CHAPITRE I
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
La dévotion au Sacré Cœur doit être privée et publi que, individuelle et sociale. Elle réclame tout l’homme. Or, l’homme a sa vie cachée et sa vie extérieure : il est un tout comme personne, et il fait partie du genre humain. Si elle n’était privée et individuelle^ elle ne saurait correspondre aux invitations particulières de la Providence, qui, dans l’ordre surnaturel comme dans l’ordre naturel, diversifie les personnes et leur donne une physionomie propre; et à l’homme qui sait que Dieu le travaille intérieurement, il est si naturel d’avoir de l’initiative religieuse, que l’absence de cette activité fonderait le soupçon d’une religion apparente, purement extérieure, incapable de réchauffer le cœur et de sanctifier la volonté. Si la piété n’était sociale, il manquerait à la dévotion privée l’appui pour tous si utile et pour beaucoup presque indispensable de l’action commune ; et le culte du Sacré Cœur ne préparerait pas au Roi Jésus le trône glorieux qui lui est destiné : n’a-t-Il pas reçu toutes les nations en héritage?
Entre la société publique et l’individu se place la société domestique, la famille. La société publique se dédouble en société civile et société religieuse, la Sainte Église.
La consécration des familles au Sacré Cœur, l’intronisation du Sacré Cœur au foyer domestique, assurent déjà
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à la grande dévotion de notre âge une forme demi-sociale.
Il faut ensuite que la bannière du Sacré Cœur soit comme un étendard levé sur toutes les nations. Le jour de ces hommages universels ne semble pas proche : Dieu s’en réserve le secret. Et c’est merveille que, dans l’apostasie générale des nations, le XIXe siècle ait pu voir un Chef d’État martyr consacrer au Sacré Cœur une république américaine, et un Parlement de la noble France, Lui vouer le majestueux monument de Montmartre; c’est merveille encore que, dans ces premières années du XXe siècle, au centre géographique de l’Espagne, un roi se soit dédié avec son peuple au Sacré Cœur.
Mais il appartient à la société religieuse de donner à la dévotion au Sacré Cœur son expression sociale la plus haute et la plus complète.
L’Église catholique rassemble ses fidèles pour des manifestations grandioses. Les chrétiens du monde entier furent convoqués par le Pape Léon XIII à consacrer le genre humain au Sacré Cœur ; et l’acte rédigé à cette fin rappelle les titres de Jésus-Christ à la royauté universelle.
Chaque année, sur l’ordre du grand et saint Pape Pie X, cette consécration se renouvelle dans toutes les églises paroissiales et dans les autres où la fête se célèbre. (S. R. C. décret du 22 août 1906.)
Les cortèges triomphants des Congrès eucharistiques ne sont-ils pas d’incomparables manifestations sociales en l’honneur du Cœur de Jésus, qui s’y trouve glorifié dans le principal bienfait de son amour? Puis, le culte social ne devient-il pas permanent, ininterrompu, dans ces palais royaux que sont les basiliques élevées en l’honneur du Cœur de Jésus sur les hauteurs qui dominent les capitales?
C’est un devoir pour notre piété de pénétrer la signification de ces démonstrations publiques, d’y participer pleinement avec nos ressources, notre corps, notre intel-
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ligence et notre volonté ; de travailler à leur pérennité au milieu de Tinstabilité de toutes les choses humaines.
Lorsque nous visitons les sanctuaires du Sacré Cœur, veillons à ce qu’au langage muet' et inconscient de la pierre correspondent les accents vivants et convaincus de notre âme. Le désir profond de notre cœur doit se traduire en prière confiante, afin que la basilique devienne pour la nation tout entière, un centre de ralliement autour du Christ retrouvé et établi dans ses droits.
Mais, pour belles et salutaires qu’elles puissent être, ces manifestations sociales, d’origine ecclésiastique, le cèdent pourtant à la forme sociale de culte que l’Église tient de son divin Fondateur. Le saint sacrifice de la messe, voilà, par excellence, le culte social. Institué directement par Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour être chaque jour et en tout lieu offert au sein de son Église, le saint sacrifice de la messe est le rendez-vous solennel du Chef de l’Église et de son corps mystique, représenté par le prêtre que députe l’Église et par les fidèles participants.
C’est donc là que la dévotion au Sacré Cœur trouvera le plus parfaitement sa’ pratique sociale.
Essayons de préciser comment.
La Messe se distingue nettement en deux grandes parties : la principale et essentielle, qui est l’œuvre de Jésus-Christ, et la partie complémentaire ajoutée peu à peu par l’Église.
Le sacrifice essentiel a reçu lui-même de l’Église un revêtement liturgique pour le rendre plus visible à nos yeux et plus impressionnant à nos cœurs. Ce complément ecclésiastique ne varie guère : l’Église n’y a souci que de renouveler symboliquement le sacrifice réel et toujours agréé de la Croix.
Jésus-Christ, prêtre principal et victime dans son Humanité, s’y offre par les mains du ministre de l’Église à Dieu le Père, c’est-à-dire, à la Très Sainte Trinité,
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Bien que Tunité de la Personne du Christ nous permette de dire en toute vérité que le sacrifice est offert à Jésus- Christ, comme il Test au Père et au Saint-Esprit, cette expression rigoureusement exacte, violerait cependant les règles de Tappropriation (expliquées plus haut), c'està-dire, qu’elle contredirait la manière dont nous concevons l’oblation du sacrifice. Et nous nous servirions d’un langage à tout le moins inusité, en disant que la messe est officiellement offerte au Sacré Cœur. Le Christ nous demande d’honorer son Cœur, de réparer les ingratitudes des hommes : il paraîtrait assez singulier de Lui répondre, au moins directement, en Lui offrant ses propres hommages et ses réparations.
Mais le Christ s’est mis à notre disposition pour être offert par son Église et par ses fidèles à toutes leurs intentions. Après l’humble aveu de notre insuffisance, nous est-il interdit de puiser dans ces trésors, devenus nôtres, pour payer même l’immense dette que l’humanité a contractée par son ingratitude envers l’amour de son Sauveur? M’est-il défendu de dire au Christ : Je n’ai rien que je ne tienne de Vous. Souffrez que je Vous offre vos propres dons; j’ai beaucoup à réparer; je fournirai ma petite part. Mais la trouvant si petite, je Vous ofîre vos propres réparations !
Et de la sorte, la sainte Messe, comme nous pouvons l’offrir à Dieu en l’honneur de ses saints, peut être secondairement offerte par nous en esprit de réparation pour les injures dont se plaint notre doux Sauveur.
Puis, offrir le Christ comme une victime immolée, c’est nous reconnaître pécheurs, et développer ces sentiments de componction qui imprègnent toute la dévotion au Sacré Cœur.
A l’offrande de la Victime principale nous ajoutons nos humbles dons : le pain et le vin, qui sont présentés au prêtre pour devenir le corps et le sang de Jésus-Christ, et
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être de la sorte, excellemment sacrifiés^ rendus sacrés (sacrificare = sacrum facere).
Et ces dons, qui symbolisent la communauté des fidèles unis dans la charité, représentent par leur transsubstantiation, notre passage dans le Christ, notre transformation en Lui.
Les fidèles qui participent consciemment à la messe se voient ainsi divinement pressés d'avoir les mêmes sentiments que le Christ, de s’offrir en victimes avec Lui, et d’exercer de cette façon, en l’honneur du Sacré Cœur, le culte le plus désiré de Jésus, le culte auquel, d’après l’apôtre, nous sommes prédestinés : celui de l’imitation, de la conformation.
Puis, le sacrifice se parachève dans la communion. Et ici l’occasion est donnée aux fidèles, après l’offrande du sacrifice expiatoire, d’accomplir dans les meilleures dispositions, l’acte expressément demandé par Notre-Seigneur, la communion réparatrice.
La dévotion au Sacré Cœur s’insère ainsi dans la partie principale de la Messe.
Dans la partie variable et purement ecclésiastique, l’Église adapte ses sentiments à la diversité des circonstances. Après la profession d’humilité et d’allégresse spirituelle du début de la cérémonie, elle honore les saints et fait comprendre les notes propres de leurs vertus et de leur mérite par les textes qu’elle emprunte aux deux Testaments et par ses oraisons. Elle met pareillement en évidence la portée des mystères qu’elte solennise.
Ici la Messe, toujours offerte à Dieu comme sacrifice, apparaît plus spécialement célébrée en l’honneur d’un mystère ou des saints. Ici les textes liturgiques, dans leur mystérieuse éloquence, nous feront entrer dans l’intelligence de la dévotion au Sacré Cœur. Ici encore, les intentions spéciales du prêtre et des fidèles peuvent formellement s’identifier avec les désirs du Sacré Cœur.
170 PARTIE LÏTüRGICIUE. CH. II. MESSES DU SACRÉ CŒUR
Or, depuis Léon XIII, nous sommes particulièrement conviés, le premier vendredi de chaque mois, à prendre intimement part à la Messe du Sacré Cœur.
Voulons-nous cultiver notre dévotion sociale? Il importe de connaître la signification des parties propres de cette Messe.
La paraphrase, largement entendue, qui va suivre, a pour but de faciliter cette intelligence et Tutilisation des richesses que la liturgie met à notre disposition.