‹ Précis d'anatomie à l'usage des artistesChapitre 1 sur 15 · Précis d'anatomie à l'usage des artistes · texte numérisé non relu

Précis d'anatomie à l'usage des artistes

Ce volume, dont la première édition date de 1 88 1 , est le résumé des leçons que j'ai eu l’honneur de professer à l’Ecole des Beaux-Arts, où j’occupe la chaire d’anatomie depuis l’année 1873. Si, pendant ce temps, je suis arrivé à me faire une idée juste de ce que doit être cet enseignement, et à perfectionner chaque nouvelle édition de ce petit volume (qui a eu l’honneur de se voir traduire en anglais, en espagnol et en allemand), je le dois aux rapports incessants avec mes auditeurs de tout âge, et mon premier devoir est de les remercier ici de la bienveillance avec laquelle ils sont entrés avec moi en échange d’idées, m’indiquant leurs besoins et me faisant comprendre la manière d’y répondre. Mais, si le mode d’exposition du cours se trouve ainsi expliqué vis-à-vis des auditeurs qui se succèdent avec une sorte de tradition, je dois, en publiant un résumé de ce cours, fournir tout d’abord au lecteur quelques indications sur les principes qui ont présidé à sa rédaction, et, pour ainsi dire, sur la manière de s’en servir.

Ce précis d’anatomie est destiné aux artistes qui, ayant commencé leurs études spéciales, reproduisent les formes soit d’après l’antique, soit d’après le modèle vivant, qui, en un mot, ont déjà ce qu’on pourrait appeler la notion empirique des formes, des attitudes, des mouvements. Il est destiné à leur fournir la notion scientifique de ces mouvements, de ces formes, de ces attitudes. Aussi c’est bien moins la description du modelé de telle ou telle région, que l’explication anatomique de ce modelé, de ses modifications à l’état de repos et de mouvement, que nous avons en vue. C’est pourquoi, au lieu de procéder des parties superficielles en pénétrant jusqu’aux organes profonds du squelette, nous

PREFACE

prenons tout d’abord celui-ci comme point de départ de nos études . à lui seul il nous permet de fixer les lois qui régissent les mouvements des segments de membre les uns vis-à-vis des autres, et des membres vis-à-vis du tronc, ainsi que la direction réciproque de ces segments les uns par rapport aux autres et par rapport à l’ensemble du corps. Qu’à ces notions fondamentales vienne se joindre celle des masses musculaires qui meuvent ces os, et l’artiste sera dès lors à même d’analyser à travers la peau, comme à travers un voile transparent, le jeu des parties qui produisent les formes avec leur infinie variété de caractère et de mouvements.

Ce mode d’enseignement, dont on pourrait dire qu’il procède par synthèse, diffère de celui suivi dans la plupart des ouvrages sur ce sujet, ouvrages qui procèdent par analyse. Nous faisons surtout allusion au traité de Gerdy, qui représente ce qui a été publié de plus consciencieux sur l’anatomie plastique1 2, mais qui pèche en ce qu’il se complaît dans la description du modelé extérieur, tandis qu’il abrège l’explication des raisons anatomiques de ce modelé. D’autre part, les autres ouvrages d’anatomie qu’ont entre les mains les élèves de nos écoles d’arts se composent en général* d’un volume de texte et d’un atlas de planches. Dans ces conditions, qu’il me soit permis de le dire presque brutalement, nos jeunes artistes étudient l’atlas, en copient et en

1. P.-N. Gerdy. — Anatomie des formes du corps humain appliquée à la peinture, à la sculpture et à la chirurgie. Paris,

2. 11 n’en est pas toujours de même à l’étranger: ainsi en Allemagne l’ouvrage de E. Harless ( Lehrbuch der Plastischen Anatomie für Akademische Anstalten. Stuttgart, 1876, 2e édit.); en Angleterre celui de John Marshall ( Anatomy for Artists. London,

PRÉFACE

recopient les figures, mais ils ne lisent jamais le texte. On comprendra donc pourquoi il a été ici procédé différemment, et sans doute le fait que les figures sont ici intercalées dans le texte, et de manière qu’elles ne soient bien compréhensibles qu’à l’aide des pages qu’elles accompagnent, sans doute ce fait amènera-t-il celui qui les étudie à faire une lecture réelle et attentive de ce texte.

Il faut bien le reconnaître (et nous passons ici à ce qu’on peut appeler la manière de se servir du présent livre), la lecture de ces détails anatomiques est au premier abord sèche et aride; elle le sera toujours, s’il n’y est procédé dans certaines conditions fort simples à préciser. Dans l’enseignement oral du cours, le professeur, maniant des pièces anatomiques, s’aidant du dessin improvisé au tableau, peut rendre attrayante la description des parties les plus complexes, et, par d’adroites reprises et des redites variées, fixer l’attention et forcer la compréhension. Mais il n’en est plus de même d’une description écrite. Ici c’est le lecteur qui devra lui-même animer pour ainsi dire le texte, en s’aidant de l’examen et du maniement de pièces propres à compléter les descriptions. A cet effet, un squelette et un bon écorché en plâtre seront suffisants. Sur l’écorché, avec l’aide des figures qui accompagnent le texte, il sera facile de suivre le trajet des muscles et alors seulement leur étude sera profitable en permettant de considérer leur modelé de différents côtés; en maniant les os, en mettant leurs surfaces articulaires en contact, les arides descriptions de mécanique articulaire prendront une réalité saisissante et resteront à jamais gravées dans la mémoire. Malgré les figures schématiques que nous donnons, par exemple pour les mouvements de pronation et de supination, celui qui en étudiera la des-

PRÉFACE

cription en maniant les os de l’avant-bras, celui-là seul arrivera à saisir le mécanisme merveilleux par lequel la rotation du radius autour du cubitus permet à la main de présenter en avant alternativement sa face palmaire et sa face dorsale; de même pour le squelette du pied et de la tête, de même pour les mouvements de la mâchoire, etc.

Si l’artiste trouve dans ce livre quelques pages consacrées à l’étude de \ angle facial, des formes de la tête ( brachycé phalie et dolichocéphalie) et de quelques autres questions d’ anthropologie, sans doute nous saura- t-il gré d’avoir résumé ici des notions, qui tendent à devenir aujourd’hui presque familières même aux gens du monde. Notre seul regret à l’égard de ces études anthropologiques est que les limites de ce volume ne nous aient pas permis de puiser plus largement dans l’enseignement du laboratoire d’anthropologie, dont la direction nous a été confiée après la perte de notre illustre maître Broca.

Une étude singulièrement intéressante et à laquelle je n’ai pu faire que quelques courtes allusions dans la première leçon de ce volume, est celle des rapports des artistes avec les anatomistes, dans l’antiquité, à la Renaissance et même dans les temps modernes. Mais, vu l’importance de cette question, nous en avons fait récemment l’objet d’un volume spécial publié dans cette même Bibliothèque de l’enseignement des Beaux-Arts, sous le titre de « Histoire de l’Anatomie plastique », rédigé avec mon ami Ed. Guyer, depuis si longtemps mon collaborateur, car c’est à lui aussi que je dois la plupart des figures originales du présent volume.

Mathias Duval.

Avril 1903.

Page 1