‹ Précis d'anatomie à l'usage des artistes [electronic resource]Chapitre 16 sur 17 · DE LA FACE · texte numérisé non relu

DE LA FACE

(f Muscle orbiculaire des lèvres. — Dans Pépaisseur des lèvres, comme dans Tépaisseur des paupières, est disposé un muscle dont les libres circonscrivent rorifice buccal; cet orbiculaire des lèvres (i5, fig. 62) a surtout des fonctions étrangères à Pexpression et relatives aux actes fonctionnels dévolus aux lèvres (préhension des aliments, mastication, succion, etc.); s'il prend part au jeu de la physionomie, c'est seulement pour lui imprimer des modifications qui constituent une légère grimace bien plus qu'une expression réelle. Ainsi, comme pour Porbiculaire des paupières, on peut distinguer ici des fibres internes correspondant au bord libre même des lèvres, et des fibres externes plus excentriquement placées. Si les premières se contractent isolément orbiculaire interne), elles serrent étroitement l'ouverture buccale, appliquent contre les dents le bord libre des lèvres dont elles font plus ou moins disparaître la partie rose et d'aspect charnu. Il en résulte le mouvement vulgairement connu sous le nom àt pincer les lèvres (faire la petite bouche). Si les secondes lorbiculaire externe^ se contractent isolément, elles projettent les lèvres en avant en rendant leur orifice saillant et arrondi, c'est Paction dite de faire la moue.

Nous n^insisterons pas davantage sur le muscle qui, constituant la couche charnue des joues, forme les parois latérales de la cavité buccale. Ce muscle, dit buccina-

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teiir (buccinare, jouer de la trompette), ne prend part qu^à des actes fonctionnels dont Touverture et la cavité buccales sont le siège; ainsi il joue un rôle important dans la mastication, en reportant sous la couronne des dents les aliments qui tombent en dehors des arcades alvéolaires; enfin il concourt à Tarticulation des sons et au jeu des instruments à vent (d^oLi le nom de buccinateur), car c'est la contraction de ce muscle qui chasse de la bouche Pair qui gonfle les joues.

1 0° Muscle triangulaire des lèvres (muscle du mépris] . — Ce muscle appartient à la lèvre inférieure. Il forme (16', fig. 62) un petit triangle charnu dont la base s'attache à la mâchoire inférieure, en dehors de la symphyse du menton; de là les fibres convergent vers la commissure des lèvres où, par le sommet du triangle, elles s'attachent à la face profonde de la peau.

Ce muscle abaisse donc la commissure labiale; il rend par suite la ligne des lèvres oblique en bas et en dehors; de plus, il tire en bas l'extrémité inférieure du sillon naso-labial, de manière à rendre ce sillon à peu près rectiligne, excepté à son extrémité inférieure qui dessine un léger crochet embrassant la commissure labiale. »

L'expression produite par ces modifications, si elles sont peu accentuées, est celle de la tristesse; celle du mépris, si elles sont très accentuées. Nous avons vu précédemment (p. 3o8) que la demi-occlusion des paupières venait souvent compléter l'expression du mépris.

La figure 76, d'après Duchenne, rend bien, par la seule contraction des deux muscles triangulaires des lèvres, l'expression du mécontentement avec mépris.

L^abaissement de la commissure des lèvres est caractéristique, et le sillon naso-labial, très accusé chez le sujet en expérience, est fortement modifié dans sa direction et dans la forme de son extrémité inférieure, selon le mécanisme que nous avons expliqué.

Enfin le schéma de la figure 77 donne pour ainsi dire

la formule graphique de Texpression du mépris , en accentuant, diaprés la figure précédente, la partie inférieure du sillon naso-labial, et les plis concentriques qui se forment au-dessous de cette extrémité.

11'^ Muscle carré °de la lèvre inférieure (muscle du dégoût).

— Ce muscle ( i

fig. 62

caché en

Muscla triatignJa'n-c des lèvres (expression de mécontentement, de mépris').

partie par la base du précédent , s^insère comme celui-ci à la partie antérieure de la branche horizontale du maxillaire inférieur ; de là ses fibres montent obliquement én haut et en dedans pour aller s'attacher à toute la longueur de la lèvre inférieure.

Il abaisse la lèvre inférieure en la renversant plus ou moins fortement, jusqu'à produire la grimace caractéristique d'une personne qui, ayant introduit dans la

cavité buccale un aliment qu^elle ne trouve pas de son goût, le rejette brutalement en formant une sorte de gouttière avec la lèvre inférieure renversée; si la contraction est moins énergique, la physionomie exprime le dégoût.

Nous renvoyons à Patlas de Duchenne pour la reproduction de cette expression toujours plus ou moins grossière, et pour laquelle il n'y avait pas à songer d^essayer un schéma , avec une simple ligne comme indication de la fente labiale.

12° Muscle peaucier du cou. — Sur chaque moitié latérale de la face antérieure du cou est étendue une mince nappe musculaire doublant la peau (25, fig. 53', p. 21 5). Ce muscle peaucier s^attache en bas à la peau Schémaderexpression du

■'■ ^ mécontentement, du ritépris.

des parties supérieures de la poitrine; de là ses libres se dirigent obliquement en haut et en avant vers la mâchoire inférieure pour s'attacher à la peau du menton, de la lèvre inférieure, de la commissure des lèvres et de la joue; les fibres les plus supérieures sont presque horizontales, étendues de la peau de la région de Poreille vers celle de la commissure labiale: c'est à ce faisceau supérieur qu'on a donné parfois le nom, peu justifié, de risorius de Santorini.

En effet, le peaucier, qui n'est pas expressif par luimême, ajoute sa contraction à celle de divers muscles de la face, pour donner à l'expression correspondante un caractère d'énergie terrible: le risorius de Santorini

ne produit donc pas Texpression du rire (de la gaieté), mais tout au plus celle du j^ictiis, du rire forcé, menaçant, ou du ricanement. Le peaucier, dans tous ces cas, agit en abaissant la mâchoire inférieure, ouvrant légèrement la bouche, déprimant la commissure labiale; il dessine en même temps une série de plis transversaux sur la peau du cou. Ce sont ces éléments capables de donner à la physionomie un caractère terrible que Léonard de Vinci avait si bien observés, lorsque, dan.s son chapitre sur la manière de représenter une personne dans un état de violente colère, il dit de faire « les côtés de la bouche en arc, le col gros et gonflé et tout sillonné de rides par devant ».

Si les modifications caractéristiques de la contraction du peaucier du cou accompagnent celles produites par le muscl'e frontal, la physionomie, comme le montre la série des photographies de Duchenne, prend l'expression de l'attention et de Pétonnement provoqués par un spectacle terrible. Associée à celle du sourciller, l'expression devient celle d'une douleur atroce, comme par exemple d'un malheureux qu'on torture, d'une victime que déchire une béte de proie. Si la contraction du pyramidal est accompagnée de celle du peaucier, on a l'expression d'une menace sauvage et barbare, etc.

Considérations générales ; associations et combinaisons.— Il suffira de passer en revue l'énumération que nous venons de faire des muscles faciaux depuis le front jusqu'au cou, pour reconnaître que, parmi ces muscles, il en est qui sont par eux-mêmes complètement expressifs (par exemple, le frontal, le sourciller, le grand zygomatique), d'autres qui ne sont qu'expressifs complémen-

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taires, c^est-à-dire propres seulement à comple'ter ou modifier une expression produite par un autre muscle (tels sont la portion palpébrale de Torbiculaire des paupières, le transverse du nez, le peaucier du cou) ; et enfin d^autres qui ne sont presque pas expressifs, même en s'associant à de véritables muscles de l'expression (le buccinateur, par exemple). Il n^y a pas lieu d'insister ici sur ces classifications.

Une question plus importante est celle de l'association de l'action de divers muscles et notamment des muscles complètement expressifs par eux-mêmes. L^expression propre à chacun de ces muscles est pour ainsi dire une des syllabes ou un des mots du langage de la physionomie; mais, comme tout autre langage, la physionomie associe ces syllabes et ces mots pour arriver à des manifestations. Or l'expérience montre qu'en général ces associations et combinaisons se composent de peu d'éléments; d'ordinaire deux suffisent, trois muscles sont parfois simultanément en jeu; presque jamais quatre.

De plus, si l'on cherche à réaliser pour ainsi dire théoriquement ces combinaisons, ensupposantassociées comme au hasard les contractions de deux muscles, on reconnaît bientôt que des combinaisons ainsi supposées les unes sont faciles, ordinaires, et cela en raison à la. fois et de la nature des passions qu'elles supposent associées et de la mécanique des muscles correspondants; tandis que les autres sont impossibles, et cela encore en raison à la fois de la nature des passions correspondantes et de la mécanique musculaire.

Comme combinaisons faciles , c'est-à-dire concor-

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dantes et quant aux passions et quant à la mécanique musculaire, l'exemple suivant est assez démonstratif : combinaison de la contraction du frontal et de celle du grand zygomatique, c'est-à-dire de Pattention et du rire. D'une part, l'attention (frontal) peut être sollicitée par un spectacle qui provoque le rire (zygomatique) ; d'autre part, le muscle frontal et le grand zygomatique, étant situés l'un au front, l'autre à la joue, agissant l'un sur le sourcil, l'autre sur les lèvres, le mécanisme de l'un est indépendant de celui de l'autre, rien, au point de vue anatomique, ne s'oppose à ce que tous deux se contractent simultanément, absolument comme le biceps peut se contracter pour fléchir l'avantbras, en même temps que par exemple l'extenseur commun des doigts mettra les phalanges digitales en extension.

Par contre, comme combinaisons impossibles, c'està-dire discordantes et quant à la nature des sentiments et quant à la mécanique musculaire, on peut par exemple songer à la contraction simultanée du frontal et de la portion orbitaire supérieure de l'orbiculaire des paupières: le premier muscle exprime l'attention, le second la réflexion, c'est-à-dire deux états opposés de l'esprit, qui ne saurait être à la fois ouvert aux phénomènes extérieurs et recueilli dans l'analyse intérieure; de même le premier muscle élève, le second abaisse le sourcil, qui ne peut être à la fois entraîné dans ces deux directions opposées, de même que, pour reprendre l'exemple emprunté aux muscles des membres, l'avant-bras ne saurait être à la fois fléchi par la contraction du biceps et étendu par celle du triceps.

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En se livrant à une semblable analyse, enverra que rien n^est plus facile, plus concordant, et au point de vue me'canique et au point de vue des passions, que la contraction simultanée du frontal et du triangulaire des lèvres (attention et mépris), du sourciller et du carré des lèvres (douleur et dégoût), du pyramidal et de Pélévateur commun interne (menace et pleurs), etc.; par contre, on trouvera, pour la même double série de raisons, impossibles et discordantes les associations telles que celles du grand zygomatique et du carré du menton (gaieté et dégoût), du pyramidal et du sourciller (menace et douleur), de l'élévateur commun interne et du grand zygomatique (pleurs et rire).

Il est cependant des combinaisons qui, au premier abord, paraissent discordantes quant à la nature des passions, et qui cependant ne trouveraient, dans la mécanique du visage, aucun obstacle à leur réalisation. Prenons par exemple le sourciller et le grand zygomatique : Pun exprime la douleur, Tautre le rire, deux expressions de nature opposée; cependant les deux muscles correspondants, appartenant Tun à la tête du sourcil, Pautre à la commissure labiale,* peuvent agir sans que Pun détruise Paction de Pautre, c'est-à-dire qu'on peut très bien concevoir leur contraction simultanée. Or, en y réfléchissant, on trouve que cette association, anatomiquement possible, est souvent réalisée, malgré Pincompatibilité apparente des deux passions correspondantes ; au milieu d'une violente douleur physique, qui amène la contraction involontaire, irrésistible du sourciller, une âme sereine et forte trouve encore l'énergie d'esquisser un sourire. Pour en trouver la réalisation dans

une œuvre d'art, il suffira d'étudier Texpression du visage de Sénèque dans le tableau de Giordano. (La Mort de Sénèque, Louvre, salle Lacaze, n^ lo.) Un exemple semblable est offert par celui d'une jeune femme qui vient d'être mère, et qui, encore palpitante des douleurs de l'enfantement (muscle sourciller), est partagée entre sa douleur physique et la joie morale de voir l'enfant auquel elle vient de donner le jour et auquel elle sourit (muscle grand zygomatique).

Ces derniers exemples montrent que les conditions anatomiques priment, jusqu'à un certain point, celles qui résultent de la nature même des passions, et qu'une combinaison d'expressions n'est possible qu'en tant qu'elle est réalisable au point de vue de la mécanique faciale. Nous terminerons donc ici ces courtes indications sur la physiologie de la face, heureux si nous sommes parvenu à montrer à l'artiste que^ dans le jeu delà face, rien n'est fantaisie, caprice, inspiration ; mais que tout est soumis à des règles précises et rigoureuses qui sont comme l'orthographe du langage de la physionomie, et que les combinaisons possibles sont assez larges et variées, pour que l'artiste conserve toute sa liberté d'action en se conformant à ces règles, comme le poète observe celles de la grammaire sans être pour cela gêné dans l'essor de son génie.

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