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LA PERFECTION PAR LA DÉVOTION AU SACRÉ CŒUR

Le Sauveur, qui a ramené toute la Loi à un double commandement d’amour, formule en même temps sans ambages, l’exigence d’un renoncement complet et universel. Il proclame que son joug est doux, que léger est son fardeau; et à ceux qui prétendent le suivre II enjoint de tout quitter.

Ne saurait-on aimer de tout cœur sans tout abandonner?

Une mort à tout le reste s’impose-t-elle comme la condition indispensable de la vie pour Dieu et le prochain?

Et cette perte de soi ne serait-elle dure et accablante qu’en apparence?

La jouissance fut d’abord innocente et pure. Rien, dans l’ordre primitif de ce monde, ne nous révèle la nécessité ou même l’utilité d’une souffrance : les créatures charmaient l’homme sans le captiver ; d’un même mouvement

il se portait vers elles et vers Dieu ; et l'éventualité ne se présentait pas de conflits irréductibles entre le plaisir et le devoir, entre l'honneur de ce monde et la gloire de l’autre ; entre l’amour de soi et des créatures et l’amour du Créateur.

Mais le péché a troublé cette harmonie et créé des oppositions qui, à certains égards, méritent le nom de cruelles.

Pour avoir contredit Dieu, l’homme a vu surgir en lui des contradictions intimes, jusqu’à ne savoir plus opter pour Dieu sajis opter de quelque façon contre lui-même.

Aussi, n’ekt-ce pas seulement à quelques privilégiés d’une vocation exceptionnelle, mais à tous ceux qui aspirent à le suivre, que le Christ a tenu ce langage sévère : « Si quelqu’un veut être mon disciple, qu’il renonce à soi-même1. » k Celui qui aime son père, sa mère, son fils ou sa fille plu$ que moi, n’est pas digne de moi2. » « Qui ne va pas juâqu’à haïr sa vie... qui ne consent pas à porter sa crois, ne saurait être mon disciple3. »

Comment, en effet, .être chrétien, sans reconnaître le caractère irréductible du devoir, sans professer la nécessité absolue de croire en Dieu, d’appartenir à Jésus-Christ, d’observer toute la loi morale?

Or, avec un devoir qui ne transige pas, avec une nécessité qui oblige toujours, chaque intérêt temporel, chacun des biens de ce monde peut engagerla lutte, menace même de l’engager. Le sacrifice de ces biens s’impose alors à la conscience chrétienne; et la perspective de semblables immolations, d’immolations même totales, ne saurait plus disparaître de son horizon. Vouloir vraiment être chrétien, c’est virtuellement accepter d’être martyr.

Peu importe. d’ailleurs l’occasion du sacrifice : tentation

(1) Év. S. Matth.,16, 24.

(2) Év. S. Matth., 10, 37.

(3) Év. S. Luc, 14, 26. 27.

SECTION I. LA CONSECRATION

intérieure, infortune privée, calamité publique, oitf encore méchanceté humaine. Peu importe la forme, sanglante ou aride, impétueuse ou lente, notoire ou cachée.7 Frappés dans nos richesses, notre réputation, nos espérances ; dans la santé ou l'existence de personnes chères, oji dans notre propre vie : nous ne pouvons avoir aux lèvrds que le cantique de soumission mis par l'Écriture dans la bouche du saint homme Job : « Le Seigneur avait donné, le Seigneur a repris : béni soit son saint nom ! 1 » Les moqueries, les menaces des hommes ; leurs succès insolents et immérités insultent à la simplicité du juste : sa vertu doit résister à tout genre d’assaut.

Serons-nous surpris de voir croître cette nécessité du détachement avec la sublimité des ambitions surnaturelles? On jette du lest pour s’élever dans les airs; il faut d’autant plus de capital qu’on veut mener haut sa tour spirituelle2. Les biens de la terre sont le lest ; le capital, c’est le renoncement.

Dès qu’une âme éprouve vraiment la faim et la soif de la justice, les attaches aux créatures lui apparaissent autant d’entraves que noue la jouissance. Et lorsqu’elle soupire « Comment trouver des ailes pour voler au lieu du repos?3 » Elle entend cette réponse : par la répudiation du plaisir, de la satisfaction terrestre.

Dès lors, son amour ne supporte plus d’être affaibli par un partage du cœur entre Dieu et des créatures où elle se complairait ;

Dès lors, elle convoite d’imiter Notre-Seigneur, de reproduire sa vie. Et elle l’observe passant sur la terre comme oublieux des biens qui la remplissent.

Dès lors elle est avide de mériter, de prier, d’expier ; de prier, d’expier pour elle-même et pour autrui. Et dans

(1) Job, 1, 21. (3) Ps. 54, 7.

(2) Cfr. Év. S. Luc, 14, 28.

la souffrance, qu’elle sait chère à Dieu depuis que le péché l’a rendue utile à nous-mêmes1, elle court puiser des mérites, une puissance nouvelle d’intercession et de propitiation.

Un noble souci de dignité se joint même à une délicate reconnaissance, pour presser cette âme d’offrir un sacrifice total. L’estime d’une offre magnifique ne se prouve-t-elle pas également par le dédain des offres concurrentes? Un bienfait inouï de Dieu nous rend ses enfants, héritiers de son royaume; nous convie à devenir ses compagnons de bonheur ! Confondue de cet honneur, l’âme éprise du divin croirait déroger à. son rang surnaturel, en continuant de mendier des satisfactions inférieures auprès des créatures. N’est-ce pas en ce sens que saint Thomas peut opposer aux vertus naturelles, qui se limiteraient à la tempérance, les vertus surnaturelles qui inclinent au sacrifice?2

L’ardeur des saints à suivre la voix royale de la croix ne saurait plus nous étonner. Jetons un coup d’oeil sincère sur la réalité de notre vie présente, sur la réalité de notre vie future, sur la réalité de la vie dont le Christ nous offre l’exemple : comment ne pas lire en chacune d’elles l’appel à un renoncement complet? Apparence fugitive que la vie présente, sa réalité ne vaut pas un regard ; perle inestimable que la vie future, sa réalité vaut qu’on l’achète au prix de tout le reste ; la réalité de la troisième vie est la croix ; mais, choisie par la Sagesse incarnée, cette croix symbolise en réalité l’honneur, la gloire et la félicité.

Il nous faut donc mourir à l’amour des créatures pour aimer mieux que les créatures. Jésus-Christ nous a aimés en mourant pour nous; nous l’aimons dans la mesure où

(1) Dieu n’a plaisir dans aucune souffrance comme telle. Si l’ascèse de la mortification n’avait pour effet de mieux dompter nos appétits inférieurs, d’unifier ainsi et d’embellir notre être, elle ne saurait être agréée de Dieu, ni nous valoir un mérite quelconque.

(2) 1, 2, q. 63, art. 4.

SECTION I. LA CONSÉCRATION

nous voulons mourir pour lui à toutes les autres choses. « Qui dit pur amour, dit pure souffrance. »

Le Christ est donc en droit de nous imposer son joug de mortification. Mais peut-il rappeler doux ?

Sa parole est nette, catégorique. Elle proclame la béatitude de tous les renoncements, de tous les genres d’épreuves et de souffrances.

« Heureux que vous serez, si vous suivez mon exemple ! Heureux, quand le monde vous haïra, s’attachera à vous persécuter ! 1 »

Les apôtres confirment la parole du Maître. Ils en ont éprouvé eux-mêmes -la vérité. Battus de verges, ils se retirent pleins de joie d’avoir été jugés dignes d’endurer l’opprobre pour le nom de Jésus2. Ils attestent qu’il en est ainsi également des chrétiens. Voyez, mes Frères, s’écrie saint Paul, quelle grâce Dieu a ménagée aux églises de Macédoine : comme elles abondent de joie au sein de mille tribulations ! 3

Le témoignage des saints est d’ailleurs unanime. Quel saint fut abattu ou malheureux? L’austérité qui nous effraye les laisse en pleines délices. Ils adoptent toutes les formes de style pour confesser qu’ « aucune souffrance extérieure ne saurait troubler le paradis intérieur de l’homme qui a tout quitté pour Dieu4. » A chaque page de l’Imitation de Jésus-Christ, nous trouvons d’avance confirmée cette formule expressive du P. Surin : « On ne saurait dire, combien la vie est heureuse au milieu de tout ce qu’il y a de plus affligeant, quand l’amour et la confiance possèdent un cœur5. »

C’est qu’un adieu définitif aux biens de ce monde nous

(1) Cfr. Ev. S. Matth., 5, 11. ' (2) Actes, 5, 41.

(3) 2e ép. aux Cor., 8, 1, 2.

(4) S. Alphonse Rodriguez. De V union et-de la transformation de l'âme en Jésus-Christ , c. 13.

(5) Traité de l'amour de Dieu. Maximes, c. 22.

en fait quitter également tous les soucis : soucis, sans cela, inévitables, et parfois si amers et cuisants !

A cette joie de se sentir libre, l'âme qui renonce à tout pour Dieu unit l'indicible allégresse d'offrir en chaque sacrifice un gage d'amour à ce Dieu qu'elle aime et cherche désormais en toutes choses. Or, pour qui vraiment aime, n'est-ce pas un bonheur de témoigner son affection? Il en est du bonheur de souffrir comme du bonheur de travailler utilement en faveur de ceux qu'on aime. Le paresseux désœuvré ne le comprend pas; l’homme qui se dévoue activement aux siens ne saurait se faire à l'oisiveté.

En outre, une féconde persuasion s’insinue et s’affermit de plus en plus dans cette âme généreuse : c'est que l'épreuve, le service pénible, ne sont permis ou demandés par Dieu qu’au nom même de son amour. L'enfant accepte de bon cœur l'opération même douloureuse qu'une mère aimante lui conseille, ou lui fait subir. Or, l’homme qui adhère à Dieu se confie en lui bien mieux qu’un enfant en sa mère.

Mais la vie intérieure de Jésus nous offre une explication plus directe et plus complète du mystère. Pourquoi, sur la croix même, l'homme des douleurs était-il aussi le plus heureux des hommes? C’est parce que la vision béatifique de Dieu n'avait pas cessé pour son âme. Or, la foi, au témoignage de l'apôtre1, est destinée ici-bas à remplacer la vision; elle est elle-même, selon l'expression de saint Jean Chrysostome, une vue de ce qui est caché; elle donne aux biens à venir une consistance actuelle, qui d'avance nous en offre à goûter la saveur. Quand elle obtient son épanouissement dans l'espérance et son couronnement par la charité, elle nous procure une possession anticipée de tout ce que nous attendons de Dieu, avec tous les biens qui de lui découlent en nous. Le cœur de celui qui abandonne tout pour Jésus-Christ jouit des

(1) Ep. aux Hébreux, 11, 1.

SECTION I. LA CONSÉCRATION

pleines clartés de la foi. Chez lui; la foi s'approche de la vision : comment n’apporterait-elle pas un bonheur voisin de la béatitude?

Nous pouvons présenter la même vérité de cette autre façon. La béatitude, dit saint Thomas1, réside dans un bien parfait qui apaise totalement l’appétit. Dieu seul est ce bien. Ou la terre doit ignorer la béatitude, ou il faut qu’une béatitude analogue à celle d'en haut soit possible sur la terre. Or, nous savons que Dieu se donne à ceux qui l’aiment ; que par sa grâce il habite dans leur cœur. Que leur manque-t-il pour être heureux? Il leur manque de sentir cette présence, de prendre conscience de cette possession. Voilà le privilège que Dieu réserve aux serviteurs confiants et généreux, qui se contentent de Lui et laissent tout pour Lui. Leur sacrifice les a purifiés; et le Christ a proclamé bienheureux ceux qui ont le cœur pur parce qu’ils verront Dieu2.

Nous ne prétendons pas avoir de la sorte écarté tous les voiles qui dérobent aux yeux des profanes la mystérieuse félicité des pénitents et des saints. Mais nous pensons en avoir assez dit pour faire comprendre que la formule de leur béatitude est la suivante : « Quand Dieu gagne l’âme, l’âme gagne aussi Dieu3. »

Condition d’amour, le renoncement n’est pas moins une condition de vrai bonheur. Et cet amour et ce bonheur croissent avec le renoncement lui-même. Un renoncement total porte à leur comble l’amour et la félicité.

Jésus-Christ ne se contredit donc pas en nous disant à la fois : « Aimez Dieu par dessus tout, et le prochain comme vous-même : » l’enseignement de la loi et des pro-

(1) 1, 2, q. 2, art. 8.

(2) Év. S. Matth., o, 8.

(3) Voir les belles pages de S. Alphonse Rodriguez sur les jeux de Dieu avec l’ame.

phètes revient à cela. — Quiconque ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple. — Venez à moi vous tous qui êtes las et surchargés, et je vous soulagerai... Car mon joug est doux et mon fardeau est léger. (Ev. S. Math., 11, 28. 30.)

Au surplus, cet article n’est pas destiné à démontrer la thèse certaine de l’abnégation chrétienne, à révéler le secret de la souffrance béatifique.

Mais à ceux qui, non contents de quelques apparences, cherchent la vraie sainteté, et qui pour cela sont résolus à s’engager sur la seule route qui y mène ;

A ceux qui, par une sainte haine d’eux-mêmes, aspirent à l’amour de tout ce qui est pur, grand et durable ;

A ceux que la guerre à leurs inclinations suspectes dispose à la plus glorieuse des victoires ;

A ceux qui sont décidés à poursuivre leur amour-propre dans ses voies les plus tortueuses et ses retraites les plus obscures ;

A ceux qui prétendent, sur ces ruines d’eux-mêmes, édifier Jésus-Christ, se perdre pour Le trouver, se dépouiller pour Le revêtir ;

A ceux qui, dans un siècle d’égoïsme, ont soif de sacrifice et de générosité;

A ceux qui se confient assez en Notre-Seigneur, pour croire d’avance à la suavité de son joug, à la légèreté de son fardeau ;

A tous ceux en un mot qui, las d’illusions et de détours, veulent tendre en droite ligne au perfectionnement d’euxmêmes et au vrai service de Dieu :

A tous ceux-là nous proposons de puiser dans le Cœur de Jésus la grâce et le vouloir que requiert une entreprise aussi sublime.

La grâce , dont II a la plénitude.

La volonté , car ce vouloir énergique ne se puise qu’à la source d’un saint amour.

SECTION I. LA CONSÉCRATION

Voici deux propositions également vraies : Il faut à l’abnégation chrétienne la dévotion au Sacré Cœur ; la dévotion au Sacré Cœur ne peut se passer de l’abnégation.

N’est-ce pas l’abnégation, en effet, qui caractérise les vrais amis du Cœur de Jésus,?

La flamme et la croix qui surmontent ce Cœur, les épines qui l’entourent, symbolisent-elles autre chose qu’une charité d’immolation et de sacrifice? et ne suffit-il pas que cette dévotion suppose un amour pur, c’est-à-dire un dévouement efficace envers ce Cœur meurtri, pour donner une juste application à cette parole de la Sainte : « Qui dit pur amour, dit pure souffrance, » .et pour vérifier cette loi, formulée par l’Imitation : « sine dolore non vivitur in amore , » la peine, c’est la vie de l’amour?1

Lisez la vie de la Sainte. Vers quelle totale abnégation n’est-elle pas conduite par Notre-Seigneur? Etudiez ces actes de consécration qui traduisent le concept idéal de cette âme choisie et celui du Vén. P. de la Colombière, que Dieu lui donna pour guide. Toutes les expressions se ramènent à ces deux : dépouillement, oubli de soi, afin de vivre pour Notre-Seigneur.

L’abnégation chrétienne, de son côté, n’est pas faite seulement de renonciation. Elle n’aboutit pas au néant. On y quitte les faux biens, mais pour s’attacher aux vrais ; on y méprise les vanités, mais pour mieux posséder la vérité ; on vide son cœur de choses mortelles, mais pour faire place à la vie; on se perd, mais’ pour gagner Jésus- Christ, pour passer en Lui, pour lui devenir conforme, suivant les desseins de la prescience éternelle de Dieu. « Quos praescivit, et praedestinavit conformes fieri imaginis Filii sui 2. >

(1) Imit., 3, 5. 7.

(2) Ceux qu’il (Dieu) a connu dans sa prescience. Il les a également prédestinés pour être à l’image de son Fils. Ep. aux Rom. 8, 29.

Si elle n’aboutissait à Jésus-Christ, l’abnégation cesserait d’être chrétienne. Et Jésus-Christ, où mieux Le trouver que dans son amour, qui Le résume pour nous, Dilexitme1, et dans son Cœur, qui symbolise cet amour?

De ces considérations se dégage naturellement notre idée fondamentale. Des rapports étroits rattachent le grand moyen de perfection à la grande dévotion de ces derniers temps : joignons donc ensemble , dans notre vie , V abnégation de nous-mêmes et la dévotion au Sacré Cœur,

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