PREMIÈRE CLASSE
Modificatioiis de la Faim et de la Soif (i).
La sensation de la faim peut être augmentée ( boulimie ), diminuée ( anorexie ) ou pervertie ( pica ). Dans ces trois cas , quel est l'état du tube digestif?
La boulimie a été attribuée par quelques auteurs à des lésions spéciales , telles qu'une dilatation insolite de l'orifice pylorique, l'insertion du canal cholédoque à l'estomac , une sécrétion trop abondante du suc gastrique, un voJume énorme de l'estomac, un intestin plus court que de coutume , enfin la présence de vers dans les voies digestives. La théorie , plutôt qu'une observation rigoureuse, a conduit le plus souvent à admettre ces lésions comme causes de la boulimie. Cependant , ici comme dans presque toutes les théories, quelques faits ont été réellement observés Ainsi , chez un forçat remarquable par sa voracité , Vésale dit avoir constaté que la bile se dégorgeait directement dans l'estomac. Tarare , célèbre polyphage , dont M. Percy nous a transmis l'histoire, avait un estomac remarquable par son amplitude ; et chez un individu que tourmentait une faim insatiable , Oabrole dit avoir trouvé un estomac énorme , auquel succédait un intestin qui depuis l'endroit où existe ordinairement le pylore, jusqu'à l'anus, n'avait que
(i) Dans quelques nosographies , on fait, sous les noms de Umosis et de dipsosis ; deux classes particulières de maladies qui oilVent comme symptôme unique ou prédominant une modiGcation notable de la faim ou de la soif.
192 PllKCÏS
trois pieds do longueur. Ici , d'ailleurs , il resterait à discuter si !e volume insolite que présente l'estomac des grands mangeurs , loin d'être la cause première de leur faim j n'est pas au contraire un simple effet de la grande quantité d'alimens qu'ils ont habitude d'introduire dans leur estomac. Alors cet organe viendrait à s'hvpertrophier, comme toute partie dont les fonctions ont une grande activité.
La boulimie peut être produite par un état d'irritation de l'estomac ; nul doute qu'elle ne se manifeste comme un des symptômes de certaines nuances de gastrite chronique; dans ce cas, à peine quelques alimens sont-ils introduits dans l'estomac, que l'anorexie succède au besoin impérieux d'alimentation qu'éprouvaient les malades, et divers accidens suivent cette introduction. Beaucoup de malades atteints de gastrite chronique éprouvent d'ailleurs à l'épigaslre une gêne , un tiraillement qu'ils sont portés à prendre pour de la faiuj.
La boulimie peut être complètement indépendante de l'état de l'estomac , et être liée à un excès habituel ou momentané d'activité dans le mouvement nutritif général. C'est ainsi qu'on l'observe souvent, à l'époque de la puberté , chez les enfans dont la croissance se fait rapidement , chez les convalescens , enfin chez les femmes enceintes; exemple, entre mille autres, de la nécessité de chercher fréquemment la cause d'un désordre fonctionnel loin de l'organe qui en est le siège.
L'anorexie est le phénomène le plus constant qui accompagne les diverses altérations de l'estomac qui ont été décrites plus haut. Il est des affections graves
d'anatomie pathologique, 193
de cet orgaae , tels que des ramollissemens considérables, des ulcérations, des indurations du tissu cellulaire sous-muqueux, qui ne donnent lieu k aucuQ autre phénomène morbide qu'à une anorexie complète. D'un autre côté, on a vu plus d'une fois des lésions circonscrites de l'estomac ne pas diminuer l'appétit. Enfin , chez quelques individus qui depuis long-temps avaient un dégoût très-grand pour toute espèce d'alimentation , je n'ai trouvé dans l'estomac aucune lésion appréciable qui pût rendre compte de cette perte complète d'appétit : M. Louis a cité des cas de ce genre.
Du reste , comme la boulimie , l'anorexie peut avoir SB cause dans d'autres parties que dans l'estomac. D'abord elle se montre pendant le cours de la plupart des maladies aiguës ou chroniques ; elle est àpeu-près constante dans la dernière période des affections de longue durée , dans lesquelles le mouvement nutritif général finit par être profondément altéré. L'innervation modifiée est encore une cause fréquente d'anorexie ; ne suffit-il pas d'une émotion morale ou d'une forte tension intellectuelle pour suspendre toutà-coup l'appétit ? La fatigue musculaire , portée à l'excès, produit aussi le même effet. Dans ces divers cas, une modification de l'innervation change l'action normale de l'estomac, comme elle change l'action de la peau, des reins, du foie, etc. Dire qu'alors l'appétit se perd parce que l'estomac est irrité , ce n'est émettre qu'une hypothèse.
Il est des états de l'économie dans lesquels la plupart de actes de la vie de relation viennent à se sus- IL i3
])0[Klrc' , où les socrctions sont aussi nulles ou trèsdiininuéos, et où, enfin, plusieurs semaines peuvent s'écouler sans qu'aucun aliment soit introduit dans i'estomac. Un pareil état se montre annuellement d'une manière normale cliez les animaux hibernans. 11 est vraisemblable que dans ce singulier état le mouvement nutrilif des organes est aussi suspendu , et de là, pour l'individu , la possibilité de se passer pendant très-long-temps d'alimens, de telle sorte qu'ici encore la modification des fonctions de l'estomac n'est qu'un effet de la inodification qui a été impri- ]née à des fonctions plus générales, dont l'intégrilé est nécessaire au libre accomplissement des fonctions même de l'estomac. Ainsi, en vertu du consensus de toutes les parties vivantes, d'un côté toutes les fonctions d'assimilation ne peuvent se conserver intactes qu'autant que l'estomac digère bien, et, d'un autre côté, l'estomac ne peut bien digérer qu'autant qu'il n'existe aucun trouble dans les diverses fonctions qui ont pour but de porter ou de fixer la matière nutritive dans les divers tissus.
Le pica peut être aussi un des phénomènes qui s'observent pendant le cours d'une irritation chronique de l'eslomac ; mais, le plus souvent, on en chercherait vainement la raison dans le seul état de ce viscère , et on le voit se manifester surtout dans certains états morbides , où sont modifiés primitivement, et le sang, et le système nerveux; alors une hystérique, une chlorotique, une femme enceinte, se délectent à manger du plaire, comme elles se plaisent à respirer des émanations fétides; et, certes,
î>'anatomie tatholocique. 195
personne ne s'avisera de dire qu'une jeune fille mal réglée a un coryza, pai'ce qu'une odeur, repoussante pour tout le monde, est recherchée par elle.
Ainsi, la cause des différentes modifications que la faim est susceptible de subir doit être cherchée : 1°. dans l'estomac lui-même; 9°. hors de l'estomac, soit dans les divers tissus dont l'estomac prépare les matériaux d'assimilation , soit dans le système nerveux ou dans le sang^ dont les modifications entraînent celles de tout acte vital.
C'est aussi à cette triple cause qu'il faut rapporter les modifications de la soif. Souvent symptomatique d'une irritation de l'estomac, elle est fréquemment aussi le résultat d'une déperdition abondante qui a privé le sang de la quantité de sérum qu'il doit normalement contenir. Ainsi, une soif vive se manifeste après d'abondantes sueurs, et accompagne ordinairement le diabète. Il sep faut donc qu'il soit démontré qu'un individu atteint de fièvre a l'estomac irrité, parce qu'une soif vive le tourmente ; il peut avoir soif, uniquement parce que son sang contient trop peu de sérum ; là peut-être est le point de départ de la soif, comme de toute la maladie. Dites que c'est là une hypothèse , mais reconnaissez aussi que vous en faites également une lorsque vous affirmez qu'en pareil cas le point de départ de la fièvre est l'estomac, parce que le malade a soif, el qu'il a la langue rouge. En pareil cas, est-ce aussi nécessairement l'estomac qui colore la conjonctive et injecte la neau?
KJ.
ï 96 PRÉCIS