CHAPITRE III
LÉSIONS DE SÉCRÉTION
Au sein des veines, comme dans toute partie vivante, peut s’épancher cette matière plastique, susceptible de se coaguler et de s’organiser, qui, s’étendant en membrane ou se condensant en masse amorphe, paraît être l’origine d’un si grand nombre de produits morbides. Dans les veines on trouve cette matière plastique déposée, 1° à leur surfaee extérieure, ce qui peut produire l’adhérence de la veine avec les parties qui l’entourent; 2° dans l’épaisseur même des parois du vaisseau ; 8° à l’intérieur de sa cavité ; lorsque dans cette cavité une ligature ou toute autre cause a interrompu le cours du sang, la matière plastique s’organise en tissu cellulaire, et la cavité du vaisseau finit par disparaître. Lorsqu’au contraire le sang continue à traverser la veine, la matière plastique en couvre la surface
interne comme une pseudo-membrane ; mais tantôt on ne trouve autre chose dans celle-ci qu’une couche albumino-fibrineuse où rien n’atteste la vie, et tantôt, ainsi que le savant M. Ribes l’a un des premiers constaté, on y découvre une circulation et des traces d’organisation véritable. Audessous de ces pseudo-membranes, la membrane interne des veines a été trouvée rouge dans certains cas, et parfaitement blanche dans d’autres cas. Ces pseudo-membranes peuvent n’occuper que quelques points dans l’intérieur des veines ; ainsi on peut ne trouver dans toute l’étendue d’une veine qu’une ou deux petites plaques blanches, plus ou moins adhérentes au tissu qu’elles recouvrent ; ailleurs, c’est une couche non interrompue qui tapisse la totalité des parois d’une veine oumême de plusieurs veines.
Dans les veines, comme dans tous les autres tissus , on peut voir la matière plastique dont il vient d’être question perdre peu à peu l’ensemble des qualités physiques qui la caractérisent , et se transformer insensiblement en pus. Comme la matière plastique, ce pus a été rencontré, 1° à l’extérieur des veines; 2° dans l’épaisseur même de leurs parois; 3° dans leur cavité.
Le pus qui remplit les cavités veineuses peut y avoir pris naissance ou y avoir été apporté avec le sang , absorbé qu’il a été en un point quelconque de l’économie. On peut l’y trouver seul ou mêlé à une quantité variable de sang.
Que le pus formé au sein d’un organe puisse être transporté de cet organe dans les voies circulatoires qu’il parcourt avec le sang, ce n’est plus maintenant un fait qui puisse être révoqué en doute , et nous avons cherché ailleurs à le prouver : il est aussi infiniment probable que dans plusieurs des cas où l’on a décrit du pus au milieu des caillots sanguins dont une veine était remplie, ce pus s’était formé dans ces caillots par suite d’une modification du sang lui-même. J’ai également cité ailleurs des faits qui militent en faveur de cette idée. Je ne parlerai donc ici que des cas où le pus a été formé par les veines où on le trouve.
L’irritation qui produit dans les veines la formation du pus peut s’être développée sans cause appréciable ; mais ce cas est le plus rare de tous : le plus souvent c’est par suite d’une action extérieure, telle qu’une ligature ou une piqûre , qu’un travail de suppuration vient à s’établir à l’intérieur d une veine. En pareil cas l’irritation se propage presque toujours du point de la veine qui a été lésé vers le cœur , c’est-à-dire des ramifications veineuses vers les troncs , dans le sens même de la circulation.
L’épanchement soit de matière plastique, soit de pus , à l’intérieur des veines, coïncide assez souvent dans les organes avec leur hyperémie active , et avec les altérations diverses de nutrition et de sécrétion qui suivent ou accompagnent cette hyperémie. Ainsi M. Ribes a rencontré plus d une fois des veines rouges , épaissies , et tapissées à leur intérieur par une pseudo-membrane dans des parties où existait un érysipèle simple ou
PRÉCIS
phlegraoneux. M. Velpeau a trouvé la» veine fémorale et ses divisions pleines de pus chez des femmes dont le membre abdominal était atteint de la maladie désignée par les pathologistes sous le nom de phlegmasie alba dolens. On a aussi découvert du pus dans des veines qui partaient d’articulations malades , ou qui se ramifiaient autour d’un point où avaient eu lieu une amputation ou une fracture. Les veines utérines ont été trouvées pleines de pus dans plusieurs cas de métrites aiguës , par M. Louis et par d’autres observateurs (l). M. Gendrin dit avoir constaté que , dans plusieurs cas d’ulcérations intestinales , les petites veines qui naissaient autour de ces ulcérations étaient remplies de pus (2). Le même observateur (B) a trouvé une matière puriforme dans plusieurs veines cérébrales d’une femme , morte d’une encéphalite aiguë. Dans un cas de carie de l’os temporal , Abercrombie a vu le sinus latéral , du côté de la carie , rempli par du pus.
J’ai trouvé tapissées par une pseudo-membrane la veine pôrte et ses divisions , chez un individu dont les intestins et le foie étaient eux-mêmes
(1) J’en ai cité des cas dans la Clinique médicale , et tout récemment M. Dance vient de publier sur ce sujet des recherches beaucoup plus complètes. La dernière partie de son mémoire n’a pas encore paru au moment où je corrige l’épreuve de cette feuille. Les faits contenus dans le travail de M. Dance sont trop importants pour que je ne les rappelle pas ici , bien que je ne connaisse pas encore les conséquences générales qu’il en a tirées. Chez un grand nombre de femmes , mortes peu de temps après être accouchées , M. Dance a trouvé du pus tantôt seulement dans les veines utérines , ovariques et quelques autres , tantôt dans ces veines , et en même temps dans les poumons , dans la rate , dans les articulations , dans l’épaisseur des muscles , dans plusieurs séreuses. Dans d’autres cas, il a rencontré du pus dans les veines du bras , à la suite d’une saignée , et en même temps il en a constaté la présence dans les différentes parties que je viens de nommer.
Déjà avant M. Dance , plusieurs observateurs avaient signalé l’existence simultanée du pus dans un certain nombre de veines et dans plusieurs organes ; ce qui me paraît surtout neuf et digne d’intérêt dans ce travail , c’est qu’il prouve que le pus trouvé dans les veines n’a point été absorbé par elles , mais qu’il a été sécrété par leur membrane interne , puis porté avec le sang dans les divers tissus ; car il me paraît impossible d’admettre qu’un travail particulier d’irritation lui ait donné naissance en chacun des points nombreux où on l’a rencontré chez un même individu. Mais il pourrait aussi se faire que primitivement irrité en un point de son étendue, le système veineux vînt à s’irriter en plusieurs autres points , par continuité de tissu , et qu’ainsi le pus trouvé dans différents organes y fût le produit , 1° d’un simple dépôt tout mécanique ; 2° d’une sécrétion morbide opérée par les veines mêmes de l’organe où existe la collection purulente.
Dans plusieurs des observations citées par M. Dance , l’apparition des symptômes qui caractérisent la fièvre adynamique paraît avoir coïncidé avec le transport du pus dans différents organes parle moyen des voies circulatoires.
(2) Histoire anatomique des inflammations.
(3) Ibid.
malades (l). 'Si l’on réfléchit que les villosités intestinales , ainsi que l a démontré M. Ribes , sont en très-grande partie formées par des ramuscules veineux , on sera porté à penser que l’irritation des veines joue un grand rôle dans plusieurs nuances d’hyperémie gastro-intestinale où la rougeur n’existe presque exclusivement que dans les villosités.
La phlébite , expression par laquelle on a désigné l’ensemble des lésions que nous venons d’étudier , peut donc être , dans l’organe où elle existe, tantôt la suite des altérations qu’ont subies avant les veines les autres éléments anatomiques de cet organe , et tantôt le point de départ de ces altérations. Mais ce n’est pas tout : l’irritation des veines , soit primitive, soit consécutive , peut exercer sur des organes éloignés où elle a pris naissance, une influence remarquable. Cette influence peut être produite, 1° par le simple fait de la continuité du tissu; ainsi le foie , le cœur, le poumon > le tissu cellulaire qui entoure la veine affectée peuvent ainsi devenir malades ; 2° par le transport du pus , formé au sein même des veines , dans divers organes , soit qu’il s’y dépose , soit qu’il ne fasse que les traverser ; 3° par l’obstacle mécanique qu’apportent les veines altérées à la circulation veineuse.
Il est un produit de sécrétion morbide que l’irritation peut produire comme tous les autres, mais qui peut aussi se produire sans elle , et qui , très fréquent dans les artères , est , au contraire , extrêmement rare dans les veines : c’est la matière calcaire. Morgagni , et après lui Saillie , ont trouvé des plaques ossiformes sur les parois de la veine cave inférieure. Béclard a constaté l’existence d’une ossification de la veine fémorale dans un point où elle était en contact avec l’artère crurale qui elle-même était ossifiée. Macartney a vu plusieurs dépôts calcaires dans les parois de la saphène externe ; et moi-même , chez un individu qui avait cette même veine variqueuse , j’ai trouvé en un point de ses parois considérablement épaissies une concrétion très-dure , du volume d’une noisette , et constituée par un dépôt de phosphate de chaux.
Au lieu de faire corps avec les parois mêmes de la veine , les concrétions calcaires poussent quelquefois au-devant d’elles la membrane interne, et descendent avec cette membrane dans la cavité veineuse ; la membrane se rétrécit derrière elle et forme à la concrétion un véritable pédicule. Il y a la plus grande analogie entre le mode de formation de ces concrétions pédiculées des veines et celles qu’on trouve quelquefois à l’intérieur des articulations. Comme ces dernières, les concrétions des veines se détachent-elles quelquefois complètement des parois veineuses , et deviennent-elles libres dans la cavité des vaisseaux? Est-ce là l’origine de certaines concrétions calcaires qu’on a trouvées dans les veines au milieu de caillots qui remplissaient la cavité de ces vaisseaux? Cela est possible,
(1) Clinique Médicale.
mais il est possible aussi que ces phlébolites aient pris naissance dans le sang même.
Les phlébolites présentent un volume variable : les uns égalent à peine la grosseur d’un grain de millet; les autres ont le volume d’un petit pois. On en a trouvé dans les veines dilatées de l’extrémité inférieure du rectum , du col vésical , de l’utérus , des ovaires du testicule , dans quelques veines sous-cutanées des membres inférieurs.
Une matière grasse , tout-à-fait analogue à celle qui constitue la graisse de l’état normal , a été rencontrée dans les parois des veines. J’ai vu un cas de ce genre sur une pièce qui a été montrée par M. Honoré à l’Académie royale de Médecine. Une tumeur, dont la composition anatomique offrait tous les caractères du tissu adipeux , s’était développée dans l’épaisseur des parois du tronc de la veine porte , un peu avant l’entrée de cette veine dans le foie. Cette tumeur, du volume d’une grosse noix, faisait saillie à l’intérieur de la veine ; elle en avait soulevé la tunique interne, au-dessous de laquelle elle paraissait à nu ; elle oblitérait en grande partie la veine.
Le système vasculaire d’un grand nombre d’animaux contient assez fréquemment des entozoaires ; ainsi , chez le cheval , il n’est pas rare de trouver des strongles et des filaires dans l’aorte et dans quelques-unes de ses divisions , spécialement dans l’artère mésentérique. J’ai trouvé chez un marsouin le ventricule droit du cœur et l’artère pulmonaire remplis d’une grande quantité d’entozoaires qui appartenaient à la classe des nématodes de Rudolphi. Chez l’homme , je ne connais qu’un seul cas où des entozoaires aient été réellement observés dans le système vasculaire : ces entozoaires étaient des acéphalocystes , qui remplissaient en très-grand nombre les veines pulmonaires d’un individu mort à la Charité d’une affection organique du cœur (l).
On rencontre quelquefois des gaz dans les veines ; mais cela n’a guère lieu que lorsque le cadavre présente un degré de putréfaction plus ou moins avancé.
Cependant je serais porté à penser que, dans quelques cas, les gaz que lion trouve dans les veines après la mort ne s’y sont pas développés par la seule influence de la putréfaction. Je suis bien certain d’avoir trouvé le sang notablement écumeux, soit dans un certain nombre de veines, soit dans les diverses cavités du cœur , sur des cadavres ouverts peu de temps après la mort, et dans lesquels n’existait aucun indice de putréfaction. Dans ces cas, ou bien ces gaz existaient avant la mort, ou bien ils ne se sont développés que depuis la cessation de la vie ; mais même, dans cette dernière supposition , il faut bien admettre quelque chose de spécial dans l’état du sang, puisque ce n’est pas ce qui a lieu ordinairement.
(1) Pour les détails de celte observation , voyez Clinique Médicale.
Il est enfin des cas où les gaz que l’on trouve dans le système vasculaire y nnt été introduits du dehors. Il y a quelques années, un homme mourut presque subitement à l’hôpital Saint- Antoine , au moment où l’on terminait chez lui une opération à la partie inférieure du cou. A l’ouverture du cadavre , on trouva la jugulaire , la veine cave supérieure et les cavités droites du cœur distendues par une grande quantité de gaz , qui avait toutes les qualités de l’air atmosphérique. On pensa dès-lors que la cause de la mort devait être attribuée à l’air qui tout-à-coup s’était introduit jusque dans les cavités droites du cœur par une grosse veine restée béante pendant l’opération. On pensa que le même accident pourrait se reproduire toutes les fois qu’on inciserait, vers la partie inférieure de la région.cervicale , une veine dont l’orifice resterait béant par suite d’adhérences établies entre ses parois et les parties voisines. Pour éclairer celte question , MM. Magendie et Piedagnel firent quelques expériences sur les animaux vivants, et ils virent que si, après avoir coupé en travers la veine jugulaire d’un animal, on maintenait béant l’orifice du bout inférieur de la veine , l’animal ne tardait pas à succomber , et , à l’autopsie , on trouvait ses veines et son cœur droit distendus par de l’air. Il semble qu’en pareil cas la mort survient parce que l’air empêche le cœur de se contracter convenablement. Peut-être aussi la quantité d’air que le cœur vient alors à chasser brusquement dans les divisions de l’artère pulmonaire estelle éminemment nuisible à l’action pulmonaire. Quoi qu’il en soit, il y a long-temps que les physiologistes savent qu’en poussant brusquement une grande quantité d’air dans un point quelconque du système veineux , comme , par exemple , dans la veine crurale d’un chien , on détermine une mort prompte , tandis qu’au contraire on peut pousser impunément beaucoup d’air dans les veines, pourvu que l’injection se fasse très-lentement.
SECTION QUATRIÈME