II. Les exercices
Nous les avons indiqués au début de ce paragraphe. Ils ne sont pas nouveaux ; ils ne demandent aucune part de notre temps. Le tout, c’est de les bien entendre.
A. De la consécration au Sacré Cœur.
L’occasion s’est déjà présentée de le dire : nous ne prenons pas ici l’acte de consécration pour la simple récitation, même pieuse, d’une formule d’hommage ou d’amende honorable. Il s’agit d’un engagement réfléchi et bien délibéré, dont on a mûrement pesé les termes et la portée, dont on accepte loyalement les charges, où l’on reconnaît une obligation d’honneur, et dont on peut même, après une expérience suffisante, et suivant le conseil d’un prudent Directeur, faire l’objet d’un vœu.
Pareil engagement donne sa signification à toute une vie. Il nous fait devenir, suivant la belle expression du Yén. Père de la Colombière, une nouvelle production de l’amour de Dieu.
C’est l’acte de consécration, tel que le comprenaient ce serviteur de Dieu et Sainte Marguerite -Marie. C’est une vraie offrande de soi-même pour mener une vie de dévouement dans le sens français du mot ; de dévouement pur et désintéressé au Sacré Cœur, et qui a tous les caractères que nous venons de décrire.
Mais si, dès l’abord, ce dévouement doit avoir ces qualités, on peut cependant le concevoir plus ou moins intense ; y distinguer un degré plus élevé et idéal, qui est
SECTION I. LA CONSÉCRATION
le terme suprême des aspirations, des ascensions de l’âme ; et un degré moindre, déjà actuellement réalisable.
Que ne voulait pas dire Sainte Marguerite -Marie, quand, dans son acte de consécration, elle protestait, « qu’elle se donnait et consacrait au Sacré Cœur, pour ne plus se servir d’aucune partie de son être que pour L’honorer, aimer et glorifier ; que sa volonté irrévocable était d’être tout à Lui, et de faire tout pour son amour! »
Et le Vénérable de la Colombière, avec quelle conscience d’immolation il écrivait : « Je me consacre à votre Sacré Cœur en la manière la plus parfaite et la plus étendue qu’il m’est possible... A Dieu ne plaise que j’aie jamais d’autre trésor que sa pauvreté, d’autres délices que ses souffrances, d’autre amour que Lui-même! Non, non, mon aimable Sauveur, jamais je ne me détacherai de Vous et je ne m’attacherai qu’à Vous ».
D’autres, moins avancés que ces deux héros, peuvent avec vérité et sincérité adopter les mêmes expressions, en leur donnant la portée que comporte leur situation présente, avec le ferme espoir de faire mieux à l’avenir. Pourvu, toujours, que d’une certaine façon on donne tout.
A ce point de vue, nous distinguerions volontiers trois façons principales de s’oublier ou de se donner à Jésus- Christ.
La première exclut toute affection purement humaine, et toute recherche principale d’une satisfaction personnelle. Que l’action soit grande ou petite, jamais, si elle est délibérée, elle n’aura pour motif unique ou prépondérant le contentement, la jouissance que j’en éprouve. Dans ce degré, on accepte encore une mesure raisonnable de plaisir et de contentement ; on ne veut cependant les rechercher, que si une fin plus haute domine l’action.
Ce degré n’ajoute au devoir qu’un minimum de sacrifice habituel. La jouissance modérée possède un rôle utile qui en rend la recherche honnête. Elle n’est pourtant qu’un
bien d’ordre inférieur; dont il est facile d’abuser. Eh bien! dans cette première manière de se renoncer; on refuse; d’une façon générale, la jouissance même permise, si, en dehors d’elle, un motif d’ordre plus élevé ne vient ennoblir la démarche qui la procure.
La seconde façon exclut la poursuite volontaire de toute satisfaction personnelle et ne permet pas qu’on s’arrête délibérément à celles qui viennent spontanément s’offrir.
Entendons bien ceci. Autre chose est de poursuivre une satisfaction personnelle : autre chose d’admettre, pour une raison supérieure, un délassement, un repos, un plaisir. J’arrive devant un beau paysage. Je le contemple et je l’admire. Cette vue, qui me réjouit, ne peut-elle pas m’élever à Dieu? Si c’est Lui que j’y découvre et Lui seul que j’y veux aimer, il n’y a pas là de recherche propre. Que dirons-nous de ces joies intimes, de ces goûts, de ces délices que l’on éprouve parfois à prier Dieu, à Le servir, à se sacrifier pour Lui? Ce sont là des aides, des appuis providentiels, qu’il serait en général imprudent de rejeter quand Dieu les offre à notre faiblesse. Qu’on prenne garde seulement de ne pas s’y affectionner. Tout en acceptant ces faveurs avec une humble reconnaissance, évitons les retours de vaine complaisance, d’estime propre dont elles peuvent être l’occasion. Sachons en profiter pour nous unir davantage au tendre Père qui console ses enfants.
La troisième , c’est une sainte avidité, dans les limites permises, de tout ce qui humilie et de tout ce qui coûte1. C’est l’immolation aussi totale que possible, c’est comme une lutte de générosité entre Dieu et sa créature chérie, lutte, sachons-le bien, où Dieu demeure toujours victorieux.
Pour résumer ces idées : supposez trois voyageurs, tous trois décidés à ne prendre aucun chemin de pur agrément.
(1) Yoyez-en les raisons dans la 2e méditation sur « l’office » de Victime.
SECTION I. LA CONSÉCRATION
Le premier s’arrête encore aux beautés de la route; le second les néglige ou ne les considère que pour soupirer davantage après les sites bien plus ravissants du terme de sa course ; le troisième prend au plus court, et choisit comme plus direct un sentier d’apparence rude et pénible. Ces trois conduites représentent bien, nous semble-t-il, les trois façons de se dévouer au Cœur de Jésus.
Hilarem datorem diligit Deus l . Dieu aime celui qui donne avec joie. Est-il besoin de le dire? C’est le front épanoui, le cœur à l’aise qu’il nous faut prendre de tels engagements. Nous sommes ici dans le vaste champ ouvert par la bonté divine à nos initiatives, à nos élans, à nos décisions généreuses. Tout y est spontané, la contrainte en doit être bannie; Dieu invite sans commander; la parole est à l’amour, jamais à la crainte. Un fardeau vous paraît-il trop pesant pour gaîment l’enlever : prenez-en ce que vous pouvez ; exercez-vous ; demandez à Dieu de pouvoir davantage.
D’ailleurs, entre ces trois degrés principaux, il y a place pour bien des générosités intermédiaires. A chacun de choisir celle qui est à sa mesure. L’essentiel, c’est d’adopter par amour, dans notre vie, la tactique de Notre- Seigneur, qui repose sur l’abnégation, plutôt que celle du monde, qui pousse à la jouissance ; c’est d’offrir au Sacré Cœur un certain genre de renoncement habituel.
Renoncement habituel , disons-nous. Des défaillances passagères sont donc de pures surprises qui ne font pas déchoir. D’autre part, des actes d’un degré supérieur se mêleront comme d’eux-mêmes à la pratique à laquelle on s’est engagé. Ces actes, devenus de plus en plus fréquents, disposeront l’âme à de nouvelles ascensions. Ah ! disait saint Ignace, quand on se laisse emporter au souffle de la grâce divine, à quelles cimes élevées ne peut-on pas atteindre?
(1) 2e ép. aux Cor., 9, 7.
C’est là une première manière de présenter le sacrifice. On l’envisage sous son aspect sévère. Voyez, avec quelle franchise de regard, saint Jean de la Croix le considérait. Après avoir cité les paroles de Jésus-Christ sur le renoncement à soi-même, le saint s’écrie : « Oh ! qui pourrait exprimer dignement ; qui pourrait fidèlement pratiquer ce qui est compris dans cette éminente science de l’abnégation de nous-mêmes!... Les véritables spirituels, continue-t-il, cherchent plutôt ce qui est insipide que ce qui est savoureux; ils se portent plutôt aux souffrances qu’aux consolations, à la privation de tout bien pour l’amour de Dieu, qu’à la possession ; à l’aridité et à l’affliction, qu’au goût et aux douceurs intérieures. Ils savent que se dépouiller ainsi de tout, c’est suivre Jé sus- Christ.. . Chercher Dieu en lui-même, c’est vouloir et choisir à cause de notre Sauveur tout ce qu’il y a de plus désolant dans la vie intérieure, soit qu’il vienne de Dieu, soit qu’il vienne des créatures : et c’est là sans doute, un véritable amour pour Dieu.
« Oh ! qui peut dire jusqu’à quelle rigueur Dieu veut que nous portions cette abnégation ? Elle doit être, quant à ce qui regarde la volonté, une espèce de mort naturelle et d’anéantissement de toutes les choses créées ; et c’est proprement dans cette mort spirituelle que tout notre bien se trouve, comme le Fils de Dieu nous le montre, quand Il dit que quiconque voudra sauver son âme la perdra1. »
Pareil langage est-il propre aux saints dont les mortifications nous épouvantent? La sainteté tout aimable de saint Jean Berchmans ne s’exprime pas autrement. « Que ce qui est doux, te soit amer; ce qui est amer, prends-le pour doux. » Telle est une de ses maximes favorites.
Mais nous pouvons aussi nous mettre au point de vue de la charité, et distinguer trois manières d’aimer Dieu de
(1) La montée du Carmel, 1. 2, ch. 7, Trad. de Maillard.
SECTION I. LA CONSÉCRATION
tout son cœur. En toutes choses, agréables ou pénibles, qui nous arrivent ou s’imposent à nous ; en tout devoir, en toute noble tâche ou belle œuvre surérogatoire, nous pouvons aimer, aimer pleinement une volonté de Dieu; nous pouvons ensuite n’aimer que cette volonté, et, pour elle, oublier tout le reste ; et nous pouvons enfin l’aimer pour elle-même, sans plus rapporter à nous-mêmes le bonheur même de cet amour.
Cette forme, moins effrayante à notre faiblesse, plus engageante pour notre générosité, nous assimile aussi plus formellement à Jésus-Christ.
Homme parfait, Il n’avait, Lui, à réprimer ou à prévenir aucune révolte intérieure, ni aucune séduction des créatures à redouter. Tout était vie en Lui, rien ne devait mourir. La mortification proprement dite se trouvait donc bannie par sa sainteté, son intégrité. Mais II put se rassasier de la volonté de son Père céleste 1 ; mettre toutes ses délices à accomplir cette volonté, affronter pour elle tous les tourments. C’est ce qu’il fit en réalité. La croix, c’est, pour le Christ, une réalisation héroïque du bon plaisir de son Père, c’est le témoignage parfait de son amour pour Lui2. « Que votre volonté se fasse » : c’était sur la terre, c’est encore au ciel le souhait constant, éternel de son cœur. Et ce Fiat , Il n’en rapporta la suavité à aucun moi humain : — il n’y avait pas de moi3 humain en Lui; — mais à sa personne divine, et par là même à la Sainte Trinité identifiée avec elle, dans une même essence et nature divine.
La vie divine elle-même, comment la concevoir autrement que comme un acte éternel par lequel Dieu s’aimant Lui-même, répand librement hors de Lui tout le bien qui existe, par une Bonté toute gratuite, qui ne puise au
(1) Év. S. Jean, 4, 34. (2) Év. S. Jean, 14, 31.
(3) Nous appelons moi le sujet d’attribution ou la personne.
dehors d’Elle aucun élément d’utilité ou de bonheur? Comme vertu théologale, la charité doit nous établir en Dieu, nous faire participer à la vie divine. Et voici la merveille qu’elle accomplit : c’est de substituer Dieu à nous-mêmes comme centre d’amour et d’activité. Lorsque nous acquiesçons à cette centralisation hors de nousmêmes, et que, sans plus retomber sur un moi humain, nous voulons tout rapporter à Dieu, jusqu’à l’amour que nous gardons à nou3-mêmes, ce degré suprême de renoncement et d’amour nous rend aussi, dans toute la mesure possible, imitateurs de Dieu. Vraiment, nous nous essayons alors à une vie divine.
Or, ne voit-on pas aussitôt toute l’aide que nous apporte, pour des plans aussi sublimes, la consécration au Sacré Cœur telle que nous l’avons expliquée?
L’amour était le but : par la consécration, il devient aussi la voie suave qui mène au but; la consécration nous donne à Jésus- Christ, à qui il s’agit de devenir conforme. Ne contient-elle pas dès lors une acceptation très expresse du plan divin, qui nous sauve et nous sanctifie par Jésus-Christ? Pour parvenir à Dieu, nous prenons le chemin que Lui-même a tracé à sa grâce pour' parvenir jusqu’à nous.
Nous pouvons donc, sans exagération, voir dans la consécration ainsi comprise, l’acte fondamental qui unit, fermement et merveilleusement, au cours de notre vie mortelle, l’amour de Dieu et la dévotion au Sacré Cœur.
Ayons soin de choisir, pour la faire, un jour dont la sainteté ajoute à la solennité de cette consécration de nous-mêmes.
La fête du Sacré Cœur convient excellemment à cette fin.
Et le premier Vendredi1 de chaque mois est tout natu-
(1) On peut, aux conditions ordinaires, et en méditant un peu sur la bonté infinie du Sacré Cœur de Jésus, gagner, le premier Vendredi s. c. DE JÉSUS, i. 2
SECTION I. LA CONSÉCRATION
Tellement indiqué comme une date où Ton donne à sa profession de dévouement un renouveau de ferveur.
La formule , si elle est votre œuvre personnelle, vous fera mieux comprendre l’exacte valeur des termes employés; vous y trouverez un éclio plus fidèle de votre cœur.
D’un autre côté, en faisant vôtre une formule qui se recommande de l’approbation de l’Eglise et de la sainteté de son auteur, vous vous rappellerez, en la récitant, la généreuse fidélité que des âmes d’élite savaient garder à leur céleste Epoux.
Et, sous ce rapport, les actes si expressifs de la Sainte et de son guide spirituel* 1 méritent d’attirer spécialement l’attention.
Que chacun se consulte, pèse ces avantages, pour adopter le parti qui convient le mieux à son état d’âme.
B. Des Offices du Sacré Cœur.
Cette consécration, son renouvellement périodique, nous feront entrer, nous maintiendront daus la véritable voie de la sainteté. Mais pour ne cesser d’y courir, il faut une pratique journalière qui assure l’accomplissement continuel et progressif du grand dessein de nous oublier, de substituer à l’amour-propre l’amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Nous l’empruntons à une dévotion bien connue des religieux et même des fidèles ; et qui, sans remonter formellement à la Sainte, est cependant fondée sur ses révélations, ses écrits et ses conseils2.
de chaque mois, une indulgence plénière ; et les autres vendredis, une indulgence de 7 ans et 7 quarantaines. (S. C. des Indulg. 7 sept. 1897.)
(1) Voyez l’article 2.
(2) Voyez, par exemple, la lettre 14e et les exhortations aux Novices sur les diverses vies de Notre-Seigneur au Très Saint Sacrement. ( Vie et Œuvres de la Sainte.)
Cette dévotion des neuf Offices au Sacré Cœur consiste dans une association entre le Ciel et la Terre, en vue de louer, d’aimer et d’honorer le divin Cœur. Les associés de la terre prennent sur eux, chaque mois, de payer au Cœur de Jésus un tribut spécial de louange et d’amour. Ils se joignent à un chœur des Esprits célestes, et choisissent, parmi les Saints, certains patrons qui les aident, et qui suppléent à leur insuffisance.
Une telle pratique nous a paru bien aller à notre but. Chacun des Offices, en effet, nous dévoile, dans le Sacré Cœur de Jésus, une raison particulière de dévouement total ; chacun assigne à ce dévouement une tâche spéciale à remplir.
Ces divers aspects, successivement considérés, nous donneront une plus parfaite intelligence de ce que nous avons promis. Et la variété des exercices préviendra la routine ou la satiété.
Pous nous pénétrer de l’esprit de l’Office qui nous est échu, nous suggérer les devoirs qu’il nous impose, et nous exciter à les accomplir, nous proposons d’en faire, le premier Vendredi de chaque mois, une méditation affectueuse, à laquelle on reviendra utilement chaque autre vendredi. Ces méditations se feront le mieux devant le Très Saint Sacrement.
C’est en vue de ce but que le chapitre suivant comprendra tout d’abord des Méditations sur ces Offices. Elles sont calquées sur un même plan, pour aboutir toujours à ce double résultat : éclairer nos pas, et les affermir sur le chemin de l’abnégation par la dévotion au Sacré Cœur.
Nous donnerons pour chaque Office les points de quatre Méditations, dont les deux premières seront plus développées que les deux autres. La matière nous paraît d’ailleurs assez abondante, pour permettre à chacun d’en extraire ce qui répond le mieux à son goût et à sa ferveur spirituelle.