‹ Pratique et doctrine de la dévotion au Sacré Cœur (volume 2)Chapitre 2 sur 102 · PREMIÈRES APPLICATIONS A LA DÉVOTION AU SACRÉ CŒUR · texte numérisé non relu

PREMIÈRES APPLICATIONS A LA DÉVOTION AU SACRÉ CŒUR

Les considérations précédentes nous fournissent déjà, pour la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, des précisions et des renseignements dont l’importance n’échappera pas à la sagacité du lecteur. Nous aurons à les utiliser plus pleinement dans la suite.

Pour l’instant, il nous suffira de retenir, que par le culte du Sacré Cœur nous honorons la personne de Notre- Seigneur Jésus-Christ ; que ce culte est le culte suprême dû à Dieu seul, puisque Jésus-Christ est Dieu, adorable en tout ce qui est uni à sa personne, et notamment, adorable dans son cœur; et que ce culte est spécial, comm'e

fondé sur une qualité que le cœur renferme ou rappelle.

La personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ses excellences, toutes infinies en dignité, même lorsqu'elles apparaissent dans sa nature humaine, forment Tobjet commun, la raison générale de toutes les fêtes, 'de toutes les dévotions par lesquelles nous glorifions notre Sauveur. Pour connaître l’objet propre ou la raison spéciale de la dévotion au Sacré Cœur et de la fête correspondante, il faudra, par conséquent, savoir nettement ce qu’on entend par cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sous quel aspect on le considère, et quelle est la qualité qui attire nos hommages.

Autour de ces points se concentre l’intérêt de notre étude. Étude complexe, le P. Bainvel le remarque à bon droit, où nous devons « tenir compte à là fois de la nature des choses, des faits historiques, de la pensée vivante, des documents officiels, des pratiques communément reçues l » . Ainsi que nous l’avons dit au commencement de ce chapitre, nous ne nous occupons pas de toute dévotion possible au Sacré Cœur, mais de celle qui, officiellement admise par l’Église, a passé dans le culte public. Pour en comprendre la nature et l’objet, « il faut dès lors, observe le P. Nilles, en confirmant par là notre formule, se référer aux décrets et aux actes publics du Saint-Siège, non sans consulter également les auteurs classiques qui ont traité la questions ».

Nous avons ajouté que cette dévotion se noue historiquement aux révélations faites à sainte Marguerite- Marie. Par là nous ne diminuons en rien le mérite et le rôle providentiel de glorieux précurseurs, parmi lesquels le Bienheureux Jean Eudes tient la première place. Respectant heureusement cette unité morale où le saint fon-

d) La dévotion au Sacré Cœur de Jésus, 3® édit., p. 82.

(2) De rationibus festorum SS. Cordis Jesu, etc., tome i, p. 328.

dateur de la Congrégation de Jésus et de Marie se plaisait à confondre les cœurs de Jésus et de sa Mère, le bref de béatification lui décerne ce magnifique éloge : « Ce ne fut pas sans une inspiration divine qu’il songea le premier à rendre un culte liturgique aux très saints cœurs de Jésus et de Marie. On doit le regarder comme le père de cette religion très suave, puisque, dès la fondation de la Congrégation des prêtres, il solennisa parmi ses fils la fête de ces mêmes sacrés cœurs; il en fut le docteur, car il composa des offices propres et une messe en leur honneur ; finalement il en fut l’apôtre, car il s’est mis de toute son âme à répandre en tout lieu leur culte si salutaire i. * Aux élans de son zèle, le Bienheureux joignit l’honneur de souffrir courageusement pour cette sainte cause : il y aurait de l’ingratitude à l’oublier. Aussi, souscrivonsnous aussi volontiers que le P. Bainvel, au jugement du T. R. P.* LE Doré, lorsqu’il revendique pour l’apôtre du cœur de Marie « la gloire d’avoir servi de puissant auxiliaire et de digne précurseur à la bienheureuse Visitandine^. » Néanmoins, depuis les révélations de Paray,

(1) Bref du 11 avril 1909. Analecta ecclesiastica, t. xvn (1909), p. 227. La dévotion qui prend ensemble les Cœurs de Jésus et de Marie n’est pas identique à celle qui les considère comme deux objets distincts. Le lecteur aura saisi la nuance. Un institut, un temple, dédiés aux Sacrés Cœurs ne sont pas consacrés au Sacré Cœur de Jésus ou au Saint Cœur de Marie comme le seraient une église et une Congrégation dont le titre propre serait soit le Cœur de Jésus soit le Cœur de Marie. Qu’on nous permette cette comparaison puisée dans un autre ordre d’idées mais pourtant juste : un docteur utriusque juris ne peut pas se dire docteur en droit civil et en droit canonique.

(2) Le V. P. Eudes, premier apôtre des SS. Cœurs, p. 186. Cf. Bainvel, op. cit., p. 402. Cela n’empêclie pas le T. R. P. Le Doré de reconnaître que « la dévotion de sainte Marguerite-Marie, celle du Yén. P. Eudes... présentent des caractéristiques très différentes ». {Le Sacré Cœur de Jésus, son amour. Brochure, p. 29.)

la dévotion au Sacré Cœur de Jésus s’est nettement distinguée de la dévotion au saint Cœur de Marie ; l’objet et le but de la dévotion se sont éclaircis et précisés ; et c’est sous cette forme nette et précise que la dévotion au Cœur de Jésus se présente dans l’office et la messe pour l’Église universelle, et s’est étendue au monde entier. En ce sens, nous faisons remonter à la Sainte la dévotion officielle et catholique au Sacré Cœur de Jésus. Et bien à bon droit, semble-t-il. Les luttes pour l’établissement de la dévotion, les instances faites auprès du Saint-Siège, les attaques passionnées des adversaires mentionnent constamment les révélations de Paray, soit en faveur du culte, soit pour le tourner en dérision. Dans l’office de la Sainte on célèbre ses efforts « pour propager partout le culte intérieur et extérieur du Cœur de Jésus, tel que, par révélation de Notre-Seigneur, elle le savait agréé de Lui » ; et on y signale l’approbation de l’Église, la diffusion merveilleuse de la dévotion et les fruits produits par tout l’univers catholique, pour mettre le succès de ces efforts en évidence!. Aussi, la principale autorité privée à invoquer, le P. DE Gallifet, écrit-il sans hésiter : « Puisque la dévotion au Sacré Cœur de Jésus tire surtout son origine d’une révélation céleste, c’est à cette révélation qu’il faut demander et l’objet du culte et la manière dont le culte doit être pratiqué 2.

Enfin, puisque c’est un culte vivant, nous ne pouvons négliger son évolution progressive parmi les fidèles, c’est-à-dire la façon dont, sous le contrôle et la direction de l’Église enseignante, l’Église enseignée le comprend et le pratique.

(1) Leçon cinquième de l’office.

(2) De cultu Sacrosancti Cordis, etc., 1. i, c, 4.

ARTICLE II

L’objet propre et direct du culte ; le Cœur humain et vivant de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

U objet de la dévotion au Sacré Cœur de Jésus est d’abord le cœur véritable et vivant, qui bat dans la poitrine de notre Sauveur, qui fait partie de son humanité, et qui fut transpercé sur la croix. Dans ses grandes apparitions à sainte Marguerite -Marie, Notre-Seigneur découvre ce Cœur réel et vivant ; quand ce Cœur est représenté d’une façon distincte, la plaie qu’il reçut sur la croix y figure visiblement. Et c’est bien assez, pour une pleine démonstration, de cette seule ligne empruntée au récit de la manifestation la plus solennelle dont la Sainte fut favorisée : « Me découvrant son Cœur, Il me dit : Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes 1.

Un argument péremptoire est également fourni par la Constitution Apostolique Auctorem fidei, du 28 août 1794.

Les jansénistes du synode de Pistoie avaient paru reprocher à la dévotion au Sacré Cœur d’oublier que la chair du Christ ou une partie de cette chair, si on la sépare, même par abstraction, de la divinité, ne peut être adorée du culte de latrie. Pie VI, en condamnant la 63® proposition de ce synode, proteste que les fidèles n’opèrent ni cette séparation ni cette abstraction ; mais il reconnaît expressément que les fidèles adorent le Cœur de Jésus comme tel, c’est-à-dire le cœur de la personne du Verbe, à laquelle il est indissolublement uni, tout comme le corps exsangue du Christ, durant les trois jours de la mort, sans séparation ni précision de la divinité, fut adorable au tombeau.

(1) Vie et Œuvres de Sainte Marguerite-Marie Alacoque, t. n, pp. 270. 327. 355.

ART. II. l'objet propre ET DIRECT

Toutefois, que la comparaison du corps inanimé ne nous induise pas en erreur ! Le Cœur que nous honorons, c’est le Cœur véritable du Sauveur. Ce Cœur vit dans un corps dont notre pensée, non plus que notre main, ne songe à le séparer. Nous n’isolons le Cœur ni de la personne divine, qui jamais n’a pu et ne peut l’abandonner, ni de l’âme très sainte qui, depuis la résurrection. Vinforme'^ toujours, ni du corps sacré dont il constitue une noble partie. On Ta remarqué : dans les célèbres apparitions où Notre-Seigneur, pour impressionner plus vivement la Sainte, voulut comme ouvrir sa poitrine et produire son Cœur au dehors, c’est toujours sous des formes irréelles que le Cœur est présenté : il en sort des flammes, une croix le surmonte, une couronne d’épines l’entoure. Par là, sans doute, un réalisme grossier se trouve empêché 2; mais nous sommes également avertis de ne voir dans le Cœur détaché qu’une image expressive destinée à rappeler le Cœur réel que Notre-Seigneur nous invite à honorer.

En d’autres termes, nous honorons un cœur intimement uni à l’âme de Jésus et à sa personne divine, < le cœur, qui, avec l’âme de Jésus et sa personne divine, constitue un seul objet d’adoration... Cet- objet, continue le P. DE Gtallifet, est formé du Cœur de Jésus, de l’âme de Jésus, et de la personne du Fils de Dieu, en y joignant toutes les grâces, les trésors des dons célestes, toutes les vertus et toutes les affections propres de ce cœur 3. »

Ce point demeure donc bien acquis. Dans notre dévotion, le mot cœur n'est pas un terme métaphorique, servant à traduire l’idée d’amour. Et si, comme nous le

(1) Au sens philosophique, où informer veut dire, être la forme substantielle, l’acte constitutif.

(2) Dictionnaire de Vacant, t. 3, col. 277.

(3) De Cultu...^ liv. I, chap. iv. Benoît XIV relate cette conception comme celle des promoteurs de la dévotion. (De Beatificatione, liv. IV, chap. XXXI, n. 21.)

verrons, cette idée y est dominante, on ne pourrait pas dire, cependant, que le culte, improprement nommé du Sacré Cœur, n’est en réalité que le culte de l’amour du Christ, sans aucune part faite au cœur de chair et vivant qui nous représente cet amour. Pareille position fut prise par les adversaires catholiques de la dévotion, lorsque parut le décret d’approbation de 17651. D’après ce document, le culte du Sacré Cœur consistait à renouveler symboliquement le souvenir de l’amour du Fils de Dieu, etc. Se méprenant sur la valeur des termes « renouvelle symboliquement », un certain Blasius se mit, avec quelques autres de la même école, à prétendre que, dans le décret, il n’était pas question d’un cœur de chair à honorer, mais d’un cœur purement symbolique, ou, pour parler plus exactement 2, du cœur en général, pris métaphoriquement pour les affections 3. Mais, outre que le renouvellement symbolique suppose une réalité-symbole, le Cœur vivant du Christ, il suffit, pour réfuter ce système, de rappeler que les décrets approuvaient la dévotion telle que les évêques de Pologne l’avaient décrite dans leur supplique. Or, le mémoire présenté par eux déclarait comprendre le cœur dans son sens 'propre^ non métaphorique^. Et Zaccaria s’écriait justement à ce propos : « La fête d’un cœur purement symbolique ne sera jamais, ni proprement ni improprement, une fête du Sacré Cœur de Jésus ». » ^

(1) Le décret sera cité plus loin, parmi les documents du Saint-Siège.

(2) Un cœur symbolique peut être un cœur très réel. Voir l’article IV.

(3) Voir là-dessus, par exemple, Feanzelin, De Verbo incarnato^, pp. 470. 471.

(4) Cor Jesu,, non tralaticie sumptum, sed in propria ac nativa significatione, videlicet ut est pars corporis Ckristi nohilissima.

(5) Fr, Ant. Zaccaria, Antidito contra i lihri di Blasi... lett. VI, p. 61.

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