‹ Pratique et doctrine de la dévotion au Sacré Cœur (volume 2)Chapitre 1 sur 102 · I. La dévotion et les dévotions · texte numérisé non relu

I. La dévotion et les dévotions

, 1. Tandis que la charité scelle la plus étroite union entre notre âme et Dieu, la dévotion^ qui en est tout ensemble le fruit et l’aliment, nous rend empressés à servir ce Dieu auquel notre âme se trouve unie. Tel est

(1) En effet, d’autres formes de dévotion au Sacré Cœur se conçoivent possibles et recommandables. Nous reviendrons là-dessus.

renseignement de saint Thomas i, qui définit la dévotion : « Le prompt élan de la volonté vers tout ce qui est du service de Dieu 2^ * ou bien encore, l’acte de volonté par lequel l’homme s’otFre à Dieu pour le servir 3. ^

La dévotion, ajoute-t-il encore, relève de la vertu de religion 4; elle en est l’acte intérieur principal 5.

2. La dévotion ainsi entendue et qui est inséparable de toute vie chrétienne, ne doit pas se confondre avec les dévotions. Ces dernières, envisagées dans leur principe, sont de pieuses afifections ou inclinations qui facilitent la ferveur dans la prière et la générosité dans l’exercice des vertus. Le P. Bainvel les définit d’après l’effet immédiat qui les manifeste, lorsqu’il écrit que « toute dévotion consiste dans la pratique habituelle des actes du culte intérieur et extérieur 6 ».

A première vue, ces actes honorent tantôt personnes^ tantôt des mystères j tantôt même des pratiques de piété.

En effet, en dehors des personnes, telles que les saints, il est des mystères qui sont fêtés, qui retiennent la pensée ou le souvenir ; et le cœur s’éprend spécialement de telle ou telle forme de piété.

Quand elles ne sont pas la divinité elle-même, les personnes vers lesquelles se portent les dévotions religieuses possèdent toujours une empreinte divine, spécialement celle de la sainteté. Il arrive que toute la personne soit directement honorée : c’est le cas pour la dévotion à saint Joseph ; d’autrefois, le culte regarde spécialement

(1) 2, 2, q. 82, art. 2, ad 1 et 2.

(2) Volunta's quaedam prompte tradendi se ad ea quae pertinent ad Dei famulatum (2, 2, q. 82, art. 1. c.)

(3) « Actus voluntatis hominis offerentis seîpsum Deo ad ei serviendum qui est ultimus finis. (3, 2, q. 82, art. 1 ad 1.)

(4) 2, 2, q. 82, art. 2.

(5) 2, 2, q. 83, art. 3 ad 1.

(6) Dict. Vacant, Cœur de Marie, t. 3, col. 351.

une qualité particulière, un événement de la vie, qui nous touche, nous édifie, excite notre admiration, enflamme notre amour : ce sera le génie surnaturel d’ Augustin, ou de Thomas d’AciuiN; la charité de Vincent de paul, la contemplation de Thérèse, la douceur de François de Sales ; on se dira dévot à Tâme, à la passion du Sauveur, à la pureté, aux douleurs de la Vierge, à son titre ineffable de Mère de Dieu. On conçoit même des dévotions pour des personnes qui vivent encore sur la terre, pourvu qu’un cachet divin les ait enlevées au monde profane. Le caractère sacerdotal motive la dévotion au prêtre; le prestige de la dignité spirituelle explique la dévotion au Siège apostolique, au Pape, Vicaire de Jésus-Christ : la personne individuelle disparaît dans la fonction, la , mission.

Quels aliments spirituels ne contiennent pas les divers mystères de la Foi: la Très Sainte Trinité, ITncarnation, la sainte Eucharistie, la Pentecôte, ITmmaculée Conception !

Des formes depiétéy comme le rosaire, le chemin de la croix, gagnent aussi notre cœur par des correspondances secrètes entre ce qu’elles évoquent ou ce qu’elles font pratiquer et notre caractère, nos goûts, nos états d’âme; ou encore par les pensers élevés, les nobles sentiments, les touchantes émotions qu’elles éveillent, les fortes résolutions qu’elles déterminent.

Toutefois, les formes de piété et les mystères ne font qu’en apparence varier l’objet des dévotions. A y regarder de plus près, nous constaterons que les mystères nous intéressent parce que leur profondeur nous permet d’admirer des perfections, de bénir Dieu pour ses bienfaits. Ces perfections appartiennent à une personne; les bienfaits en dérivent et concourent avec les perfections pour nous en manifester l’excellence. Et quels attraits peuvent bien avoir les pratiques de piété, sinon ceux de la divinité ou des saints que ces pratiques honorent? Est-il Rosaire

sans Mère de Dieu et des hommes ; est-il chemin de croix sans Jésus souffrant?

Nous pouvons donc conclure de la manière suivante :

Toute dévotion se justifie par Texcellence d’une personne^ par une qualité qui reluit en elle : elle trouve dans cette excellence ou cette qualité, son objet formel^ son motif, tandis qu’elle aura pour objet matériel, la personne ou une partie de la personne, une action, un événement où l’excellence apparaît, où reluit la qualité, où le motif revêt son aspect captivant. Toute dévotion se termine à la personne qu’elle fait aimer ou honorer ^ ; elle se rapporte à la personne comme â son sujet d’attribution.

Toute dévotion proportionne ses hommages à la dignité . de la personne qui les reçoit 2. ^

Nous réservons à Dieu le culte suprême d’adoration; ào la sainte Vierge, celui d’hyperdulie.

Toute dévotion va finalement aboutir à Dieu. « C’est Dieu que nous honorons dans ses serviteurs^. > Ainsi, même dans l’ordre des choses humaines, un roi se voit décerner les honneurs royaux que réclame son caractère. Des qualités particulières : la mâle beauté répandue sur ses traits, la sagesse qui apparaît dans son administration, la bonté de son cœur manifestée par ses bienfaits lui valent un tribut d’admiration reconnaissante et des hommages spéciaux constamment en rapport avec sa dignité.

(1) 3 part. q. 25, art. 1.

(2) Ceci doit s’entendre sans préjudice du culte relatif que l’on rend à des souvenirs de la personne, à des objets lui ayant appartenu. Ce culte ne dépasse jamais celui que mérite la personne; mais souvent, il reste bien en deçà : et l’image d’une personne plus haute en dignité, peut ainsi recevoir moins d’honneurs qu’une image, plus célèbre, d’une personne inférieure en excellence ou en gloire.

(3) 2, 2, q. 82, art. 2 ad 3.

Le langage courant nous permet de dire indifféremment, que nous honorons spécialement le roi 4 cause de sa beauté, de sa sagesse, de son cœur, ou bien que nous admirons la beauté du roi, que nous glorifions son génie, que nous célébrons sa bonté.

n. Valeur absolue et relative de la dévotion et des dévotions.

La dévotion est le but final de notre activité libre : elle donne Thomme tout entier à Dieu, terme de toutes choses. Elle achève Thomme en disposant parfaitement sa volonté à rejoindre, par Tamour efifectif et agissant, la Volonté à laquelle il doit son origine et devra sa fin ou sa béatitude.

Pour déverser sur nous ses largesses. Dieu, Bonté toujours en acte, n’attend que cette disposition de nos âmes, la plus parfaite de toutes, en même temps que la seule essentielle.

Les dévotions^ par contre, appropriées à notre nature affective, qui sollicite le concret, le sensible, le particulier, nous prêtent un secours efficace pour parvenir à la dévotion et appartenir entièrement à Dieu. « Infiniment aimables par elles-mêmes, les choses divines, écrit saint Thomas i, possèdent en elles de quoi exciter la plus vive flamme d’amour, et par conséquent la dévotion ; mais, telle est notre faiblesse humaine, qu’il lui faut du sensible pour s’élever à l’amour divin ». Que la voie d’amour soit aussi la plus suave et la plus rapide. Saint Augustin l’a dit en dçs termes que tous ont ratifiés après lui : c L’amour exclut la peine; s’il ne l’exclut pas, il la fait aimer 2 ».

A ce premier avantage les dévotions ajoutent celui de

(1) 2, 2, q. 82, art. 3 ad 2.

(2) In eo quod amatur, aut non laboratur^ aut et lahor amatur, (De hono viduitatis, c. ^21. M. P. L. 40, col. 448. Cf. aussi S. Jérome, ép. 18 à Eustochium.)

nous valoir réciproquement Faffection des saints que nous honorons par elles. Ces saints ne figurent-ils pas au nombre de nos amis, capables de nous faire admettre dans les tabernacles éternels i? Notre-Seigneur accepte lui-même de s'unir à nous par un lien spécial d’amitié. Au cours de sa vie mortelle, n’autorisa-t-Il pas un apôtre à s’appeler « le disciple que Jésus aimait »? Et même après sa résurrection, dans d’inoubliables apparitions, ne fit-Il pas preuve du même cœur dont bénéficièrent auparavant Lazare, Marthe et Marie? Pour être glorifié, a-t-Il cessé d’être homme? Les vies des saints n’attestent-elles pas les prévenances, les tendres délicatesses, les faveurs du Cœur de Jé^us?

De plus, les dévotions, comme telles, sont méritoires devant Dieu. Dieu se complaît dans l’union mutuelle de ses créatures raisonnables ; Il prend plaisir aux honneurs que nous rendons aux saints. D’ailleurs, ces recours à des intercesseurs ne contiennent ils pas d’humbles aveux de misère et une imploration de miséricorde, qui appellent la grâce d’en haut?

Les dévotions sont donc à la dévotion ce que les moyens sont à la fin.

Il vaut la peine de le noter : elles ne perdent pas ce caractère, pour concerner une personne divine. Bien qu’il n’y ait rien au-delà de Celle-ci, les dévotions qui s’adressent à une personne divine servent de moyen pour nous conquérir tout entiers. A plus forte raison cela est-il vrai, quand la personne divine subsiste dans une double nature, et qu’Elle a pris la nature inférieure pour nous rendre la divinité plus aimable. Aussi saint Thomas proclame-t-il que l’humanité du Christ est le moyen principal de faire monter notre âme jusqu’à l’amour de Dieu. C’est pourquoi, dit-il, nous chantons dans la préface (de la Nativité) :

(1) Év. S. Luc, 16, 9.

« Nous avons connu un Dieu visible, pour être par Lui transportés à Tamour des choses invisibles ^ ».

Nécessité des dévotions. Les dévotions sont des moyens. Ces moyens sont-ils nécessaires PL^emploi en est-il prescrit par Dieu?

La reconnaissance formelle de Tordre de la rédemption par Jésus- Christ, qui implique des hommages au Verbe incarné, paraît à plusieurs un point de nécessité de moyen pour le salut, du moins sous la nouvelle Alliance. Mais, sauf le recours à la médiation du Sauveur, aucune dévotion n’a été rendue universellement obligatoire pour tous les temps.

L’éclosion successive des dévotions fait partie des progrès de l’Église, marque le développement des fidèles dans l’intelligence de la foi.

Tout en ayant pour agréables les hommages sincères de leurs clients, les saints, dans leur béatitude et leur charité ne les exigent pas pour eux-mêmes : ils sont satisfaits de voir en chaque vrai fidèle s’affermir la dévotion essentielle, et d’y lire l’hommage implicitement rendu à leur glorieuse prédestination. A Dieu pourtant, comme aux saints, déplaisent la suffisance orgueilleuse et le mépris des facilités qui nous sont ménagées pour notre sanctification. Dès lors, s’il n’est pas dans les desseins de la Providence que, sur terre, nous honorions tous les saints, nous ne pouvons en dédaigner un seul sans péché ; et la lumière répandue sur un petit nombre de grandes dévotions, ne nous permet plus une abstention complète. Celle-ci prouverait une résistance, une opposition secrète aux exhortations de l’Église. Des protestants de bonne foi ne commettent aucune faute à n’implorer jamais la sainteVierge; mais quel catholique pourrait, sans présomption orgueilleuse, refuser VAve Maria à la Mère de Dieu

(1) 2, 2, q. 82, art. 3 ad. 2.

et des hommes? De nos jours, n’en va-t-il pas de même de la dévotion au Sacré Cœur? Ne tend-elle pas à devenir une marque commune et distinctive des vrais fidèles?

Bang des diverses dévotions. Les dévotions trouvent un premier principe de classement dans l’inégale dignité des personnes qu’elles honorent. Mais il peut nous intéresser de savoir lesquelles, de plusieurs dévotions concernant la même personne, sont de nature à lui plaire davantage.

A n’en pas douter, un rang de faveur échoit à celles qui non seulement possèdent l’orthodoxie indispensable à toute vraie dévotion, mais servent en outre à consolider un point de foi menacé par l’hérésie. Ainsi, au début de l’ère chrétienne, l’apôtre saint Jean exalte ceux qui revendiquent la filiafion divine pour Jésus-Christ. « Quel est le vainqueur du monde, écrit-il, si ce n’est celui qui croit que Jésus est Fils de Dieui »? De nos jours, nous avons égalemeitt à protester contre des hommages hypocrites et blasphématoires, qui ne louangent Jésus que pour Lui dénier tout titre à l’adoration latreutiqiie. Il nous faut, d’autre part, nous défendre contre une sorte de docétisme pratique qui jetterait l’oubli sur son humanité. Le protestantisme croyant ou conservateur, toujours un peu froid et compassé, privé qu’il est par ses origines et ses tendances de la simplicité confiante de l’âme catholique, ne considère dans le Christ que la révélation du Père ; la piété catholique n’oublie pas l’Homme-Dieu Sauveur.

L’esprit de l’Église est l’esprit de Jésus-Christ. La recommandation même de l’Église rend une dévotion plus chère à Dieu et aux saints. Elle peut aller, nous l’avons vu, jusqu’à lui donner un caractère de nécessité.

Il va de soi, en outre, que plus les dévotions touchent de près à la personne, plus elles acquièrent de valeur.-

(1) pe ép. de S. Jean, 5, 5.

! Celles qui atteignent la personne en son fond moral, intime,

* seront donc, de ce chef, préférables à celles qui s'arrêtent \ soit au dehors, à Faction extérieure, soit même à des \ qualités de Fesprit. Le culte du cœur vaut mieux que le ' culte du génie.

L'intérêt que le Ciel nous porte nous permet encore d'apprécier les dévotions d’après Finfluence qu’elles exercent sur la dévotion essentielle.

Enfin, du point de vue pratique, les dévotions d’objet bien défini nous sont plus utiles que les dévotions imprécises, moins propres à nous émouvoir et à nous entraîner au bien. Toute extension d'objet ne tourne donc pas à notre avantage. Si elle élargit le cadre, elle disperse Fattention et par là même en diminue Finfluence pratique. Or, ne l'oublions pas : les dévotions sont des secours ménagés à notre faiblesse.

Par contre, elles promettent des fruits abondants, les dévotions qui nous saisissent par cet excellent côté de nous-mêmes, la plus généreuse de nos sympathies, la pitié.

in. Les sources à consulter sur les dévotions.

Pour les questions de culte, la science de la révélation doit être soigneusement consultée. Fausse, l’explication qui en contredit les enseignements certains; suspecte, celle qui s’accorde mal avec ses principes et ses traditions sur l'économie de notre salut. Au contraire, un préjugé favorable milite pour une théorie qui s’harmonise bien avec les principes généraux de la théologie. Outre cette mission, plutôt négative, de contrôle, la théologie est encore chargée de nous montrer, dans le dépôt de la foi, le fondement indispensable à toute dévotion solide.

Les grandes dévotions ont leur histoire. Leurs comy mencements se relient le plus souvent à un fait providen- \ tiel non ordinaire, et à une initiative, d'abord contrariée,

\ puis triomphante, qui, à travers une série d'épreuves,

parvient à conquérir Fapprobation et ensuite les encouragements de Fautorité ecclésiastique.

Sous Finfluence de ces encouragements, les dévotions se propagent. La pratique des fidèles, guidée ou contrôlée par les supérieurs hiérarchiques, tantôt restreint, tantôt amplifie Fobjet des dévotions, et s'éclaire ensuite des explications qu’elle-même a provoquées. Une théorie complète de la dévotion empruntera de la sorte ses principaux éléments à la pensée des promoteurs et des propagateurs de renom, à l’expérience religieuse du peuple chrétien, et surtout aux décrets du Saint-Siège qui les corroborent, et, au besoin, les corrigent et redressent Fune et l’autre. Grâce à l’étude et à la discussion de ces éléments, Fobjet et la nature du culte seront aperçus plus nettement et plus adéquatement compris. On pourrait, en somme, proposer la formule suivante : c’est en soumettant à un examen théologique les données fournies par les origines de la dévotion^ par sa mise en pratique et par les décisions du Saint-Siège, que nous mettrons le mieux en lumière la nature et l’objet de toute dévotion catholique.

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