où nous pourrions peut-être nous égarer et nous perdre. S.Bernard dit (2) que Dieu se comporte envers nous , comme les pères se comportent envers leurs enfans,

(1) Lib. de adhœrendo Deo.

(a) Bernard, in Cant. serm. 54.

de l'oraison. i33

lorsqu'ils sont encore petits. Si un enfant demande du pain a son père , le père lui en donne volontiers ; mais s'il lui demande un couteau pour en couper , le père le lui refuse, parce que l'enfant pourroit se blesser avec le couteau. C'est pourquoi il lui coupe lui-même du pain ; et de cette sorte il lui épargne une peine, et le préserve en même temps d'un danger. C'est ainsi que Dieu en use avec vous. Il vous donne le pain tout coupé , et ne veut pas vous élever a une espèce d'oraison plus sublime , parce que peut-être vous vous couperiez; je veux dire, parce qu'elle vous cleviendroit peut-être préjudiciable, en vous donnant accasion d'entrer dans des sentimens de vaine gloire, de vous croire très-avancé dans la spiritualité,et de vous préférer à vos frères. Dieu vous fait ainsi plus de grâce de vous couper lui-même le pain, que de vous donner le couteau pour en couper : et si dans votre oraison ordinaire , il vous donne une ferme résolution de mourir plutôt que de l'offenser , et qu'en effet il vous préserve toute votre vie de péché mortel : quelle meilleure oraison désirez-vous, et quel plus grand fruit pouvez-vous souhaiter de recueillir ?

Quand le frère aîné de l'enfant prodigue sut le bon accueil que l'on avoit fait à son frère, il en fut si indigné , qu'il ne vouloit point entrer dans la maison de son père. // y a tant de temps, lui dit-il, quejevou* sers, et je ne vous ai jamais désobéi en rien i

l34 PART. I. TRAITÉ Y. CHÀP. XX.

cependant vvus ne m'avez jamais donné s eu* lement un chevreau pour manger avec mes amis ; mais dès que votre autre fils, qui a dissipé tout son bien avec des femmes perdues , est revenu ; vous faites tuerie veau gras pour lui. Mon fils , lui répond le père , vous êtes toujours avec moi ( i ); comme s'il vouloitdire : Ce que je fais n'est point que j'aime votre frère mieux que vous ; mais vous êtes toujours dans la maison , et cette grâce mérite bien que vous y réfléchissiez et que vous en fassiez cas. Appliquons maintenant ceci à notre sujet. Est-ce peu de choses , a votre avis , que vous soyez toujours avec Dieu? Il fait plus pour vous, en vous donnant le don de persévérance , en faisant que vous ne vous sépariez jamais de lui , et en vous préservant de tomber en péché mortel, que si après y être tombé, il vous tendoit la main pour vous relever ; de même que c'est plus faire pour un homme d'empêcher qu'il ne soit blessé , que de le guérir, quand il a reçu le coup. Si vous tirez donc un avantage si considérable de votre oraison ordinaire , de quoi pouvez-vous vous plaindre ] Si par le moyen de cette oraison , Dieu vous donne un zèle ardent pour tout ce qui concerne son service, une indifférence générale pour toutes les

(i) Ecce tôt annis servio tibi , et nunquàm mandatum tuum praeterivi, et nunquàm dcdisti mihi haedum , ut cnm amicis meis epularer ; sed postquàm filius tuu» bic , qui dissipavit omnem substantiam suam cum meretricibus , venit, occidisti illi vitulum saginatum. Fili, tu semper mecum es. Luc. i5. 29. et seq.

DE L'ORAISON. l35

choses du monde, et une résignation absolue à tout ce que l'obéissance vous commande , que désirez-vous davantage ? Enfin , si par le mo jen de cette oraison , il vous conserve dans l'humilité et dans sa crainte ; s'il vous donne une attention continuelle sur vousmême , et vous préserve des occasions du péché , que vous reste-t-il à souhaiter , puisque c'est là tout le fruit qu'on peut tirer de l'oraison la plus élevée, et à quoi doivent se rapporter toutes les douceurs et les consolations particulières qu'on y reçoit? Or, voila ce que Dieu pratique à l'égard de ceux qui persévèrent dans la voie commune de l'oraison : s'il ne les mène pas comme les autres par la voie de la plus haute contemplation , il les conduit du moins à la même fin , et en cela il leur fait une double grâce , en ce qu'il les éloigne du danger où ils eussent été de se laisser aller à des sentimens de vaine gloire , et en ce qu'il leur fait tirer de l'oraison ordinaire tout le fruit et tout l'avantage que l'on peut en recueillir. Joseph parla très-rudement a ses frères (i) , lorsqu'ils se présentèrent devant lui pour avoir du blé ; cependant il ne laissa pas de leur en faire remplir leurs sacs , et de commander à son maître-d'hôtel de leur faire toute sorte de bons traitemens. C'est ainsi que le Seigneur en use souvent avec nous.

Nous ne comprenons pas assez en quoi consiste l'oraison , ou pour mieux dire, nous

(i) Gènes. fa. 7 «* 25.

l36 PART. I. TRAITÉ V. CHAP. XX.

ne comprenons pas assez en quoi consistent notre avancement et notre perfection - qui sont la fin de l'oraison ; et de là vient que souvent nous croyons y avoir fait des merveilles , quand nous y avons mal réussi ; et qu'au contraire, quand nous y avons bienfait notre devoir , nous nous figurons que nous nous en sommes mal acquittés. Remportez de l'oraison le fruit que nous vous avons appris à en tirer, et principalement gagnez-y sur tous de vivre ce jour-la clans une extrême innocence , et avec une très-grande édification du prochain, et vous aurez fait une très-bonne oraison, quelque sécheresse et quelque dureté de cœur que vous y ayez éprouvée. Au contraire, si vous ne profitez ainsi de votre oraison , soyez sûr qu'elle n'a pas été bonne , quand même vous n'auriez fait autre chose qu'y verser continuellement des larmes , et qu'il vous sembleroit que vous y auriez été ravi jusqu'au troisième ciel. C'est pourquoi ne vous plaignez plus dorénavant de l'oraison ; mais tournez toutes vos plaintes contre vous-mêmes , et dites : Je ne me fortifie pas assez ; je ne suis pas assez humble ni assez patient ; je n'observe pas assez exactement le silence , et je ne me recueille pas assez. Cette sorte de plainte est juste,, parce que c'est vous plaindre de ce que vous ne faites pas les choses que vous devez , et qui dépendent de vous ; mais vous plaindre de l'oraison , vous plaindre des sécheresses que vous y sentez T

DE L?0RAIS0N. l37

vous plaindre de ce que vous n'y avez pas de facilité, et que vous n'y goûtez pas la tranquillité et les consolations que vous voudriez , c'est vous en prendre en quelque façon k Dieu même ; et c'est , comme disoit Judith aux habitans de Béthulie , un discours qui est moins propre à attirer sa miséricorde , quà exciter sa colère > et à allumer sa fureur (1). Il est au reste surprenant de voir combien nous agissons en ceci autrement que nous ne devons. Car nous ne nous plaignons pas de ce que nous ne songeons point à nous mortifier , k nous humilier et à nous corriger, qui est ce qui dépend de nous ; et nous nous plaignons d'une chose que Dieu n'a pas laissée en notre pouvoir , et qu'il s'est entièrement réservée. Appliquez-vous sérieusement a mortifier et a vaincre vos passions; faites-y tous vos efforts, et laissez le soin du reste à Dieu : c'est son affaire : il a plus d'affection pour notre bien que nous-mêmes; et pourvu que nous fassions ce que nous devons de notre côté , nous pouvons nous assurer que du sien il ne manquera pas de nous donner ce qui nous est le plus convenable. Nous traiterons cette matière plus au long , quand nous parlerons de la conformité k la volonté de Dieu (2) , et lk nous satisferons plus expressément et plus amplement k cette sorte de plainte.

(1) Non est iste sermo qui mîsericordiam provocet, sed •potiùs qui iram excitet, et furorem accendat. Judith, 8. 12.

(2) Traité 8, ch. 24. 25. etc.

l3S PARTIE I. TRAITÉ V. CHAP. XXI.

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