partie supérieure du thorax, obliquement en haut et en
PRECIS D’ANATOMIE
arrière, à la base de la tête (19, fig. 62). La partie inférieure du muscle est formée par deux chefs, l’un, interne ou sternal, qui, par un fort tendon, s’attache à la face antérieure de la première pièce du sternum (voy. 18, fig. 5o; p. 199); l’autre, externe ou claviculaire, qui, sous la forme d’une bande charnue aplatie et mince, s’attache au quart interne du bord postérieur de la clavicule en doublant les insertions de la portion claviculaire du grand pectoral; voy. p. 193). Ces deux chefs se dirigent en haut et en arrière, séparés d’abord par un étroit espace triangulaire, dont la base correspond à la tête de la clavicule (fig. 49), puis se confondent en un seul corps musculaire large et épais, qui monte obliquement vers la base de la tête, en passant derrière le bord vertical de la mâchoire et va s’attacher à la base de l’apophyse mastoïde du temporal ainsi qu’à la partie correspondante de la ligne courbe de l’occipital (16, fig. 52).
Ce muscle, s’insérant à l’occipital dans une partie qui est située en arrière de l’axe des mouvements de flexion et d’extension de la tête, agit pour étendre la tête sur le cou; mais à ce mouvement, en général peu prononcé, il joint bientôt l’action de fléchir le cou sur le tronc. Lorsque les deux muscles, celui de droite et celui de gauche, se contractent en même temps, ils produisent donc l’extension de la tête sur le cou et la flexion du cou sur le thorax; c’est ainsi qu’on les voit se dessiner tous deux très nettement sous la peau chez une personne couchée qui soulève la tête (par flexion du cou). Mais le plus souvent un seul muscle (d’un seul côté) se contracte, et il a alors pour action de tourner la face du côté opposé, c’est-à-dire que, sur un sujet qui regarde à droite, la face est dirigée
de ce côté par la contraction du muscle sterno-cléido-mastoïdien gauche, dont le relief se dessine alors fortement sous la peau comme une large corde allant du sternum à la région de l’oreille (apophyse masto'/de du temporal). Il est diverses attitudes dans lesquelles cette saillie est particulièrement remarquable; ainsi quand on porte vivement la tête d’un côté, pour répondre à un appel, pour donner un ordre; dans l’action dite de tendre Voreilley c’est-à-dire lorsqu’on concentre d’un côté toute son attention auditive, on étend un peu la tête et on porte la région de l’oreille un peu en haut et en avant, attitude dans laquelle le sterno-mastoïdien devient particulièrement saillant sous la peau du cou.
D’après leurs insertions et leur direction, on voit que les deux muscles sterno-cléido-mastoïdiens sont très rapprochés l’un de l’autre en bas, très écartés en haut; ils forment ainsi les bords d’un triangle à sommet inférieur correspondant à la fourchette du sternum, et dont la base correspond à la mâchoire. Ce triangle est la région antérieure du cou, divisée en deux parties par la présence de l’os hyoïde, petit os sans connexions directes avec le reste du squelette et placé transversalement audessus de la saillie du larynx (23, fig. 62). La partie inférieure forme un plan vertical ou même oblique en bas et en arrière, car il s’enfonce derrière le sternum ; c’est la région sous-hyoïdienne contenant les muscles soushyoïdiens; la partie supérieure forme un plan se rapprochant plus ou moins de l’horizontale, et allant de l’os hyoïde au menton et à la circonférence de la mâchoire, c’est la région sushyoïdienne ou du menton, contenant les muscles sushyoïdiens.
PRECIS D’ANATOMIE
Avant d’entrer dans la description des muscles de ces régions, nous devons indiquer la présence d’organes qui, appliqués sur la face antérieure de la colonne vertébrale cervicale , remplissent l’espace entre cette colonne et les muscles en question. Ces organes sont représentés par deux canaux qui, de la région postérieure de la cavité de la bouche, descendent dans le thorax. L’un de ces canaux est charnu, mou, à cavité effacée dans l’état de repos; c’est Y œsophage ou conduit alimentaire, qui est appliqué au-devant de la colonne vertébrale. L’autre, placé au-devant du précédent, forme le conduit respiratoire ou trachée, qui, en raison de ses fonctions, est sans cesse béant. Aussi est-il formé d’anneaux cartilagineux qui lui donnent une forme à peu près cylindrique et le rendent saillant au-dessous ou dans l’interstice médian des muscles sous-hyoïdiens ; les anneaux les plus élevés de cette trachée prennent la forme de fortes pièces cartilagineuses, constituant les cartilages du larynx, placés au-dessous de l’os hyoïde, et dont le plus volumineux, dit cartilage thyroïde, forme
Jiar sa partie antérieure et supérieure la saillie vulgaiem.ent connue sous le nom de pomme d'Adam (fig.62).
Les muscles sous-hyoïdiens partent de la circonférence supérieure du thorax et montent vers le bord inférieur de l’os hyoïde; ils sont au nombre de quatre, dont deux superficiels (l’omoplat-hyoïdien et le cléidohyoïdien) et deux profonds (le sterno-thyroïdien et le thyro-hyoïdien).
lYomoplat ou scapulo-hyoïdicn (24, fig. 62) est un petit muscle long et grêle à trajet très remarquable; en effet, il part du bord supérieur de l’omoplate (en arrière
de l’échancrure coracoïdienne) et se dirige d’abord horizontalement en avant et en dedans en longeant le bord postérieur de la clavicule, pour, au niveau de la partie moyenne de celle-ci, se recourber en se dirigeant en haut, sous le muscle sterno-mastoïdien, et aller s’attacher à la partie latérale du bord inférieur de l’os hyoïde. Ce muscle, recouvert d’abord par le trapèze, puis par le sterno-mastoïdien, n’est visible sur l’écorché que sur deux parties de son trajet : d’une part, à sa partie terminale antérieure, en avant du sterno-mastoïdien; d’autre part, à sa partie moyenne, dans la portion tout inférieure de la gouttière qui sépare le trapèze du sterno-mastoïdien. Mais quoique assez profondément placé, ce muscle devient visible à travers la peau, car il se soulève brusquement, lors de certaines actions. Évidemment, vu sa forme grêle, on ne peut songer à voir en lui un muscle élévateur de l’omoplate; peut-être sert-il à abaisser l’os hyoïde; mais le fait important, c’est qu’il se contracte surtout lors de certains efforts spasmodiques de respiration, comme dans la forte inspiration du soupir ou du sanglot, ayant alors pour fonction d’empêcher la peau et les aponévroses de se laisser trop fortement déprimer dans la fossette susclaviculaire par la pression atmosphérique (la tendance au vide dans la cage thoracique étant le fait de l’effort inspiratoire). C’est pourquoi, si le cou est maigre et ses fossettes très accentuées, comme par exemple sur une femme âgée, on voit très nettement se dessiner, dans la fossette susclaviculaire, lors des mouvements de sanglot ou de toute inspiration brusque, la corde correspondant à la portion moyenne du muscle omoplat-hyoïdien.
Le cléido-hyoïdien ou sterno-hyoïdien (23, fig. 49; et 25, fig. 62) forme une lanière charnue mince et longue, qui s’étend de la face postérieure de la tête de la clavicule au bord inférieur de l’os hyoïde. Les deux muscles, celui de droite et de gauche, sont contigus l’un à l’autre par leur bord interne à leur partie toute supérieure; mais en bas, au niveau de la profonde fossette médiane correspondant à la fourchette du sternum, ils sont séparés (fig. 49) par un espace triangulaire, dans lequel apparaissent la trachée et le bord interne du muscle suivant.
Les deux muscles profonds de la région sous-hyoïdienne forment, en réalité, un seul muscle doublant le cléido-hyoïdien au-dessous duquel il est placé, mais divisé en deux parties inégales; en effet, ce muscle part de la face postérieure de la première pièce du sternum, et monte verticalement en débordant le cléido-hyoïdien (fig. 49) ; arrivé au cartilage thyroïde, il s’arrête en s’insérant à sa face externe, et c’est cette portion inférieure, plus longue, qui est dite muscle sterno-thyroïdien ; mais elle est continuée par une seconde portion, plus courte, qui, partant à son tour du cartilage thyroïde, monte s’attacher à l’os hyoïde et a reçu le nom de muscle thyro-hyoïdien.
Les muscles sushyoïdiens rattachent l’os hyoïde à la base du crâne et de la mâchoire, et, par leur contraction, élèvent cet os, ainsi qu’il est si facile de l’observer chez toute personne qui fait entrer en action le pharynx ou le larynx, comme par exemple dans l’acte de chanter ou de déglutir. Le type de ces muscles sous-hyoïdiens nous est donné par le muscle digastrique, qui à lui seul, étant composé de deux corps charnus ou ventres, l’un
antérieur, l’autre postérieur, rattache par l’un de ces corps l’os hyoïde à la base du crâne, et, par l’autre corps, le rattache à la région mentonnière de la mâchoire; puis viennent deux autres muscles, l’un, postérieur, doublant le ventre postérieur du digastrique et dit stylo-hyoïdien ; l’autre, antérieur, doublant le ventre antérieur du digastrique et dit mylo-hyoïdien .
Le muscle digastrique s’attache à la face interne de l’apophyse mastoïde du temporal; de là il descend obliquement en bas et en avant (ventre postérieur, 2 1 , fig. 62) , formant un corps charnu fusiforme, lequel, arrivé près de l’hyoïde, est remplacé par un tendon arrondi. Ce tendon est rattaché par une expansion fibreuse à l’os hyoïde, et, prenant un point fixé à cette expansion, se recourbe brusquement, pour, de la direction oblique en bas et en avant, prendre la direction oblique en haut, vers le menton ; en même temps ce tendon ne tarde pas à être remplacé par un nouveau corps charnu fusiforme (ventre antérieur, 22, fig. 62) qui s’insère, à la face postérieure de la symphyse du menton, dans une petite dépression dite fossette digastrique. — On voit que ce muscle, avec ses deux corps, est admirablement disposé pour produire l'ascension de l’os hyoïde et par suite de tout le larynx, car ï’un de ces corps porte l’hyoïde en haut et en avant, l’autre en haut et en arrière; et, si tous deux se contractent à la fois, ils portent l’hyoïde directement en haut.
Le stylo-hyoïdien est un petit faisceau musculaire qui double le ventre postérieur du digastrique, sous lequel il est situé (21, fig. 62). Parti de l’apophyse styloïde du temporal, ce muscle descend en bas et en avant, formant
une sorte de gouttière qui reçoit le ventre postérieur du digastrique, avec lequel ses rapports sont si intimes que, près de l’os hyoïde, le tendon du digastrique traverse le stylo-hyoïdien; celui-ci se termine alors par une languette aponévrotique qui s’attache sur les parties latérales de l’os hyoïde. Sur l’écorché, stylo-hyoïdien et digastrique se confondent en un seul modelé cylindre (fig. 62).
Le muscle mylo-hyoidien (27, fig. 62) forme le plancher de la cavité buccale; il constitue en effet un planeharnu quadrilatère, dont le bord supérieur s’attache à la face interne de la branche horizontale de la mâchoire sur une ligne oblique saillante, et dont le bord inférieur va s’insérer sur l’os hyoïde. Le bord antérieur de ce plan se continue avec le bord correspondant du même muscle du côté opposé, de sorte que les deux muscles, celui du côté droit et celui du côté gauche, forment en réalité une même couche charnue constituant la paroi inférieure ou mentonnière de la bouche. Du reste, ce muscle est doublé, à sa face profonde, par des fibres charnues dont aucune portion n’est visible à l’extérieur, et qui, partant de petits tubercules développés à la face postérieure de la symohyse du menton, vont soit à l’os hyoïde (génio-hyoïdien, apophyses geni ), soit à la langue ( génio glosse).
Sommaire. — Muscles de la tête. — i° Muscles de la mastication ; massèter ; son modelé; son rôle dans la physionomie (caractère de fermeté, de violence) ; temporal. — 20 Muscles de V expression: nature et mécanique spéciale des muscles peauciers ; but de leur étude (expression d’une passion actuelle, momentanée, et non du caractère du sujet). — Historique de la question : Léonard de Vinci; Lebrun; Camper; Charles Bell; Lavater; Sue; Humbert de Superville; intérêt particulier des figures schématiques données par Humbert de Superville (signes inconscients de l’art). — Duchenne de Boulogne et la méthode expérimentale appliquée à l’étude de la physionomie. — Darwin (la physionomie au point de vue philosophique du transformisme et de l’évolution).
Les muscles de la tête, presque tous disposés à la région antérieure, c’est-à-dire au niveau de la face, se divisent en deux catégories bien distinctes : 1 0 les muscles qui servent à la mastication, c’est-à-dire qui meuvent la mâchoire inférieure ; 20 les muscles qui, sous l’influence des émotions intérieures, modifient les traits du visage et servent ainsi à l’expression des passions : on peut les appeler muscles de l'expression.
Les muscles de la mastication reproduisent les dispositions générales que nous avons rencontrées jusqu’ici pour les divers muscles du tronc et des membres. Ils s’attachent sur des os; ils ont un corps charnu plus ou moins épais, qui se gonfle en entrant en contraction
et se traduit alors par un relief, comme le biceps traduit sa contraction en devenant saillant sur la face antérieure du bras. — Les muscles de l’expression, au contraire, présentent un type tout nouveau; ce sont des muscles peauciers, c’est-à-dire qui meuvent la peau et non des parties du squelette; aussi leurs corps charnus sont-ils en général très grêles, et leur contraction ne se traduit-elle pas par un gonflement local, correspondant à ce corps charnu, mais uniquement par des déplacements et modifications de formes des plis et des voiles membraneux de la face (paupières, lèvres, etc.). Nous étudierons d’abord les muscles masticateurs.
Muscles masticateurs ; masséter. — Les muscles qui meuvent la mâchoire inférieure viennent s’attacher à sa branche verticale : les uns en dedans, ce sont les ptéry goïdiens (ainsi nommés parce qu'ils viennent de l’apophyse ptérygoïde de l’os sphénoïde), dont nous n’avons pas à nous occuper ici, parce qu’ils sont profondément cachés dans les fosses latérales du crâne et de la face, et ne se révèlent par aucune de leurs parties sur le modelé extérieur; les autres en dehors, soit à l’angle de la mâchoire (muscle masséter), soit à l’apophyse coronoïde (muscle temporal).
Le muscle masséter est une masse charnue quadrilatère (voy. en 12, fig. 62), dont le bord supérieur s’attache à l’arcade zygomatique (voy. fig. 39) et le bord inférieur à l’angle de la mâchoire inférieure ; le bord antérieur de ce muscle est épais et, chez les sujets maigres, forme un relief saillant au-devant duquel les joues s’enfoncent en une dépression plus ou moins accentuée. En se contractant, le masséter élève la mâchoire inférieure, l’amène
pu contact de la supérieure contre laquelle il la presse avec force. Il serait superflu d’insister sur le rôle que joue ce muscle dans les mouvements de la mastication. Il sera plus important de faire remarquer que, dans un grand nombre d’émotions violentes, ou même simplement lorsqu’on accomplit un effort énergique, on serre involontairement les mâchoires, c’est-à-dire que l’on contracte le masséter ; c’est ainsi que dans la colère, la menace, et dans les expressions énergiques qu’on caractérise vulgairement en disant que le sujet grince des dents, on voit le masséter se dessiner sous forme d’une forte saillie quadrilatère sur les parties latérales de la face. Aussi l’accentuation du dessin des masséters contribue-t-elle à donner à la physionomie une expression énergique, mais en général d’une énergie brutale.
Le muscle temporal (en 4, fig. 62) occupe toute l’étendue de la fosse temporale du crâne (voy. fig. 39) ; il s’insère aux os qui forment cette fosse et à une aponévrose qui, partant des bords de cette fosse, s’attache d’autre part à l’arcade zygomatique, de manière à former une sorte de couvercle (aponévrose temporale) à la fosse en question. De ces points multiples d’insertion les fibres charnues convergent en bas sur un fort tendon qui va embrasser, en s’y insérant, l’apophyse coronoïde du maxillaire inférieur (voy. fig. 3q, en 28). Ce muscle élève la mâchoire inférieure; comme il est renfermé pour ainsi dire dans un espace clos (fosse temporale et aponévrose qui la recouvre), il ne dessine pas, lors de sa contraction, un relief remarquable dans la région temporale ; cependant, sur un sujet qui accomplit des mouvements de mastication, on voit la peau de la tempe, au-dessus
PRECIS D’ANATOMIE
de l’arcade zygomatique, se soulever légèrement et comme par une série de palpitations rythmiques ; ces palpitations seules traduisent à l’extérieur les contractions de ce muscle pendant la mastication.
Muscles de V expression. — D’après ce que nous avons dit sur les dispositions particulières de ces muscles peauciers, il est facile de comprendre que leur étude devra être faite d’une manière toute différente de celle des muscles du squelette. Ainsi nous devrons nous attacher à préciser bien moins la forme du corps charnu que la direction qu’il présente, et selon laquelle le muscle exerce une traction sur la peau; puis, si nous connaissons bien, étant données les insertions osseuses et cutanées du muscle, la direction selon laquelle il agit, nous devrons préciser la forme des plis qu’il fait apparaître sur la peau, et rechercher quelle expression acquiert la physionomie par l’effet de ces modifications. Avant d’entrer dans ces détails, il est nécessaire de jeter un très rapide coup d’œil sur l’histoire de cette question spéciale de physiologie humaine, afin de bien préciser dans quel esprit et avec quelle méthode doit être entreprise cette étude.
Tout d’abord remarquons bien que ce que nous voulons étudier ici, à propos des muscles de la face, c’est la physionomie à Vétat actif, c’est-à-dire les caractères qu’affectent les traits de la face à un moment donné, sous l’influence d’un mouvement passionnel qui amène la contraction involontaire d’un ou de plusieurs muscles peauciers; c’est ainsi que nous verrons des muscles mériter le nom de muscle de V attention, de la douleur, de la menace, du rire, du pleurer , du mépris, du dégoût, etc. Mais nous n’avons nullement la préten*
tion d’étudier la physionomie à l’état de repos et comme propre à nous révéler, par l’accentuation normale et permanente de certains de ces traits, le caractère du sujet et la nature des passions qui l’agitent le plus souvent. Sans doute ces deux études ont des points de contact nombreux; il est facile d’admettre que, chez un sujet qui s’abandonne fréquemment aux emportements de la colère et de la menace, la contraction souvent répétée des muscles qui correspondent à ces passions peut à la longue modifier les traits de la face pour y laisser comme une empreinte des sentiments violents qui l’ont le plus souvent agitée. Mais cette analyse du caractère d’un sujet par l’examen de sa physionomie à l’état de repos est une étude trop délicate, encore trop incertaine, et comporterait des développements philosophiques qui nous entraîneraient trop loin du domaine de l’anatomie. Au contraire, la détermination du caractère expressif qu’imprime à la face la contraction de tel ou tel muscle est devenue, depuis les recherches de Duchenne (de Boulogne), une étude qui présente toute la précision et la certitude qu’on peut demander à des considérations rigoureusement déduites de l’anatomie.
Avant les recherches de Duchenne, la plupart des livres écrits sur l’expression s’occupaient presque uniquement de la physiognomonie, c’est-à-dire du moyen de reconnaître le caractère par l’étude de l’état habituel des traits du visage. Nous devons plus spécialement rappeler les ouvrages de Le Brun, Camper, Lavater, C. Bell, Humbert de Superville, Gratiolet; puis nous insisterons sur les travaux de Duchenne et de Darwin.
Déjà, dans les œuvres de Léonard de Vinci, on
2QO
trouve quelques précieuses indications sur l’etat du visage et du cou dans l’expression des passions ; et ce grand maître avait par exemple très nettement saisi la part que prend à l’expression des passions violentes le muscle peaucier du cou, et les plis transversaux qui se dessinent alors au-dessous du menton (voy. ci-après, p. 324). Mais il faut arriver à Le Brun pour trouver les études de ce genre coordonnées en une sorte d’ensemble doctrinal ; les publications où ont été conservés les enseignements de Le Brun à ce sujet sont nombreuses 1 ; l’artiste y pourra trouver nombre d’observations intéressantes, de rapprochements curieux, et d’ingénieuses explications; cependant Le Brun s’occupe surtout de la ressemblance de certains types de physionomies humaines avec des têtes d’animaux; il étudie plus particulièrement la physiognomonie, c’est-à-dire les rapports des traits du visage avec le caractère.
Camper, dont nous avons eu à citer les travaux à propos de l’angle facial (voy. p. 18 1), entre déjà plus avant dans l’étude anatomique et physiologique. Il analyse l’action des muscles, et c’est lui qui le premier énonça cette règle générale, à savoir que la contraction de chaque muscle de la face produit dans la peau un ou plusieurs plis dont la direction est toujours perpendiculaire à celle du muscle, principe dont nous trouverons la vérification à propos de presque chaque muscle facial, et notamment pour le frontal, le grand zygoma-
1. Voyez notamment: Conférences sur V expression des différents caractères des passions. Paris, 1667. (Ces conférences ont été réimprimées dans l’édition de Lavater, par Moreau ; vol. IX,
tique, etc. Outre les observations exactes que l’artiste rencontrera dans la lecture des œuvres de Camper, il y trouvera de plus un intéressant exposé historique de ia question.
Un physiologiste anglais, sir Charles Bell, célèbre par ses études sur le système nerveux, a également, abordé l’analyse des expressions delà face1 2; mais, si son ouvrage renferme des descriptions pittoresques et d’admirables illustrations, il est, en dehors de cela, plus intéressant pour le physiologiste que pour l’artiste, car l’auteur s’y applique plus particulièrement à rechercher la nature des nerfs qui donnent le mouvement aux muscles, les rapports intimes qui existent entre les mouvements de l’expression et ceux de la respiration, toutes questions qui ne sont pas d’un intérêt direct pour les arts plastiques.
Le titre même de l’ouvrage de Lavater ( l'Art de connaître les hommes d'après la physionomie) 2 indique assez le but poursuivi par l’auteur. On trouvera dans cet ouvrage de bonnes illustrations, des observations curieuses, mais toujours appliquées à des études de physiognomonie ; tout cela, le plus souvent sans ordre, sans méthode, et accompagné de dissertations sur des sujets bizarres, telles que les chapitres consacrés aux imaginations et envies, aux verrues et poils, aux lignes d'animalité, etc.
1. Anatomie et physiologie de V expression. 1844 (3e édition, publiée après la mort de Ch. Bell, et contenant ses dernières corrections)*
2. L’édition à consulter est celle donnée en 1820, en dix volumes,
par Moreau. -
Pour avoir une idée de la manière dont à cette époque les auteurs abordaient Tétude de la physionomie, faisant de cette analyse délicate une pure affaire de sentiment, et brodant des dissertations littéraires sur ce sentimental canevas, il suffit de parcourir l’ouvrage de Sue ( Physionomie des corps vivants , considérée depuis V homme jusqu'à la plante. Paris, 1797). Au milieu d’un long marivaudage sur la physionomie dans ses rapports avec les passions, voici, par exemple, comment il s’exprime sur la bouche : « Une bouche délicate et pure est peut-être une des plus belles recommandations ; la beauté du portail annonce la dignité de celui qui doit y passer : ici c’est la voix, l’interprète du cœur et de l’âme, l’expression de la vérité, de l’amitié et des plus tendres sentiments. » Quant à la comparaison incessante de la physionomie humaine avec celle des animaux, rien n’arrête l’auteur dans cette voie fantaisiste, et nous le voyons prononcer aussi sûrement sur la physionomie des poissons, des serpents, des sauterelles, des vers intestinaux (!), que sur celle de l’homme : « Plusieurs poissons, dit-il, sont dépourvus de ce qui porte un caractère d’aménité, de douceur et de tendresse Les vers intestinaux ont une phy-
sionomie plus décidée... leur caractère physiognomonique inspire à l’homme la tristesse et la crainte »,etc.
Pour arriver à des travaux d’un caractère plus sérieux quoique encore empiriques, nous devons d’abord une mention toute particulière à un ouvrage qui, tout en ne parlant que d’une manière accessoire des traits du visage, présente à ce sujet quelques précieuses observations que nous avons cherché à utiliser dans
la représentation schématique de Faction des muscles peauciers de la face. Il s’agit du traité de Humbert de Superville ( Des signes inconscients de l'art , 1827). L’auteur donne trois dessins schématiques de la face humaine, dans lesquels de simples lignes représentent l’ensemble des yeux, celui de la limite inférieure du nez et celui des lèvres; mais, dans l’un de ces
Fig. 63. Fig. 04. Fig. 65.
Les trois figures de Humbert de Superville (fig. 63, calme; fig. 64, tristesse; fig. 6$, gaieté).
schémas (fig. 63), ces lignes sont toutes horizontales; dans l’autre (fig. 64) , elles sont toutes inclinées en bas et en dehors (en partant de la ligne médiane) ; et enfin dans la troisième (fig. 65) , elles sont toutes inclinées en haut et en dehors. L’auteur fait remarquer que la première figure (à lignes horizontales) produit une impression de calme, de grandeur et de constance; et il ajoute que semblablement, dans la nature ou dans l’architecture, les lignes horizontales, régulières et parallèles, font naître l’idée de calme, de durée et de grandeur; le cèdre, avec ses branches horizontalement étendues, est de tous les arbres celui qui réalise au plus haut degré cette impression. Au contraire, la seconde
PRECIS D’ANATOMIE
figure (à lignes obliques en bas) donne une impression de tristesse, de douleur, de deuil; et Fauteur ne manque pas de rapprocher la direction des traits d’un pareil visage d’avec celle qu’affectent les lignes architecturales des tombeaux et monuments funéraires, et avec celle des branches des arbres que partout on plante de préférence dans les cimetières, branches qui sont toujours obliquement pendantes. Enfin la troisième figure (à lignes obliques en haut) fait naître l’impression de gaieté, de rire, de légèreté, d’inconstance ; et, pour continuer les rapprochements précédents, tout le monde conviendra que, par exemple, l’architecture chinoise, avec ses lignes obliques et divergentes en haut et en dehors, ne sera jamais, du moins aux yeux d’un Européen, de nature à produire une impression de grandeur et de majesté.
Ces figures et ces remarques, que de Superville développe ensuite à des points de vue que nous n’avons pas à examiner ici, sont d’une exactitude frappante quand on Considère les traits de la face à l’état de mouvement, c’est-à-dire dans l’expression momentanée d’une passion. En effet, tous les muscles qui prennent part à l’expression de la douleur, de la tristesse, du mépris, par exemple, contribuent à incliner obliquement en bas et en dehors les traits de la face, en agissant l’un sur la ligne des yeux, l’autre sur celle de la bouche, etc. ; au contraire, le muscle du rire, relevant les angles de la bouche, en rend le trait oblique en haut et en dehors, et, par certains effets que nous analyserons plus loin, paraît donner une direction semblable à la ligne des yeux. En un mot, les traits de la face, en partant de
l’état de repos représenté par la première figure de Humbert de Superville (fig. 63), oscillent dans deux directions opposées, soit en montant pour ainsi dire la gamme de la gaieté et du rire (traits obliques en haut et en dehors, fig. 65), soit en descendant la gamme de la tristesse, de la douleur et des larmes (traits obliques en bas et en dehors, fig. 64). Cette exactitude des schémas donnés par Humbert de Superville, pour Pexpression générale de la physionomie, nous' a engagé à essayer des schémas semblables pour représenter l’action de chaque muscle en particulier. Connaissant l’action d’un muscle, connaissant, d’après les photographies de Duchenne, la direction qu’il imprime à tel trait de la face, soit à la ligne des sourcils, de la fente palpébrale, soit à celle des narines, enfin soit à celle des lèvres, nous avons indiqué par un simple trait ces modifications, soit dans la direction, soit dans la forme d’une de ces lignes, et avons obtenu des figures théoriques suffisamment expressives pour caractériser pour ainsi dire géométriquement la passion à la manifestation de laquelle est affecté tel ou tel muscle. Telles sont les figures 67, 69, 71, 73, 74, 75, 77 (ci-après, p. 3o 7 et suiv.), par lesquelles nous résumerons l’étude de chaque muscle de l’expression. Il va sans dire que ces schémas, dépourvus de toute prétention, ne sont pour ainsi dire que l’abécédaire du langage de la physionomie.
Il est temps d’arriver à l’histoire de l’œuvre de Duchenne, à laquelle nous emprunterons tout ce qui va suivre. Tandis que tous ses prédécesseurs s’en étaient ténus kY observation, Duchenne introduisit dans l’étude de la physionomie la méthode expérimentale. Son pro--
PRÉCIS D’ANATOMIE
cédé, fort simple dans sa conception, était d’une application assez délicate. Il s’agissait de provoquer isolément la contraction de tel muscle, et, afin que l’expression qui en résulte pût être appréciée non seulement au moment de l’expérience, mais encore à tout moment, c’est-à-dire soumise ultérieurement à l’appréciation de tous, il s’agissait de photographier le sujet au moment même où le muscle en question était contracté. Cette dernière opération était facilement accomplie ; mais quant à l’excitation d’un muscle isolé, la chose était plus délicate. Tout le monde sait que par l’électricité, en plaçant les deux excitateurs électriques (les deux pôles du courant) sur le trajet d’un muscle, on peut, à travers la peau, provoquer la contraction de ce muscle. Mais un sujet quelconque ne peut se prêter à cette expérience: d’abord il n’y a pas à songer à la faire sur un cadavre, fût-ce sur celui d’un supplicié, peu de temps après la mort, car les muscles de la face perdent leur excitabilité déjà deux heures après la mort, et ce n’est qu’en les mettant à nu (en enlevant la peau) qu’on pourrait encore obtenir sur eux quelques contractions par l’application de l’électricité. D’autre part, sur le vivant, si l’on s’adresse à un sujet quelconque, on peut, il est vrai, faire contracter un muscle en appliquant l’électricité à son niveau ; mais le courant électrique, traversant la peau pour arriver jusqu’au muscle, en même temps qu’il excite les nerfs moteurs du muscle, excite également les nerfs sensitifs de la peau et provoque d’atroces douleurs, par le fait desquelles on voit se produire sur la face du sujet non une expression simple et caractéristique, mais une véritable grimace, c’est-à-dire une
contraction désordonnée de tous les muscles sous l’influence de la douleur.
Duchenne eut la bonne fortune de pouvoir expérimenter sur un sujet chez lequel une infirmité particulière rendait impossible le dernier inconvénient que nous venons de signaler. C‘était un vieux pensionnaire d’hôpital atteint d 'anesthésie de la face (dw, absence de; a?aô*i- «14, sensibilité), c’est-à-dire chez lequel la peau du visage était insensible à toute excitation douloureuse; l’électricité pouvait donc chez ce malheureux être appliquée sur la peau, la traverser sans provoquer de réaction douloureuse et aller exciter les muscles sous-jacents qui avaient parfaitement conservé leur contractilité, c’est-à-dire fonctionnaient comme sur un sujet normal. On pouvait ainsi faire contracter chez lui tel ou tel muscle isolément, provoquer, par exemple, l’action du grand zygomatique et donner à sa face l’expression du rire, sans que le sujet eût aucune notion de ce que reflétait alors sa physionomie; sa face, par l’action de l’électricité, était riante, alors que sa pensée pouvait être indifférente ou fixée sur des souvenirs tristes; inversement, par exemple, par la contraction du muscle sourcilier, sa physionomie pouvait exprimer la plus atroce douleur, alors que sa pensée pouvait être toujours indifférente ou même portée à des idées gaies et riantes. En un mot, Duchenne fut ainsi à même de réaliser, selon les conditions les plus rigoureuses de la méthode expérimentale, une étude expérimentale de la physiologie des muscles de l’expression.
L’ouvrage dans lequel Duchenne a exposé le résultat de ses travaux est remarquable surtout par le magni-
PRÉCIS D’ANATOMIE
fique atlas de photographies qui raccompagnent et qui ont été obtenues par le procédé susindiqué *. C’est d’après ces photographies qu’ont été reproduites, aussi exactement que possible, les quelques figures dont nous avons pu accompagner les descriptions qui vont suivre (voy. les fig. 66, 68, 70, 72; p. 106 et suiv.). Ne pouvant entrer ici dans un exposé complet des résultats obtenus par Duchenne, nous chercherons du moins à en dire assez pour pouvoir espérer de montrer le caractère sérieux et scientifique de ces études, et inspirer ainsi le désir de recourir à l’ouvrage original.
C’est qu’en effet ces études ont, pour l’artiste, ce résultat général, très important, de lui démontrer qu’il suffit le plus souvent de la contraction d’un seul muscle pour exprimer une passion, c’est-à-dire qufil n’est pas nécessaire de modifier tous les traits de la physionomie pour donner à la face le cachet de la douleur, de l’attention, de la menace, du mépris, du dégoût, etc.; chacun de ces sentiments se peint par une légère modification, soit de l’œil et uniquement de l’œil, soit de la lèvre et uniquement de la lèvre. Chaque expression a pour ainsi dire sa note exacte, précise, unique, produite par une modification locale unique ; mais cette modification locale semble se refléter sur toute la physionomie, et c’est ainsi que, par la seule observation, les artistes ont pu croire longtemps que, par exemple, l’attention et la douleur se peignent par l’action combinée d’un grand
1. Duchenne (de Boulogne), Mécanisme de la physionomie humaine, ou analyse électro-physiologique de V expression des passions, applicable à la pratique des arts plastiques. Paris, 1862, avec atlas de 74:figures.
VINGT-QUATRIÈME LEÇON a 99
nombre de muscles faciaux. Or l’expérimentation montre que la douleur est exprimée uniquement par un muscle qui élève et plisse le sourcil ; sur une face (fig. 70) oü ce muscle est seul contracté (muscle sourcilier, voy. p. 3 1 2), l’expression de douleur est complète. On croirait volontiers que la bouche y prend part; mais, si l’on masque la partie supérieure du visage, on reconnaît que la partie inférieure du masque facial est dans un état complet de repos.
Pour terminer cet historique, qui n’est pas la partie la moins intéressante de la question, disons que les travaux de Duchenne ne furent pas tout d’abord accueillis en France avec une grande faveur. Les physiologistes, aussi bien que les artistes, montrèrent une certaine défiance pour un ouvrage qui prétendait venir donner des règles précises et des lois scientifiques là où l’on avait coutume de s’inspirer de fantaisies et de rapprochements sentimentaux. Peu de personnes comprirent la nature des exigences physiologiques qui avaient forcé Duchénne à choisir, comme sujet de ces expériences, un pauvre infirme* à physionomie presque imbécile, à l’état de repos, et on ne sut pas se rendre compte que, si cette face était vieille, ridée, maigre et triviale, c’était une raison de plus pour être frappé de la précision avec laquelle l’excitation électrique parvenait à lui faire prendre les expressions les plus opposées et les plus caractéristiques.
Ainsi qu’il est arrivé tant de fois pour des découvertes scientifiques, le travail de Duchenne, méconnu en France, ne devait y être apprécié qu^après qu’il nous serait revenu d’un pays étranger, qu’après que l’An*
JOO PRÉCIS D'ANATOMIE.
glais Darwin aurait fait des résultats du physiologiste français la base essentielle de ses intéressantes études.
Est-il nécessaire de rappeler la portée et le retentissement immense des travaux de Darwin sur V origine des espèces , sur dévolution des animaux et des plantes , sur la descendance de l’homme ? Ce que ce grand naturaliste avait fait pour la morphologie générale des animaux et des plantes, il voulut le tenter pour la physiologie de la face humaine. Cherchant dans l’enchaînement logique de faits naturels la cause de tous les phénomènes biologiques, il s’efforça de découvrir, dans l’étude attentive des mouvements de l’expression, dans la recherche de leur mode d’origine et de développement, une série d’arguments nouveaux en faveur de la théorie de l’évolution. En un mot, Darwin, en invoquant l’association de certains mouvements utiles, en comparant les actes fonctionnels avec les expressions auxquelles ils sont associés, chercha à expliquer pourquoi c’est tel muscle plutôt que tel autre qui est affecté à l’expression de telle ou telle passion. Nous n’avons pas à entrer ici plus longuement dans l’analyse de cette œuvre philosophique; il nous suffira, après en avoir recommandé la lecture, si intéressante même pour l’artiste *, de faire remarquer qu’avant d’expliquer une chose, il faut que cette chose soit rigoureusement établie. Aussi l’explication de la part que chaque muscle prend à l’expression était-elle impossible avant que le fait
i. Charles Darwin, V Expression des émotions chef l'homme et les animaux. Traduct. franç., par MM. S. Pozzi et R. Benoît. Paris,
joi
même de l’action, de l’expression du muscle fût scientifiquement démontré ; l’œuvre philosophique de Darwin n’aurait pu être entreprise si elle n’avait été précédée de l’œuvre expérimentale de Duchenne.
Aussi les figures qui illustrent l’ouvrage de Darwin ne sont-elles, en grande partie, que des reproductions des photographies publiées par Duchenne, environ dix ans auparavant. C’est ainsi, nous l’avons dit, que l’attention fut rappelée en France sur les études de Duchenne; une appréciation plus favorable en fut faite, et justice fut rendue à celui qui avait ouvert la voie à l’étude expérimentale de la physionomie. Dès 1874, nous commençâmes a consacrer, dans le cours d’anatomie de l’École des beaux-arts, quelques leçons à l’exposé de ce qu’on peut appeler l’abécédaire ou la grammaire de l’expression de la physionomie. Heureux de voir ses travaux entrer dans cet enseignement classique, Duchenne, que la mort devait enlever peu d’années après, fit don à l’École des beaux-arts de la série complète des grandes photographies originales dont ses publications ne renferment qu’une réduction, et cette belle collection est aujourd’hui l’une des plus précieuses de notre musée d’anatomie [musée Huguier ).
Quelque long que puisse paraître cet historique, il est cependant très incomplet, n’étant donné qu’à un point de vue particulier, celui de comparer avec les travaux antérieurs ceux de Duchenne, ces derniers devant faire la base des études qui vont suivre. Nous le compléterons en nous bornant à signaler, comme d’une lecture agréable et instructive, les ouvrages qui traitent
d une manière plus générale de Pexpression et de la physionomie, tels que ceux de Lemoine, de Gratiolet et de Piderit i.
i . Albert Lemoine, De la physionomie et de la parole. Paris, 1 865.
Pierre Gratiolet, Delà physionomie et des mouvements d’ expression. Paris, i865.
Piderit, Wissenscha/tliches System der Mimik und Physiogno « mik. 1867*
Sommaire. — Dispositions générales des muscles peauciers de la face. — Muscles de la partie supérieure de la face: Frontal (attention); Orbiculaire des paupières, portion orbitaire supérieure (réflexion); Pyramidal (menace); sourcilier (douleur). — Muscles de la région moyenne de la face : Grand zygomatique (rire) ; Petit zygomatique et Releveur commun externe (attendrissement, pleurer); Élévateur commun interne (pleurer à chaudes larmes); Transverse du nez (lubricité). — Muscles de la région inférieure de la face: Orbiculaire des lèvres; Buccinateur; Triangulaire des lèvres (mépris) ; Carré de la lèvre (dégoût); muscle peaucier du cou. — Classification en muscles complètement expressifs et muscles expressifs complémentaires. — Des associations possibles ou impossibles au point de vue mécanique et au point de vue de la nature des passions. — Conclusion.
Les muscles peauciers de la face, s’attachant, d’une part, au squelette et, d’autre part, à la peau, déplacent et modifient les plis et voiles membraneux formés par cette dernière. Ces différentes parties cutanées sont assez complexes, mais en même temps assez connues des personnes même les plus étrangères à l’anatomie, pour qu’il soit inutile de décrire ici les sourcils, les paupières, la fente palpébrale, les ailes du nez, les lèvres. Nous devons seulement préciser, à propos de ces parties, la signification de quelques termes anatomiques consacrés et dont l’emploi, nous sera utile pour abréger les descriptions qui vont suivre.
Au sourcil on distingue une partie interne (vers Taxe médian de la face) plus large et dite tête du sourcil, et une partie externe, dite queue du sourcil, qui va en s’amincissant.
Chacune des deux extrémités d’une fente palpébrale porte le nom de commissure ou angle : on distingue donc aux paupières une commissure ou angle externe , caractérisé par sa forme aiguë, et une commissure ou angle interne , caractérisé par sa forme arrondie, circonscrivant un petit espace ovale dit lac lacrymal , au fond duquel fait saillie un tubercule d’aspect rose et charnu (la caroncule lacrymale .) De même on donne le nom de commissure (ou angle) à chaque extrémité de la fente buccale (commissure des lèvres ).
Signalons enfin un pli normal, qui existe, plus ou moins accentué, chez tous les sujets, et dont les modifications prennent une grande part à l’expression produite par les divers muscles des joues, du nez et des lèvres : c’est le pli naso-labial , ainsi nommé parce que, partant de la région limite entre la joue et la face latérale du nez, il se dirige obliquement en bas et en dehors, passe à peu de distance du bord postérieur de l’aile du nez et va se terminer vers la commissure des lèvres ; chez le sujet qui a servi aux expériences de Duchenne (fig. 70, p. 3 12), ce pli était très marqué, comme il est du reste chez tous les vieillards.
Les muscles de l’expression sont disposés les uns autour des yeux et des sourcils, c’est-à-dire qu’ils occupent la région supérieure de la face; les autres sont groupés de manière à venir aboutir vers les ailes du nez et vers la bouche, c’est-à-dire qu’ils occupent les
VINGT-CINQUIÈME LEÇON 30s
régions moyenne et surtout inférieure de la face. Les premiers sont : \z frontal, le pyramidal, le sourcilier, Vorbiculaire des paupières , les seconds sont : le grand zygomatique, le petit zygomatique, le releveur commun externe, le releveur commun interne, le transverse du nez > Ie sphincter buccal {auquel nous rattacherons le buccinateur), le triangulaire et le carré du menton; enfin au cou, et arrivant jusqu’à la lèvre inférieure, est le muscle peaucier du cou, qui prend une part considérable à certaines expressions énergiques.
Dans l’étude de chacun de ces muscles, nous n’insisterons que peu sur les détails anatomiques ; indiquer la situation du muscle, son insertion fixe au squelette de la face, sa direction et enfin le point de la peau où vient se faire son insertion mobile, nous suffira à cet égard. Par contre, nous rechercherons avec soin son mécanisme, c’est-à-dire la manière dont sa contraction doit modifier la peau de la face, la nature et la direction des plis qu’elle y dessinera. En présence d’une figure réalisant ces modifications, nous nous demanderons quelle expression en résulte; et enfin nous chercherons à donner un schéma de cette expression d’après un mode de représentation imité de celui qu’a employé Humbert de Superville (ci-dessus p. 293).
A. — MUSCLES DE LA PARTIE SUPÉRIEURE DE LA FACE (FRONT, SOURCIL., PAUPIERES, RACINE DU NEZ).
î® Musch frontal (muscle de V attention). — Ce muscle ( 1, fig. 62, p. 277) s’étend, comme une lamelle charnue de forme quadrilatère, sur chaque moitié laté-
PRECIS D’ANATOMIE
raie du front. Son bord inférieur s’attache à la peau du sourcil ; de là ses fibres montent verticalement et parallèlement les unes aux autres vers la région de la racine des cheveux, et se continuent, à ce niveau, avec les fibres tendineuses de. l’aponévrose épicrânienne. Cette aponévrose, qui double le cuir chevelu en lui adhé-
Contraction des muscles frontaux (expression de tion fixe, par l’intef- V attention et de Y étonnement).
vrose épicrânienne et du muscle occipital; jusque sur la partie toute postérieure du crâne; son insertion mobile est celle qui se fait à la face profonde de la peau du sourcil. Le frontal , en se contractant, tire donc cette peau du sourcil de bas en haut, par suite élève le sourcil et fait apparaître des plis transversaux sur la peau du front.
rant , se prolonge jusque dans la région occipitale où elle se termine par une nouvelle couche charnue, le muscle occipital, qui s’attache à la ligne courbe occipitale supérieure (2, fig. 62).
Fig. 66.
Pour comprendre le mécanisme du muscle frontal, il faut bien se rendre compte qu’il va chercher son inser-
médiaire de l’aponé-
En examinant (fig. 66) une face sur laquelle ce muscle est contracté, on reconnaît qu’elle exprime l 'attention; si la contraction du muscle est très forte, cette expression d’attention va jusqu’à celle de Yétonnement. En entrant dans le détail des modifications que présente alors la face, on constate que le sourcil est élevé et que sa convexité supérieure est très accentuée ; que l’œil est largement ouvert, bien éclairé, brillant; que le front est sillonné sur chacune de ses moitiés latérales par des plis courbes concentriques à la courbure du sourcil, plis qui se rejoignent plus ou moins d’un côté à l’autre en dessinant des courbures médianes à concavité supérieure. —
Sur un enfant ou une jeune femme, Fig- é7-
dont la peau très souple et élastique se prête peu à la formation de plis, la peau du front peut rester presque lisse lors de la contraction du muscle frontal, et alors l’élévation du sourcil, l’exagération de sa courbure, l’état des yeux bien ouverts et brillants, suffisent pour donner l’expression de l’attention.
La figure 67 est le schéma de V attention, caractérisée ici uniquement par la forme du sourcil et les plis frontaux.
20 Muscles ôrbiculaires des paupières (6, fig. 62). - — Le muscle orbiculaire des paupières est un muscle très étendu, qui entoure circulairement l’orifice palpébral; il se compose de plusieurs portions, qui peuvent
agir plus ou moins isolément et qui n’ont pas toutes une égale importance dans l’expression de la face.
a. Une partie de cet orbiculaire, dite partie palpébrale (orbiculaire palpébrale), est contenue dans l’épaisseur même des paupières, et produit, par sa contraction, l’occlusion des paupières. Si cette contraction est modérée, elle produit seulement un certain rapprochement des paupières, c’est-à-dire ramène l’ouverture des yeux à la forme d’une fente linéaire. Cet état de la fente palpébrale ne constitue pas par lui-même une expression proprement dite, mais peut être complémentaire de diverses expressions; ainsi, associée à une légère contraction du muscle triangulaire des lèvres, qui est le muscle du dégoût et du mécontentement (voy. ci-après, p. 322), elle donne au visage l’expression du dédain et du mépris.
b. Une seconde partie de l’orbiculaire est disposée circulairement en dehors des paupières, c’est-à-dire correspond exactement au contour de l’orifice orbitaire du squelette (voy. fig. 41, p. 174 et fig. 62, p. 277); cette portion, qu’on peut nommer orbiculaire orbitaire, se divise elle-même en deux parties : un orbiculaire orbitaire inférieur , dont la contraction rejette un peu en haut la paupière inférieure, creuse un sillon à sa jonction avec la joue, et, sans être expressive par elle-même, complète l’expression du rire en lui donnant un caractère de franchise et de vérité; et un orbiculaire orbitaire supérieur, qui mérite cette fois une étude détaillée, car il produit en propre une expression caractéristique, celle de la réflexion, de la méditation, du recueillement.
Cet orbiculaire orbitaire supérieur (muscle de la réflexion ) est sous-jacent à la peau du sourcil, et ses fibres décrivent comme celui-ci un arc à concavité inférieure, dont chaque extrémité adhère à la partie correspondante (bord interne et bord externe) de l’ouverture orbitaire. Le mécanisme de ce muscle est donc facile à prévoir, car, comme tout muscle courbe, plus ou moins fixé à ses extrémités, il doit, en se contractant, redresser sa courbure. Il modifie, par suite, dans le même sens le sourcil dont la peau lui adhère, c’està-dire qu’il efface la courbure du sourcil, le rend rectiligne transversalement, l’abaisse et, par suite, tend la peau du front en y faisant disparaître toute ride.
En examinant (fig. 68) une face sur laquelle ce muscle est contracté, on reconnaît qu’elle exprime la réflexion. Sur la figure 68, vu le grand développement du souicil, celui-ci est très abaissé, ses poils descendent sur les yeux, et l’expression est un peu celle de la réflexion pénible, de la contention d’esprit douloureusement préoccupé ; mais on voit en tout cas que cette expression est obtenue essentiellement par l’abaissement et la direction rectiligne du sourcil, qui voile l’œil et qui efface toute ride sur le front. Cette modification des traits est précisément l’inverse de celle produite par le muscle frontal, comme le montre du reste la comparaison des figures 66 et 68. Et, en effet, les deux états de l’esprit correspondant à l’expression donnée par chacun de ces muscles sont précisément inverses l’un de l’autre. On ne peut être à la fois attentif à un objet extérieur et se recueillir dans la réflexion; d’ordinaire, la succession de ces états de l’esprit et de la physionomie est la sui-
PRECIS D’ANATOMIE
Jio
vante : on est attentif à ce qu’on regarde, l’œil ouvert, brillant, le sourcil élevé, le front plissé (contraction du muscle frontal), puis on réfléchit à ce qu’on vient de voir, et alors on s’isole pour ainsi dire du monde extérieur, le sourcil abaissé, le front lisse, l’œil voilé (contraction de l’orbiculaire orbitaire supérieur) ou
même les yeux tout à fait fermés (contraction de tout l’ensemble de l’orbiculaire des paupières) La figure 69 est le schéma de la réflexion, caractérisée par l’absence de plis frontaux, l’abaissement des sourcils et la présence de deux petits plis verticaux dans l’espace intersourcilier, plis que fait naître souvent (voy. fig. 68) l’abaissement du sourcil.
Ce schéma de la réflexion (fig. 69) n’acquiert toute sa signification démonstrative que quand on de compare avec celui de l’attention (fig. 67).
3° Muscle pyramidal (ou muscle de la menace). — Ce petit muscle, situé dans l’espace intersourcilier, au niveau de la racine du nez (en 9', fig. 62, p. 277), est formé de fibres verticales très courtes dont l’extrémité
Fig. 68.
Portion orbitaire supérieure du muscle orbiculaire des paupières ( réflexion ).
VINGT-CINQUIÈME LEÇON. jxi
inférieure s’attache sur les os propres du nez (fig. 41, p. 174) et l’extrémité supérieure à la face profonde de la peau de l’espace intersourcilier.
Le mécanisme de ce muscle résulte donc essentiellement de ce que, prenant son insertion fixe sur les os propres du nez, il tire en bas la peau de l’espace intersourcilier, y forme de courts plis transversaux et abaisse un peu la tête du sourcil.
Sur une face où ce muscle est contracté (voy. l’atlas de Duchenne, ouvrage cité ci-dessus, p. 298), l’expression est celle de la dureté, de la menace, de l’agression ; à la vue des physionomies que Duchenne a reproduites avec cette contraction, on pense volontiers que si le sujet était représenté en entier, son attitude Schém^Sill•0r,f^t'0M, serait celle de la menace, que par exemple il montrerait le poing ou brandirait une arme. Du reste, tout ce qui jette une ombre ou un trait noir entre les deux sourcils donne à la physionomie un caractère de dureté, comme lorsque la contraction du pyramidal dessine dans cette région des plis transversaux, c’est-à-dire des traits ombrés. C’est ainsi que chez les personnes dont les sourcils semblent se rejoindre , par le fait d’un développement exagéré de poils dans l’espace intersourcilier, la physionomie présente toujours au premier abord un cachet de sévérité et de dureté, qui peut du reste n’être nullement d’accord avec le véritable caractère moral du sujet.
L’expression du pyramidal est trop délicate., c’est-à-dire due à une modification trop locale et trop légère des traits, pour que nous ayons pu réussir à en produire un schéma, comme nous l’avons fait pour les muscles précédents.
4° Muscle sourcilier (ou muscle de la douleur ). —
Ce muscle court est profondément caché sous la peau de la région -de la tête du sourcil. Son insertion fixe se fait à l’os frontal, au-dessus. de l’arcade sourcilière (voy. p. 1 68) ; de là ses fibres se dirigent en dehors et un peu en bas pour venir s’attacher à la face profonde de la peau du sourcil, au niveau de la jonction de sa tête (voy.
p. 3o4)avec sa queue.
Son mécanisme consiste donc à tirer le sourcil en dedans et un peu en haut, et, comme il s’attache à la jonction de la tête et de la queue du sourcil, à briser celui-ci en ce point, c’est-à-dire vers sa partie interne. Le sourcil est alors pour ainsi dire brusquement raccroché en haut et en dedans, comme un rideau qu’un lien relève et rattache à un point fixe. Il doit, par suite,
Fig. 70.
Muscle sourcilier (douleur).
se produire sur la peau du front des plis concentriques à cette brisure du sourcil, c’est-à-dire situés sur la partie médiane du front.
La figure 70 représente, d’après une photographie de Duchenne, Pétât de la physionomie par l’effet de la contraction du muscle sourcilier. Cette physionomie a une expression caractéristique de souffrance, et, avec une plms, grande accentuation de l’action du muscle, rendrait au plus haut degré l’expression de la douleur physique ou morale.
On voit que les seules parties modifiées dans cette physionomie (comparez avec la fig. 66, p. 3 06) sont la tête du sourcil et la région intersourcilière du front, c’est-à-dire que la douleur est rendue par le soulèvement de la tête, du sourcil et sa brisure brusque au niveau de la jonction de la tête avec la queue ; par la présence de plis courts immédiatement superposés à cette brisure et de plis plus étendus occupant la région moyenne du front.
La figure 71 est le schéma de la douleur , rendue par les seules modifications delà région de la tête du sourcil (comparer, pour faire contraste, avec la fig. 73, ci-après).
B. — MUSCLES DE LA REGIOiN MOYENNE DE LA FACE.
5° Muscle grand zygomatique (ou muscle du rire), — Ce muscle (n,fig. 62), dit aussi élévateur oblique ex-
PRÉCIS D’ANATOMIE
JH
terne de la commissure des lèvres , prend son insertion fixe à l’os delà pommette; de là il se dirige obliquement en bas et en dedans (en avant) pour s’attacher à la face profonde de la peau de la commissure des lèvres.
Son mécanisme consiste donc à tirer cette commissure en haut et en dehors, et de cette action très simple
résultent, dans les traits du visage, des modifications complexes faciles à prévoir à priori :
d’abord l’ouverture buccale est élargie transversalement; sa direction cesse d’être rectiligne , puisque son extrémité externe est élevée , c’est-à-dire que chaque moitié latérale de la bouche se dirige obliquement en haut et en dehors.
Comme la ligne naso-labiale (voy. fig. 66) aboutit, par son extrémité inférieure, à la commissure des lèvres, cette extrémité inférieure de la ligne naso-labiale est également portée en haut et en dehors, c’est-à-dire décrit une légère courbe concentrique à la commissure des lèvres en même temps que le reste ( l’ensemble ) de la ligne naso-labiale cesse d’être rectiligne pour décrire une
Fig. .72.
Muscle grand zygomatique (expression de gaieté, de rire).
courbure à convexité inférieure. La peau de la joue, ramassée vers la pommette, devient plus saillante et forme, vers l’angle externe de l’œil, quelques plis rayonnés (vulgairement dits patte d’oie), qui jettent un peu d’ombre au-dessous de l’angle externe de l’œil, ce qui fait croire que la ligne des paupières s’est un peu élevée en dehors (est devenue un peu oblique en haut).
La figure 72, représentant la contraction du muscle grand zygomatique, nous offre l’expression franche de la gaieté, du rire, et on voit que les modifications de la physionomie portent ici uniquement, comme il vient d’être dit, sur la ligne des lèvres, sur la ligne naso-labiale et sur l’angle externe des yeux.
La figure 73, donnant le schéma du rire, d’après la description précédente du mécanisme du muscle grand zygomatique, est très analogue à la figure correspondante de Humbert de Superville (voy. fig. 65, p. 293). Seulement, pour ne tenir compte que de la réalité, sans avoir égard ici aux apparences, nous avons laissé à la ligne des yeux une direction horizontale ; et, d’autre part, le sillon naso-labial a été représenté avec sa forme convexe en bas et en dedans pour ses deux tiers supérieurs , et avec le léger crochet que dessine son extrémité inférieure. C’est que ce sillon naso-labial est de la plus grande importance pour les expressions produites par tous les muscles de la région des lèvres, ainsi que
Schéma du rire.
nous allons le voir pour tous les muscles suivants.
6° Petit zygomatique et releveur commun externe (muscle du pleurer). — En dedans du grand zygomatique existe souvent (en io, fig. 62, p. 277), mais d’une façon non constante, un petit faisceau musculaire qui part de la partie antérieure de la pommette et descend pour s’attacher dans l’épaisseur de la lèvre supérieure; ce muscle, dit petit zygomatique , ne prend, malgré son nom, aucune part à l’expression du rire. En effet, il modifie le sillon naso-labial de la même manière que le muscle suivant (releveur commun externe) et par suite exprime, comme nous allons le voir, l’attendrissement, la tristesse et le pleurer.
Le releveur commun externe (de la lèvre et de l’aile du nez) s’attache (14, fig. 62, p. 277) au bord inférieur de l’orbite et descend dans la lèvre supérieure, en donnant parfois, mais non d’une manière constante, un petit faisceau à l’aile du nez.
Sa contraction élève la lèvre supérieure elle-même, mais non la commissure labiale, de telle sorte que chaque moitié de la ligne des lèvres, élevée en dedans et demeurée abaissée à son extrémité externe, devient légèrement oblique de haut en bas et de dedans en dehors (l’inverse de l’obliquité produite par le muscle grand zygomatique) ; en même temps la partie moyenne du sillon naso-labial est soulevée et ce sillon devient courbe, avec concavité en dedans et en bas (l’inverse de la courbure produite par le grand zygomatique).
Par le fait de ces modifications, la physionomie prend l’expression du mécontentement, de l’attendris* sement, du pleurer (voir l’atlas de Duchenne).
Nous donnons ici seulement un schéma (fig. 74), dans lequel sont notées les deux modifications essentielles produites par ce muscle (obliquité de la ligne des lèvres et courbure du sillon naso-labial) et qui nous paraît rendre encore d’une manière satisfaisante l’expression de la tristesse allant jusqu’aux larmes. On saisira mieux la valeur de ce schéma en le comparant à celui de la figure y3.
On verra alors que les modifications produites par le muscle du pleurer (lèvre et sillon naso-labial) sont précisément inverses de celles produites par le muscle du rire, de même que les deux émotions correspondantes sont de nature inverse. Remarquons encore combien est faible la distance qui sépare ces deux muscles, et combien sont délicates, dans les dispositions anatomiques , les nuances qui les séparent, si délicates que les auteurs ne sont pas tous d’accord pour savoir si le muscle qui trouve place entre eux, le muscle petit zygomatique, quand il existe, doit être considéré comme associé au grand zygomatique ou bien, comme nous le pensons, au releveur commun externe. Sans doute ces rapports anatomiques rappelleront-ils combien, dans la nature même des passions et de leur expression, il y a souvent peu de distance du rire aux larmes.
70 Muscle élévateur commun interne (muscle du sanglot, du pleurer à chaudes larmes). — Ce muscle (en 7, fig. 62) s’attache en haut au bord interne de Porche;
Fju. 74.
Schéma du muscle releveur commun externe (muscle du pleurer').
ji8 PRECIS D’ANATOMIE.
il descend presque verticalement et va s’attacher par quelques fibres à l’aile du nez et par le plus grand nombre de ses faisceaux à la lèvre supérieure, non loin de sa portion médiane.
Il élève donc cette partie médiane de la lèvre, la commissure labiale demeurant fixe, et donne par suite à chaque moitié de la ligne des lèvres une direction oblique en bas et en dehors (comme le muscle précédent, mais d’une manière plus caractéristique). En même temps il dilate la narine en élevant l’aile du nez. Enfin, par la traction qu’il exerce verticalement sur la peau du sillon nasolabial, il élève en masse la partie interne et supérieure de ce sillon qu’il rend rectiligne, en lui faisant former une sorte de gouttière que parcourent les larmes lorsqu’elles s’écoulent en abondance de l’angle interne des paupières.
Ces modifications (voy. l’atlas de Duchenne) donnent à la physionomie l’expression du pleurer avec larmes abondantes, du pleurer à chaudes larmes.
Le schéma de la figure y 5 rend, jusqu’à un certain point, cette expression difficile à réaliser avec des éléments aussi simplifiés que ceux mis en usage dans ces formules schématiques. On voit qu’ici tous les plis de la face convergent vers l’angle interne de l’œil, c*està-dire vers le point d’attache du muscle.
8° Muscle transverse du (muscle de la lubricité). — Ce muscle (9, fig. 62) s’attache à la peau de la joue, au
Schéma du muscle élévateur comtnun interne (muscle du pleurer à chaudes larmes).
VINGT-CINQUIEME LEÇON. Ji9
niveau des parties latérales du nez ; de là il se dirige transversalement sur la face latérale du nez pour attei ndre le dos du nez où une mince aponévrose établit la continuité entre le transverse d’un côté et celui du côté opposé.
Cette aponévrose, qui embrasse le dos du nez, forme le point fixe vers lequel chacun des muscles tire la peau de la joue et du nez, de façon à dessiner sur la face latérale du nez une série de plis verticaux (perpendiculaires à la direction du muscle).
Duchenne considère la modification produite par ces plis comme caractéristique de l’expression de lubricité. Peut-être ce muscle n’est-il pas suffisamment expressif par lui-même ; mais, lorsque sa contraction accompagne celle de certains autres muscles, en trouve très nettement dans la physionomie l’élément lubricité indiqué par Duchenne. C’est ainsi que dans son atlas cet auteur donne la photographie d’un visage sur lequel il a provoqué la contraction du frontal, du grand zygomatique et du transverse, visage dont l’expression peut être rigoureusement interprétée comme étant celle d’un vieillard dont 1 '‘attention (frontal) est excitée agréablement (grand zygomatique) par un spectacle réveillant des idées lubriques (transverse); la face reproduite par Duchenne serait par exemple une étude de physionomie pour une tête de vieillard dans le sujet classique de Suzanne au bain.
Nous n’avons pas tenté de reproduire par un schéma l’expression insuffisante et peut-être discutable de ce muscle.