DE L HYPERTROPHIE
Introduite depuis peu d'années seulement dans le langage de la science, cette expression n'a été d'abord employée que pour désigner l'augmentation anormale de nutrition du corps thyroïde , du cœur , et des muscles de la vie de relation. Cependant il n'est aucun tissu , aucun organe qui , plus ou moins fréquemment , ne puisse devenir le siège de cet excès d'acti-
TÎté dans son mouvement nulritif, de telle sorte que l'hypertrophie doit être maintenant considérée comme une des altérations de nutrition les plus communes , comme une de celles qui peuvent donner lieu aux désordres fonctionnels les plus variés. Toutefois , ce n'est pas par le seul fait de son existence , comme on l'observe dans divers cas de diverses sécrétions morbides, que l'hypertrophie d'un organe exerce sur le reste de Téconomie une influence nuisible; celte influence ne se manifeste que lorsque l'hypertrophie vient à déranger des fonctions qui ne sauraient être impunément troublées. Ainsi l'hypertrophie n'est pas une maladie dans un muscle de la vie animale ; dans le cœur, elle devient un état morbide des plus graves.
Ce serait d'ailleurs abuser de l'expression d'hypertrophie, ce serait la détourner du seul sens qui doive lui être attribué, que de l'appliquer, comme on l'a fait quelquefois, à des lésions où, dans le tissu augmenté d'épaisseur , il y a autre chose qu'une augmentation de quantité des molécules dé ce tissu. Le mot d'hypertrophie ne doit être employé que pour les cas où un tissu , augmenté de volume , conserve la môme organisation, la même structure que dans l'état normal.
L'hypertrophie peut être étudiée i°. dans les divers tissus élémentaires; 2°. dans les organes que ces tissus constituent par leur assemblage.
Sous rinfluence de causes que je chercherai à apprécier à la fin de cet article, on voit assez fréquemment s'hypertrophier les diverses parties du tissu cellulaire interposé entre les difîercns organes. Cette sorte d'hypertrophie est annoncée par des changeraens plus ou moins remarquables dans quelques-
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unes des qualités du tissu cellulaire. Là où ce tissu n'a iiormaleuient que peu de consistance, où il semble n'être qu'une sorte de mucosité inorganique, il prend plus de densité , il devient plus résistant. Là où il est naturellement assez dense, on. voit ses lames et ses lilamens s'épaissir, se confondre , acquérir une couleur d'un blanc mat ou d'un gris comme demi-transparent, et opposer une assez forte résistance à l'incision du scalpel. Alors entre les organes, ou entre les diverses parties d'un même organe , apparaissent des lignes, des stries, des couches blanchâtres, des tumeurs de forme et de grandeur variables , et si on les suit dans leur formation , on voit qu'elles sont constituées par des portions de tissu cellulaire qui se condensent de plus en plus, et finissent par représenter une masse homogène , comparable, suivant sa couleur et la condensation plus ou moins grande de ses molécules, tantôt à la coupe d'un navet, avec ses stries d'un blanc mat sillonnant un parenchyme grisâtre, tantôt à du lard, tantôt au tissu cartilagineux imparfait, tel qu'on l'observe dans les premiers temps de la vie fœtale.
Ces diverses nuances fie l'hypertrophie du tissu cellulaire me paraissent avoir été rapportées à tort à l'existence d'un tissu de nouvelle formation , sans analogue dans l'état sain , créé de toutes pièces au sein des tissus de l'état normal ; elles ne sont souvent que l'indice d'un développement inaccoutumé dans la nutrition du tissu cellulaire , base primitive et commune de toute organisation. C'est' ce tissu cellulaire hypertrophié, disposé en stries, en couches, en lames ou en tumeurs, qu'on a appelé tissu :<f/uit r lieux ,
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lorsqu'il élait gris et comme demi-transparent, et tissu cncépkaloïde , lorsqu'il était d'un blanc mat, en raison de la ressemblance grossière qu'on a cru trouver entre ce tissu dit enoéphaloide, qui a subi certaines altérations que nous étudierons plus tard , et la substance du cerveau. Il m'est d'ailleurs démontré que c'est bien vainement que l'on a cherché à établir une distinction réelle et tranchée entre ces deux tissus accidentels; sans cesse , sur le cadavre, on les voit se confondre. Comment peut-il en être autrement , pius^ que tous deux ne sont que de simples nuances d'une même altération morbide ^ savoir, de l'hypertrophie du tissu cellulaire, tantôt seule , tantôt unie à un produit de sécrétion morbide qui s'est effectuée dans les écailles du tissu cellulaire?
La variété de tissu cellulaire , qui , étendue en membrane , constitue le tissu séreux , n'a pas encore été vue dans un élat d'hypertrophie; mais on a souvent constaté une exubérance de nutrition dans le tissu cellulaire , à mailles lâches ou serrées , qui double la pellicule mince , sorte d'épiderme inorganique , ap^ pelée membrane séreuse.
Les tissus tégumentaires (muqueux et cutané) sont souvent frappés d'hypertrophie. Mais tantôt tout le tissu est hypertrophié; tantôt l'augmentation de nutrition n'a son siège que dans quelques-uns de ses élémens anatomiques. Ainsi dans les membranes muqueuses on peut observer l'hypertrophie isolée, i°. du corps muqueux lui-même; 2°. de ses viliosités; 5°. de ses papilles; l\°. de ses cryptes. Ainsi, dans la peau , l'hypertrophie peut porter soiç sur le derme proprement dit. soit sur les follicules qu'il recèle, soit sur
d'anatomib pathologique. \6g
les papilles qui s'élèvent de sa surface, soit sur les diverses couches dont l'ensemble compose le corps muqueux de Malpigbi. Il est certains étals morbides qui , produisant l'hypertrophie de quelqu'une de ces parties de la peau, servent merveilleusement à en mettre l'existence hors de doute et à en faire mieux connaître la nature; tel est le cas suivant.
Une femme , âgée de soixante-quatorze ans , succomba, à la Charité , dans les salles de M. Lerminier ; elle était phthisique : plusieurs excavations tuberculeuses existaient dans ses poumons. Cette femme avait eu anciennement un ulcère à la jambe droite. Depuis treize ans la cicatrisation s'en était opérée ; mais le membre, siège de cet ulcère, avait pris un développement insolite. La jambe droite était tuméfiée, dure, et la peau, rugueuse, y présentait, dans la plus grande partie de son étendue , une couleur d'un brun fauve aSsez analogue à celle qui existe sur le bord cubital de la main de la plupart des nègres ; en quelques points cette couleur était d 'on brun plus foncé et se rapprochait du noir. Je procédai sur le cadavre à l'examen de ce membre. Les artères non plus que les veines ne m'offrirent aucune lésion appréciable, soit dans la texture de leurs parois , soit dans la disposition du sang qu'elles contenaient. Le tissu cellulaire sous-cutané et inter-musculaire était remarquablement développé , et môme induré ; on lui trouvait la plus parfaite ressemblance avec le tissu cellulaire sous-muqueux des parois gastriques , lorsque celui-ci, induré et infiltré d'albumine concrète, a subi la dégénéralion dite squirrlieuse. Toutefois , il contenait encore en certains points un assez grand
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nombre do pelotons graisseux. A mesure qu'il se rapprochait du derme , il devenait de plus en plus dense; ce derme lui-môme avait considérablement augmenté d'épaisseur, et en plusieurs points il étaie impossible d'établir une ligne de démarcation précise entre le derme épaissi , les Clamens aponévrotiques qui s'y terminaient, et le tissu cellulaire induré qui touchait sa surface interne; touîes ces parties semblaient être des degrés divers d'une même organisation. Le derme n'était d'ailleurs ni injecté , ni modifié dans sa couleur.
Au-dessus du derme , nous trouvâmes à étudietr, 1°. le corps papiilaire , remarquablement développé en plusieurs points, et qui, se confondant ordinairement avec le derme , semblait ici s'en séparer et prendre une existence indépendante ; 2°. immédiatement au-dessus des papilles , trois couches, qui toutes étaient plus ou moins distinctes , suivant les points où l'examen était fait ; 5". l'épiderme.
Le corps papiilaire (bourgeons sanguins de M. Gautier) n'avait en plusieurs points que ses dimensions accoutumées ; mais ailleurs Ic^ petits corps cellulovasculaires qui le constituent avaient subi un allongement tel, qu'on les eût pris facilement pour ces fdamens blanchâtres qui hérissent la membrane muqueuse linguale et l)uccale de beaucoup d'oiseaux.. Entre ces filamens réunis par groupes était interposé un tissu plus blanc et plus dense qu'eux, qui , d'une part , se prolongeait dans le derme , et , d'autre part, se terminait à une couche blanchâtre que nous allons lout-à-l'heare décrire, laquelle établissait une ligne de démarcation entre le corps papiilaire du derme et les parties de la peau plus s'ipcriicieilemcut placée;:»
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(corps muqueux de Mulpighi et épiderme ). l'u quelques ^utres points on ne voyait plus de filamcns , mais seulement une couche rugueuse , qui semblait encore constituée par ce même corps papilluire dont les bourgeons tuméfiés et groupés avaient cessé d'être distincts. On la séparait facilement du chorîon proprement dit, qui, au-dessous d'elle , offrait Un aspect remarquablement lisse.
11 suit de ces faits que le derme est composé de deux parties, qui, ordinairement confondues, n'oiit pas cependant une existence tellement dépendante l'une de l'autre, que dans certains étals pathologiques on ne puisse parfaitement bien les isoler. Ces deux parties sont le derme et son corps papillaire. C'est ainsi que, dans l'intestin, les innombrables villosilés qui en hérissent la face interne forment au-dessus de la membrane muqueuse un plan qui , dans cerlaines maladies, s'en détache de plus en plus, et qui, dans d'autres, peut être enlevé sans qu'il y ait cependant solution de continuité du coips même de la membrane muqueuse.
Au-dessus de ce corps papillaire, entre lui et l'épiderme, existaienttroiscouchesbiendistincles les unes des autres, et que, d'ailleurs, on trouvait très-inégalement développées, suivant les points où l'examen était fait. La première couche , en procédant de dedans en dehors, se présentait sous forme d'une ligne blan- ' che , très-peu épaisse , s'enfonçant dans les intervalles que laissaient entre eux les bourgeons du corps papillaire , et revêtant ainsi un aspect ondulé ; aucun vaisseau ne s'y ramifiait, et elle semblait constituée par un tissu ccllulo-fibreux. 1:11e n'était pas partout
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également dislincJe. Celtfî couche me paraît être bien évidemment l'analogue de celle qui a été décrile dans la peau du talon du nègre par M. Gaulier, sous le nom de couche alblde profonde^, et que M. Dutrochct a appelée couche epidermique des papilles.
Immédiatement au-dessus de la ligne ondulée que je viens de décrire , ou bien immédiatem.ent au-dessus du corps papillaire , dans les points assez nombreux où cette ligne n'était point distincfe , apparaissait une autre couche qui en différait d'abord par sa couleur grise, bruneounoirâtre, suivantlespoints. Vue parune coupe faite verticalement suivant l'épaisseur de la peau , cette couche paraissait homogène , on y distinguait une matière colorée de diverses nuances , e'trien autre chose. Mais si , à l'aide d'un rasoir, on coupait en dédolant , de manière à ce qu'elle fût vue un peu obliquement par sa face supérieure , alors cette couche colorée se présentait sous un autre aspect : elle s'offrait à l'observateur comme un réseau composé de fdamens noirâtres infiniment déliés, qui s'enlre-croisaient en mille sens différens, laissant entre eux des intervalles transparens qui laissaient voir les parties bianches subjacentes. Cette couche réticulaire était bien évidemment l'analogue de la couche colorée des nègres; et, dans ce cas d'ailleurs, il me fut impossible de la voir composée, comme le dit M. Gautier, d'une série de petits corps conligus en forme de seginens de sphère, et qu'il a appelés gemmules. Je le répète, je ne vis rien autre chose dans cette couche, d'ailleurs très-distincte , qu'un réseau tout-à-fait semblable à celui qu'offrent certaines feuilles desséchées privées de leurparenchyuie. Ce n'étail pas, d'ailleurs.
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la première fois que Je constatais l'existence de ce réseau chargé de matière colorante : je l'avais déjà vu très-distinctement à la surface d'un vésicatoire appliqué sur le thorax d'un nègre. Les filamens qui constituent ce réseau par leur entre-croisement, et qui sont seuls colorés, doivent-ils être considérés comme des vaisseaux qui, existant normalement chez le blanc comme chez le nègre, ne se chargent qu'accidentellement, chez le premier , de matière colorante? Sont-ce ces mêmes vaisseaux qui, dans les cas d'ictères , se remplissent d'une matière colorante jaune, etc.? Ce qu'il faut d'ailleurs bien savoir , c'est que la sécrétion de la matière colorante noire n'est pas tellement attachée à une disposition spéciale d'organisation , qu'on ne la retrouv-e que là où , chez le nègre , existe normalement dans l'épaisseur de la peau une couche colorée , et où elle peut se produire morbidement chez le blanc. En effet, peu de jours après avoir e-xaminé la peau qui fait le sujet de cette uote , j'eus occasion d'examiner une portion de peau appartenant à un autre individu, laquelle était parsemée à sa surface d'un grand nombre de petites taches noires; je trouvai que celles-ci étaient dues à l'existence d'une matière colorante interposée entre le derme et l'épiderme , et manifestement indépendante de l'un et de l'autre. iVfais, de plus, de semblables taches dues à la môme cause existaient éparses, soit dans l'épaisseur même du derme, soit dans le tissu cellulaire sous-dermique , comme si, par cela seul qu'une sécrétion de l'état sain est devenue un fait de l'état pathologique , cette sécrétion n'est plus astreinte à paraître seulement dans le lieu où normalement elle