‹ Pratiques et croyances médicales des Malgaches (volume 2)Chapitre 40 sur 46 · MANIE DANSANTE · texte numérisé non relu

MANIE DANSANTE

Il y à quelque quarante ans les étrangers habitant la capitale et les indigènes entendirent parler à mots couverts d’une maladie, inconnue jusqu'ici, semblant venir de la région du sud.

On appelait cette maladie ramanenjana qui veut dire rigide. Ge nom n’apportait aucune explication sur la maladie. Peu à peu, elle envahit la capitale et quelques mois après elle y devient fréquente. C'était d’abord des groupes de deux ou trois personnes, accompagnés de musiciens, qui dansaient sur la place publique. Quelques semaines après ces personnes se comptaient par centaines, si bien qu’on ne pouvait faire un pas dehors sans y voir plusieurs bandes de ces danseurs. Le mal se répandit avec une rapidité incroyable et atteignit les villages les plus éloi- gnés et les chaumières isolées de l’Imerina.

L’imagination de tout le monde était très excitée en raison des évènements politiques qui s’accomplissaient à la cour du roi Radama I.

Un parti hostile aux étrangers s’étail formé pour combat-

tre le progrès et leur atiribuer la provenance de ce mal.

Les individus qui en étaient atteints appartenaient presque

tou aux classes inférieures de la société, c'étaient surtout des jeunes femmes de 14 à 25 ans; il y avait aussi un très grand nombre d'hommes, mais il ne dépassait pas le quart du chiffre total.

Les gens qui échappaient à la contagion étaient ceux dont l’esprit était tranquille, qui n’avaient pas de préoccupation et qui étaient plutôt sympathiques aux étrangers. L’exception dont ils jouirent sembla provenir de Ja supériorité de leur éducation et de leur instruction car on rencontrait plutôt la maladie chez les individus ignorants el superstitieux. Ils étudièrent le phénomène sans craindre d'en être victimes, car la peur prédispose à la maladie. Les malades se plaignaient le plus souvent d'un poids très lourd et d’une douleur dans la région précordiale, d’un malaise général, d’une raideur (d’où le nom ramanenjana) dans la nuque. Ils éprouvaient aussi des douleurs dans le dos et dans les membres, ils ne pouvaient voir la couleur | rouge. Ils avaient la circulation très active et quelquefois présentant des symptômes fébriles. Puis ils montraient une agilation nerveuse. |

Si alors, la moindre agitation agissait sur eux, s'ils entendaient, par exemple, un chant ou le son d’une musique, ils devenaient incapables de se maîtriser, ils échappaient à toule force extérieure, couraient où la musique se faisait entendre et dansaient, souvent pendant plusieurs heures, avec une rapidité vertigineuse, balançant la tête à droite el à gauche d’un mouvement monotone, parlant à peine,

LAC E NRRE

agitant les mains. Les danseurs ne chantaient pas, mais ils soupiraient bien souvent, les yeux hagards, la face congeslionnée; la physionomie prenait une expression d'absence, comme s'ils avaient été tout à fait étrangers à ce qui se passait autour d'eux. La danse était réglée à peu près sut la musique, toujours rapide, et pas assez au gré des dauseurs; elle devenait souvent une simple suite de sauts. Ils dansaient ainsi, aux veux étonnés de tous les assistants, comme s'ils eussent été possédés de quelque esprit malin, fatiguant la patience et la force des musiciens qui se relayaient fréquemment entre eux jusqu'à ce que les danseurs tombassent subitement comme foudroyés.

Si la musique venait à s'arrêter, ils partaient en avant avec une rapidité inouie, jusqu à ce qu'ils tombassent à terre dans un état d’insensibilité complète ; on les rappor:tait alors chez eux et les malades semblaient guéris. Le malade effectivement pouvait être guéri, mais bien souvent une nouvelle crise éclatait plus tard, s’il venait à entendre le son de la musique ou à subir une excitation en rapport avec la maladie. Les malades aimaient à porter des cannes à sucre qu'ils tenaient à la main ou sur l'épaule, en dansant. On les voyait aussi évoluer avec une bouteille pleine d’eau sur la tête et la maintenir avec une adresse incroyable.

Ils franchissaient les obstacles sans se blesser. C'était habituellement au son du tambour qu'ils dansaient, mais les autres instruments ne les laissaient pas insensibles. Quand on n'avait pas d'instruments, il suffisait de battre la mesure avecles mains et de chanter un air affectionné des

patients.

Les malades de la capitale préféraient choisir comme lieu de rendez-vous la pierre sacrée qui se trouvail dans la plaine, au-dessous de la ville, et sur laquelle on couronnait les souverains de Madagascar. Ils dansaient là pen£ant plusieurs heures et terminaient la scène en déposant sur la pierre une canne à sucre en guise d’offrande.

Les autres se réunissaient le soir dans les cimetières et dansaient au clair de lune au milieu des tombes jusqu'à une heure très avancée de la nuit. Ils prétendaient entretenir des relations avec les morts et avec les rois et reines défunts.

En décrivant plus tard leurs sensations, ils disaient avoir éprouvé celle d'un cadavre attaché à leur personne et qu'ils entrainaient avec eux sans pouvoir s’en débarrasser.

D’autres parlaient d’un poids qui les attirait incessamment en bas ou en arrière. Ils avaient en horreur, par dessus tout, les Porcs et les chapeaux. La seule vue de ces animaux ou de ces objets leur donnait des convulsions. Elle excitait toujours leur fureur. Les Pourceaux sont considérés comme impurs dans plusieurs parties de l’île, cela explique pourquoi ces animaux sont un objet de crainte superstitieuse. Les chapeaux, de leur côté, rappellent le souvenir détestable des étrangers, les indigènes n’en portant pas.

I est plus difficile d'expliquer l’antipathie de la couleur rouge dont-nous avons parlé plus haut. Le fait pourtant est que l’on rencontrait toujours ce symptôme dans la

ramanenjanda.

DS ALERT TS

Gelte maladie doit se rattacher évidement à des préjugés politiques et sociaux qui forment un lien puissant entre une foule de personnes, ce qui en explique le caractère épidémique. Le choix des tombes, pour les évolutions chorégraphiques des patients, trouve son explication dans le culte des ancêtres et le respect des tombeaux qui sont un trait si caractéristique des mœurs indigènes.

On remarque aussi que c’est à l’époque où les esprits sont très surexcités, et où l’on a de vives préoccupations que le mal prend un caractère épidémique.

Cette maladie avait rarement une issue funeste. Des cas de mort se sont pourtant présentés quand on a empêché les patients de se livrer à leur manie, c’est-à-dire quand on s’est opposé à leur volonté. Il semble que la danse et les chants étaient un excellent moyen de donner issue à l’effervescence interne qui devenait funeste lorsqu'elle était violemment comprimée. La musique réglait des mouvements qui pouvaient devenir dangereux pour tout le monde s’ils avaient été abandonnés à eux-mémes, I! est pourtant bien remarquable que cet exercice physique était complètement inoffensif pour la santé.

Disons encore que dans ces manifestations maladives dont la réalité cst certaine, il se mélait une certaine proportion d'imposture de la part de quelques-uns. Tous les prétendus malades n'étaient pas de vrais malades. Il est assez difficile de déméler les motifs variés qui pouvaient faire agir les faux malades. Ceux-ci mémes, agissant d’abord par imitation, ont pu devenir les victimes de leur imposture.

RO

Pour conclure, nous dirons que le traitement consiste à ne pas s'opposer à la volonté des malades; au contraire, il faut leur procurer des musiciens ou des chanteurs pour que la crise suive son cours; il faut cacher toute éloffe rouge, faire disparaitre les meubles présentant une teinte rougeâtre et supprimer les chapeaux, éloigner les Porcs el ne pas laisser à la portée des malades tout ce qui peut les contrarier. La loi malgache permettait à cette époque de tuer ceux qui s’emparaient du bien d'autrui. Il y eut un arrèté pour ordonner de ne pas faire de mal aux ramanenjana lorsqu'ils étaient reconnus réellement comme tels, car nous l'avons dit, ils avaient la manie de dérober des

cannes à sucre.

Page 1