‹ Précis d'anatomie comparéeChapitre 1 sur 56 · MEDICAL I · texte numérisé non relu

MEDICAL I

PRÉFACE

L’élude de l'organisation ne jouit pas aujourd’hui dans le monde philosophique de toute l’estime qu’elle mérite ; on ne se fait pas , en général , une juste idée des services qu’elle peut rendre en dehors de ces applications les plus directes. Et cependant, aucun siècle ne vit donner à cette étude autant d’éloges que le nôtre; en aucun temps on ne plaça en elle autant de confiance que de nos jours. Deux opinions opposées partagent, dis-je , maintenant, les amis de la science de l’homme sur la valeur de la physiologie : l’une qui la reléguerait volontiers dans l’étroite enceinte des écoles de médecine, l’autre qui voudrait la placer à la tête de toute la philosophie. Nul doute que cette dernière exagération ne soit la cause de la première. Nul doute que si la physiologie et les sciences naturelles en général ne sont pas appréciées comme elles devraient l’être , par beaucoup d’hommes à vues larges et élevées , la faute n’en soit aux usurpations dont on les a rendues coupables, aux idées qui ont dominé depuis un demi-siècle, surtout dans l’école de Paris,

PRÉFACE

celte branche de la philosophie générale. L’histoire de Torganisation , telle que nous l’a faite le matérialisme, avec sa vue étroite et inintelligente de toutes choses , n’est pas même suffisante pour servir de base à de bonnes études médicales. Comment nous étonner dês-lors que ses prétentions à dominer toute l’iiistoire de l’homme aient effrayé quelque peu les personnes adonnées à des études plus générales? ontelles eu tout à fait tort de redouter une science emprisonnée dans les limites des théories sensalionnistes, et qui arrivait à mettre la fatalité irresponsable de la matière à la place de la liberté responsable de l’esprit, en réduisant la conscience du bien et du mal à une excitation de la pulpe cérébrale? Encore une fois, si la valeur des sciences physiologiques a été méconnue des philosophes , c’est qu’elle a commencé par l’être des physiologistes; si les premiers n’ont pas accordé à ces sciences l’attention qu’elles méritent, c’est que les secondes exagéraient leur importance jusqu’à l’absurde , en même temps qu’ils semblaient s’appliquer à les réduire aux plus mesquines proportions.

La réaction spiritualiste et les tendances plus larges qui se laissent apercevoir depuis quelques années dans les esprits, ne peuvent manquer de dissiper bientôt les préventions des uns, les prétentions outrées des autres, et de réhabiliter généralement les sciences physiques. Ces sciences gagneront immensément en revenant à leur place subordonnée, en s’éclairant et s’inspirant de doctrines supérieures aux faits dont elles s’occupent. Elles auront acquis par là un puissant moyen de perfectionnement.

Dieu est aussi nécessaire à la science de la nature qu’à la nature elle-même. Si celle-ci ne peut exister •sans sa cause première, elle ne saurait non plus être

PRÉFACE

comprise sans elle. L’intelligence de l’homme ne concevra quelque peu l’univers que lorsqu’elle le concevra comme l’œuvre d’une intelligence. Elle ne comprendra les faits qui se succèdent devant elle que lorsqu’elle y verra des moyens disposés pour un but, ou lorsqu’elle y cherchera les harmonies qui nous révèlent , sous mille formes, l’unité de la pensée créatrice.

Au reste, qu’ils le veulent ou non, les savans subissent comme le vulgaire l’influence des idées de causalité et de finalité. Ils ont pu médire de ces idées, mais jamais en secouer entièrement l’empire. Ils ont pu restreindre leur valeur, ou tenter de leur échapper en se réfugiant dans les étroites limites du visible, mais partout ils les ont portées avec eux, parce que ces idées sont aussi inséparables de l’entendement humain que celles du temps et de l’espace. Que les savans reconnaissent ce fait et l’acceptent de bon gré; qu’ils renoncent à une indépendance chimérique; que dis-je, qu’ils usent largement d’un privilège qui les associe à l'Intelligence suprême , et qui pourra leur révéler plusieurs de ses pensées. Aidés de tous les moyens d’expérience dont ils disposent aujourd’hui, riches déjà des faits innombrables qu’un demi-siècle d’analyse leur présente, tempérant l’ardeur du philosophe synthétique par la circonspection de l’observateur, ils travailleront avec succès et avec bonheur à l’œuvre qui leur est confiée, et ils ne larderont pas de bien mériter de la philosophie et de l’humanité.

J’aborde l’étude de l’organisation avec des convictions qui m’assurent que celle-ci n’est pas la cause de la vie; je la considère en conséquence seulement comme une condition de la manifestation de ce lait général, comme une sorte de véhicule par lequel leprin-

PRÉFACE

cipe de la vie se phénoménise clans Téconomie universelle dont nous faisons actuellement partie. La nécessité de ce véhicule, de ce substratum, suffit pour donner à forganisation une immense importance aux yeux de tout penseur. Interprète d’un principe supérieur émané de l’Etre des êtres , l’organisation est bien plus grande à mes yeux , excite bien autrement mon esprit , que lorsqu’on me la présente comme un mécanisme qui porte dans sa composition et dans sa disposition matérielle la raison première et dernière de son activité. Non seulement je dois m'attendre à y découvrir partout le sceau d’une sagesse providentielle , mais je lui demande de me révéler par ses caractères variés quelques uns de ceux des principes supérieurs qu’elle doit traduire au dehors. Je ne tarde pas à y découvrir le cachet de l’unité et de la fécondité de l’esprit créateur 5 je vois cette organisation disposée comme la vie elle-même sur une échelle de progression , et cette progression avoir pour triple caractère , la subdivision et la spécialisation croissantes des fonctions et des organes , la prédominance de plus en plus grande des appareils destinés à étendre la sphère des relations de l’animal avec le monde extérieur, enfin l’importance toujours plus considérable des parties qui doivent harmoniser et centraliser les vies particulières en proportion de leur énergie et de leur tendance plus ou mains excentrique.

Unité , variété et progrès sont trois mots auxquels il s’agira de donner un sens précis dans les sciences naturelles, et dans celles des corps vivans en particulier. La question de l’unité dans l’organisation animale a été , comme on le sait , très débattue de nos jours en Allemagne et en France; mais, faute de principes positifs et d’une méthode sûre, elle l’a été à

PRÉFACE

peu près sans résultat, et les analogies organiques n’ont pas encore été résumées et formulées dans une loi vraiment scientifique. En Allemagne cette question a été traitée surtout dans les écrits des physiologistes élevés à l’école philosophique de Schelling; ils ont poursuivi l’unité en partant de l’idée que chaque partie de l’univers est faite sur le modèle de l’ensemble, et chaque division de la partie sur le modèle de celle-ci, principe purement arbitraire,, dont l’application à l’anatomie comparée a conduit aux conséquences les plus étranges ; je n’en citerai qu’un exemple. Les anatomistes de cette école sont arrivés à regarder la tête comme le résumé du corps tout entier, et la divisent en trois parties ou vertèbres qui correspondent chacune à l’une des grandes réglons de ce même corps : l’une reproduit la tête elle-même , c’est la région frontale; la suivante , ou la région pariétale, reproduit le thorax ; la troisième enfin , ou l’occipitale, représente l’abdomen. Quel effort d’imagination ne faut-il pas pour suppléer à ce que nos sens nous refusent pour apercevoir de pareilles analogies ! En France, la question dont je parle a surtout occupé M. Geoffroy-Saint-Hilaire , qui a fait preuve , sans aucun doute, d’une grande faculté synthétique, mais qui n’a pas éclairé sa marche d’un principe assez général pour comprendre tous les faits. M. Geoffroy néglige presque complètement la considération des analogies de fonctions, et consulte avant tout les connexions , qu’il regarde comme assez constamment les mêmes pour nous indiquer les parties analogues. Mais ce principe est aussi arbitraire ; la constance des connexions est une véritable hypothèse, et ne vaut pas, il s’en faut immensément , le principe de l’analogie fonctionnelle comme fil conducteur dans la re-

PRÉFACE

cherche des analogies organiques. Au reste , je ne prétends pas traiter un sujet aussi grave dans une simple préface , et je me réserve d’y revenir bientôt dans un travail particulier.

L’anatomie comparée est une science encore jeune, puisqu’elle ne date que de la fin du dix-huitième siècle. Nous ne possédionsjusqu’alors que des anatomies particulières, qui n’avaient donné lieu qu’à des comparaisons rares et isolées. Vicq-d’Azyr donna le premier une valeur de généralité à l’idée des organes analogues ; il parla le premier des organes rudimentaires. La route une fois ouverte, l’impulsion donnée, les travailleurs se portèrent en foule à la construction du nouvel édifice. Ils commencèrent, comme cela de^ vait être, surtout dans un siècle d’analyse, à recueillir des matériaux, et ne les groupèrent que d’une manière partielle. C’en fut assez néanmoins pour faire pressentir tout ce qu’on pouvait attendre pour la physiologie , et par cela même pour ses applications à la philosophie naturelle et aux sciences médicales, d’une étude qui met sous nos yeux l’organisation dans toutes ses conditions d’existence et de perfectionnement. La zoologie , de son côté , trouvait en elle le seul moyen de classer les animaux d’une manière naturelle , et de nous donner un bon tableau de la hiérarchie qui existe indubitablement dans ce règne de la création , aussi bien que dans l’ensemble de celle-ci.

Pénétré de l’importance de l’anatomie comparée , la considérant comme la base désormais indispensable des bonnes études physiologiques , je voudrais contribuer pour quelque peu à son avancement , et faciliter ses abords aux personnes que peut effrayer une science aussi vaste. Ce n’est ni dans les mémoires innombrables, publiés sur les divers points de l’organisation des

I*RÉFACE. Il

animaux , ni même dans des monographies plus complètes , que ces personnes iront puiser des connaissances générales sur cette science; elles demanderont des traités qui leur présentent l’ensemble du tableau , et malheureusementceuxque nous possédons aujourd’liui sont ou marqués d’une date trop ancienne ou encore inachevés. Espérons que celle lacune sera bientôt remplie et que M. deBlainville ne lardera pas à nous donner les derniers volumes de ses Principes d’ Anatomie comparée, si impatiemment attendusde quiconque sait apprécier le savoir de ce zootomiste et la portée de ses conceptions. En attendant, j’ai pensé qu’une esquisse générale des traits les plus salllans de l’organisation , tracée d’après les travaux les plus modernes et les plus accrédités, serait bien venue des élèves, des médecins et de toutes les personnes qui suivent les cours de nos établissemens publics, ou qui désirent généraliser leurs connaissances anatomiques.

J’essaie donc aujourd’hui, dans ce volume, une formule de l’organisation animale, formule de chaque appareil pris en particulier ; celle de l’ensemble viendra plus tard. Celte formule, je la dois, quant aux détails , à tous les maîtres de la science ; mais surtout, et je me fais ici un devoir et un plaisir de le reconnaître , je la dois tant directement qu’indirectement aux leçons et aux écrits de M. de Blainville, leçons, écrits qui non seulement enseignent les faits et leur philosophie, mais qui apprennent en outre à les découvrir , qui ouvrent une vaste carrière d’activité à l’intelligence, et l’excitent puis^lnment à s’y engager. On reconnaîtra , dis-je , en général dans mon travail , les doctrines anatomiques du savant professeur dont je m’honore d’être l’élève. Mais je lui prouverais mal ma reconnaissance, si je disait que je lui dois mon

PRÉFACE

livre tout entier, méthode, idées et faits,etsi je ïais^ sais peser sur lui la responsabilité d’un ouvrage qu’il ne verra qu’après sa publication ; c’est spontanément et mû par la persuasion que les travaux de M. de Blainville sont généralement ce que nous possédons de plus avancé, que j’en ai lait comme la base du mien. Je ne pouvais lui donner une assise plus solide , et néanmoins je n’en pouvais choisir une qui me laissât plus libre dans l’exécution de mes plans, qui me rendît plus facile l’esquisse générale de l’organisation , suivie dans chaque appareil depuis ses formes les plus simples aux plus complexes ; esquisse qui devait à la fois résumer la science telle que l’ont faite les travaux les plus modernes, et mettre implicitement dans leur véritable jour l’unité, la variété et le progrès de l’animalité , tels que je les conçois.

Pour atteindre ce dernier but , j’ai dû essayer une marche plus difficile que celle qui a été suivie en France jusqu’à ce jour , marche familière aux anatomistes allemands, et qui avait toujours semblé impraticable aux nôtres ; je veux parler de la marche ascendante qui nous conduit des animaux inférieurs aux animaux supérieurs , du simple au composé. En anatomie comparée, cette méthode, qui est certainement la plus naturelle, est toutefois la plus difficile, parce qu’il se trouve qu’au lieu de correspondre , comme dans d’autres sciences, à la marche du connu à l’inconnu, elle nous conduit, au contraire , de ce que nous connaissons le moins à ce que nous connaissons le mieux , de ce qui pour nous est bien défini à ce qui demeure, sous plusieurs rapports , vague et indéfini. Le lecteur jugera l’essai que je fais ici de celte marche ascendante; encore une fois , elle se présentait nécessairement à moi ,pour le dessein que j’avais en vue , et ce n’est ni pour

PRÉFACE

le vain plaisir d’innover, ni par pure hardiesse que j’ai osé ce que d’autres n’ont pas cru devoir tenter encore chez nous.

C’est aussi pour satisfaire à ma conception synthétique de l’organisme, que j’ai distribué les divers appareils dans un ordre inaccoutumé. J’ai dû chercher à exprimer, autant que faire se peut, dans cet ordre de succession, la complication progressive des élémens de l’animalité, ou tout au moins l’évidence progressive de cette complication, qui a pour but d’étendre de plus en plus la sphère des rapports de l’ètre vivant avec ce qui est hors de lui. Il fallait dès lors commencer par le groupe des appareils affectés aux fonctions qui sont communes à tous les êtres vivans; c’est-à-dire par les appareils de la nutrition et de la reproduction , et terminer par ceux qui présentent les conditions organiques des actes les plus élevés , c’est-à-dire les plus éloignés par leur but de l’entretien de l’individu et de l’espèce j en un mot, par l’appareil locomoteur et par celui dans lequel se trouvent les instrumens de l’activité psychologique.

Une bonne classification zoologique est aussi nécessaire à celui qui veut retracer les progrès de l’organisation dans la série animale, que la connaissance de cette même organisation est indispensable à qui veut distribuer les espèces de la série d’une manière naturelle. Cette classification, expression fidèle , résumé de la progression que j’avais à esquisser, je l’ai trouvée dans la distribution du règne animal que nous devons à M. de Blainville , car il est incontestable que ce travail zoologique repose plus qu’aucun autre sur le principe d’une subordination bien entendue des caractères anatomiques. Non content d’en avoir profité dans le cours de mon livre, je le reproduis dans son ensem-

PRÉFACE

ble à la fin de celui-ci , avec les modifications qu’il a subies depuis sa première publication (i).

Je n’ai placé à la tête de ce volume ni introduction ni prolégomènes, pour ne pas le grossir inutilement. A quoi bon répéter, en effet, ce qu’on peut lire dans tous les ouvrages de physiologie sur les dilférences générales des êtres, sur les élémens de l’organisation, etc. ? Ce sont toutes choses que mes lecteurs connaissent parfaitement, et j’ai cru devoir leur en éviter la répétition , en attendant que je puisse les leur présenter sous un jour nouveau, comme j’espère être en mesure de le faire plus tard.

(1) I.a nomenclature nouvelle, complément <le la classification de M, de Blainville, n’ctant pas encore aussi généralement connue et usitée que l’ancienne, j’ai cru devoir me servir encore souvent de celle-ci, pour mieux faroiiiariser le lecteur avec la synonymie.

Page 1