II. MALADIES DE LA VESSIE
Cet organe est un de ceux que l’on trouve le plus souvent altérés chez les individus qui succombent à des maladies aigues ou chroniques, autres que celles des voies urinaires. Cette assertion, que je déduis de mes propres observations, se trouve confirmée par les recherches récentes de M. Louis, puisque sur cinq cents sujets morts de toute espèce de maladie, il n’a trouvé que six fois la membrane muqueuse vésicale injectée, sans ramollissement ou épaississement. Plus rarement encore y a-t-il rencontré un état d’ulcération. Un seul individu lui en a offert une très-petite; c’était un homme mort de fièvre typhoïde. La rareté des lésions trouvées sur les cadavres des individus qui succombent à ce genre de maladie contraste d’une manière remarquable avec la fréquence des rétentions d'urine qu’on observe pendant leur cours (l).
A. Lésions de circulation.
La membrane muqueuse vésicale, frappée d’hyperémie, présente plusieurs nuances dans sa coloration . Ainsi, elle peut être parcourue par de nombreux vaisseaux qui lui donnent une teinte d’un rouge vermeil : tantôt cette teinte est uniformément répandue sur la membrane, tantôt elle n’y existe que par plaques isolées qui représentent parfois comme des taches d’un beau rouge disséminées à la surface interne de la vessie ; tantôt enfin cette injection est encore plus circonscrite ; elle se montre sous forme de petits points rouges séparés les uns des autres: si on examine avec quelque attention chacun de ces points , on trouve qu’ils sont constitués par un cercle rouge qui circonscrit un espace blanc dont le centre est légèrement déprimé. Ce genre d’injection paraît appartenir aux follicules; il est semblable à une des variétés de l’injection folliculaire du lube digestif.
Il est un autre genre de coloration qui s’observe quelquefois à la surface interne de la vessie, dans les cas d’affection chronique de cet organe: c’est une teinte brune et même noire. Cette teinte coïncide ordinairement avec un épaississement des parois de la vessie. Dans tous les cas où je l’ai rencontrée, elle m’a paru être le résultat d’une irritation chronique de la membrane muqueuse vésicale.
On a beaucoup parlé de l’état variqueux des veines de la vessie. Je crois que cette lésion est au moins beaucoup plus rare qu’on ne l’a dit.
(1) Faits relatifs aux lésions de la membrane muqueuse de la vessie, par M. Louis, Répertoire d'anat., etc., tom. IV, pag. 27.
B. Lésions de nutrition.
Ces lésions peuvent frapper isolément chacune des tuniques dont se composent les parois de la vessie, ou exister dans toutes à la fois.
Une de ces lésions les plus communes est l’hypertrophie. Étudions-la d’abord dans la membrane muqueuse.
L’hypertrophie de la membrane, muqueuse vésicale s'annonce par une augmentation plus ou moins considérable de son épaisseur : tantôt elle a en même temps sa couleur normale; tantôt elle est rouge, grise, brune ou noire. L’hypertrophie de cette membrane peut être partielle, et de cette hypertrophie résulte à l’intérieur de la vessie la production de tumeurs, de végétations, d’excroissances fongueuses, semblables à celles que nous avons étudiées dans l’intestin. Considérées sous le rapport de leur texture, ces tumeurs présentent de nombreuses variétés : les unes sont constituées par un tissu dur, homogène, dans lequel on n’aperçoit pas de vaisseaux ; d’autres sont formées par un tissu mou, éminemment vasculaire ; d’autres ressemblent tout-à-fait à un simple prolongement de la muqueuse. Ainsi, dans son hypertrophie, cette membrane, comme toutes celles du même genre, présente deux variétés : l’une dans laquelle elle augmente de volume ou d’épaisseur, mais sans que sa texture normale soit altérée en aucune façon, et une autre variété dans laquelle cette texture n’est plus la même. M. Louis a décrit une lésion de la membrane muqueuse de la vessie, qui ne se rapproche de la lésion qui nous occupe maintenant, que parce qu’il y avait aussi, dans le cas qu’il a relaté, production de tumeurs à la surface interne de la vessie ; du reste, il serait fort difficile de déterminer la nature de cette lésion, qui va encore nous montrer un exemple de l’impossibilité de faire rentrer dans aucune des classifications admises par les divers auteurs qui se sont occupés d’anatomie pathologique toutes les lésions que nous découvre l’ouverture des cadavres. Voici la description de M. Louis (l).
« La vessie offrait à sa surface interne des productions réunies et confondues, pour ainsi dire, sur trois rangs à peu près concentriques, qu occupaient le tiers environ de la surface de l’organe à son bas fond. Ce qui frappait d’abord, c’étaient des vésicules pyriforrei.es, demi-transparentes, d’un blanc mat dans quelques points seulement, contenant un fluide jaunâtre et assez transparent, ayant deux à trois lignes de hauteur, une ligne à une ligne et demie à leur grosse extrémité qui était libre, et une demiligne à une ligne à l’extrémité adhérente. A ces vésicules se trouvait réuni un plus grand nombre de petits corps de même forme, d’un rose tendre, membraneux, non transparents, déprimés sur deux faces opposées, et
(1) Recherches sur la phthisie.
PRÉCIS
comme flétris, appréciables dans l’eau seulement, un peu moins volumineux que les vésicules, ne contenant pas de liquide. Trois d’entr’eux, exactement divisés à leur partie moyenne, offraient à leur centre une ligne d’un blanc opaque qui en formait comme l’axe et se continuait avec le tissu sous-muqueux, tandis que la membrane qui en faisait l'enveloppe
était un prolongement de la muqueuse vésicale.. Parmi ces petits
corps, très-rapprochés, le plus ordinairement distincts, quelques-uns étaientréunis deux à deux dans la moitié de leur longueur, e\ semblaient comme bifurqués par leur extrémité libre. »
Les intéressantes recherches de M. Gendrin ont montré la grande différence qui existait entre la membrane interne des voies digestives et les autres muqueuses sous le rapport des villosités : la première seule en est pourvue dans l’état normal , ou du moins , dans cet état , elles ne sont distinctes que sur cette membrane. Ce qui devrait porter à croire qu’il n’y a pas , dans les muqueuses autres que la digestive , absence réelle de ces villosités , mais que seulement elles y sont infiniment peu développées, c’est quu, dans certains cas morbides , elles y deviennent apparentes. Nous avons déjà vu un cas où-, sur la membrane muqueuse des voies aériennes , ces villosités étaient devenues très-manifestes. Une hypertrophie de ce genre a aussi été vue à la surface de la membrane muqueuse vésicale, et c’est encore aux recherches de M. Louis qu’on doit la connaissance de ce fait. Chez un individu qui , depuis six ans , était affecté d’hématurie, saus douleur à l’hypogastre et sans diminution de l’embonpoint, il a trouvé la surface interne de la vessie recouverte d’un tissu qui flottait dans l’eau et s’y divisait en nombreux filaments de quatre à sept lignes de longueur. Ces filaments, d’une belle couleur rouge, occupaient les quatre cinquièmes de la surface de la vessie. Us étaient agglomérés les uns à côté des autres , excepté en quelques points où ils formaient comme des houppes isolées. A quoi comparer ces filaments , si ce n’est à des villosités hypertrophiées ?
Dans l’état normal , les follicules de la vessie ne sont guère plus apparents que ses villosités ; mais, dans l’état morbide, ils s’hypertrophient aussi , et deviennent très-manifestes. Us apparaissent alors sous forme de petits corps arrondis , diversement colorés , souvent pourvus d’une double couronne vasculaire, dont l’une occupe leur. périphérie, et l’autre le pourtour de leur orifice central. Ils ont en un mot la même disposition que les follicules intestinaux. On les trouve surtout très-développés chez les individus qui , plus ou moins long-temps avant leur mort, ont rendu des urines fortement chargées d’une matière muqueuse ou purulente.
Le tissu cellulaire sous-muqueux s’hypertrophie et s’indure au moins aussi souvent que la membrane à laquelle il sert de soutien. Peu considérable , cette hypertrophie n’a d’autre effet que d’augmenter légèrement l’épaisseur des parois de la vessie; plus forte et circonscrite, elle
constitue des tumeurs qui font saillie à l’intérieur de la vessie, et peuvent en remplir à peu près toute la cavité.
Cette même lésion peut se produire dans les autres couches celluleuses qui entourent la vessie : c’est ainsi qu’un certain nombre de tumeurs dures, dites squirrheuses, qui diminuent à la fois le calibre et du rectum et de la vessie , ont leur origine dans un développement contre nature avec induration du tissu cellulaire placé entre ces deux organes. La même altération peut frapper le tissu cellulaire qui , chez la femme , sépare la vessie des organes génitaux.
La tunique musculaire de la vessie peut être également frappée d’hypertrophie : du développement anormal d’un certain nombre des faisceaux de cette tunique résulte une disposition particulière de la surface interne de la vessie, qui prend alors le nom de vessie à colonnes. Deux variétés doivent être ici distinguées : dans l’une d’elles, on voit seulement de gros faisceaux charnus qui soulèvent en quelques points, et suivant des directions diverses, la membrane muqueuse. Dans une autre variété, la surface interne de la vessie présente un aspect tout-à-fait analogue à celui de la surface interne du cœur. C'est le même, entrecroisement de fibres ; ce sont les mêmes mailles et les mêmes aréoles ; et, comme dans le cœur, cet aspect maillé et aréolaire est entièrement dû à des plans charnus qui s’enlacent en sens divers.
Dans les divers cas que nous venons d’examiner, l’hypertrophie de la muqueuse vésicale ou des tissus subjacents est le résultat d’une maladie développée depuis la naissance ; il est d’autres cas où c’est pendant que se développait l’être lui-même, que la vessie semble avoir été le siège d’une exubérance de nutrition, en vertu de laquelle des cloisons insolites sont venues à se former dans sa cavité. Tantôt ces cloisons sont incomplètes ; tantôt, plus considérables, elles séparent en deux ou trois loges la cavité de la vessie. Elles occupent souvent la ligne médiane, et il en résulte comme une double vessie, dont chacune reçoit un uretère. Toutes deux peuvent s’ouvrir immédiatement dans l’urètre ; d’autres fois une seule communique directement avec lui ; l’autre ne peut verser l’urine à l’extérieur qu’à travers une ouverture centrale dont est percée la cloison complète, qui sépare en deux loges d’égale grandeur l’intérieur de la vessie. On a vu plus d’une fois des calculs contenus dans ces loges auxquelles on a donné le nom de vessie surnuméraire. Mais ce dernier nom a été plutôt imposé à un autre cas dans lequel la vessie présentant sa cavité ordinaire, communique par une ouverture plus ou moins large avec une autre poche qui lui est comme sur-ajoutée, et sur les parois de laquelle on peut suivre la continuation des diverses tuniques qui entrent dans la composition des parois mêmes de la vessie. J’ai vu une de ces poches surnuméraires qui auraient pu admettre facilement un gros œuf de poule. Des calculs peuvent également se loger dans ces poches.
PRÉCIS
La vessie est susceptible de divers degrés d’atrophie , dont les uns ne sont survenus qu’après la naissance, et dont les autres sont liés à un défaut primordial de développement. Cette atrophie peut ne consister qu’en un simple amincissement des parois de la vessie ; cet amincissement dépend surtout du peu de développement de la tunique charnue, qui laisse même de larges espaces où elle manque complètement, et à travers lesquels fait hernie la membrane muqueuse.
Au lieu de présenter un simple amincissement de ses parois, la veine peut offrir une absence complète d’une portion de ces mêmes parois. C’est presque toujours en pareil cas sa portion antérieure qui manque, et ce vice de développement coïncide avec un état d’imperfection soit seulement des parois abdominales qui présentent un défaut de réunion depuis l’ombilic jusqu’au pubis, soit de ces parois et des os pubis qui restent séparés, soit enfin de ces parties et des organes génitaux eux-mêmes, qui sont ou absents, ou rudimentaires, ou mal conformés. Les corps caverneux, par exemple, peuvent être divisés en deux parties dans toute leur étendue, le canal de l’urètre peut être découvert à sa partie supérieure, etc.
Les individus chez lesquels manque la paroi antérieure de la vessie sont affectés du vice de conformation, connu sous le nom à’extrophie delà vessie. Ils présentent vers la partie inférieure de l’abdomen, à la place ordinairement occupée par la ligne blanche et les muscles droits, ou la symphyse du pubis, une tumeur rouge, d’aspect muqueux, dont les bords se continuent avec la peau, et de deux points de laquelle on voit sourdre l’uriue. Cette tumeur n’est autre chose que la paroi postérieure de la vessie poussée en avant.
Nous avons déjà parlé des cas rares dans lesquels la vessiemanque complètement ; nous avons noté aussi les différents points où en pareil cas les uretères vont verser l’urine.
La membrane muqueuse de la vessie présente quelquefois une consistance beaucoup moindre que celle de son état normal. M. Louis (l) l’a trouvée très-molle, sans qu’elle fût en même temps injectée, et sans qu’il y eût d’ailleurs aucune autre altération dans la vessie.
Quelquefois aussi les parois de cet organe se ramollissent dans leur totalité, comme se ramollissent les parois de l’estomac. Alors il suffit de la traction la plus légère pour en opérer la rupture, et pendant la vie il peut en résulter une perforation, dite spontanée, de la vessie, analogue aux perforations du même nom, dont l’estomac est plus fréquemment le siège ; et ici ce n’est plus à l’action corrosive du suc gastrique qu’on peut attribuer et le ramollissement et la perforation.
Enfin la vessie, comme tous les autres organes creux, peut être le siège d’ulcérations qui n’en occupent que la membrape muqueuse, ou qui, s’é-
(1) Oper. cit.
tendant en profondeur, se terminent par une solution complète de continuité del’organe. Alors tantôt l’urine s’épanche dans le péritoine, tantôt elle s’échappe directement en dehors à travers une fistule qui tire son nom du liquide auquel elle livre passage ; tantôt elle s’écoule à travers le rectum et le vagin. Souvent, d’ailleurs, c’est par l’un ou l’autre de ces conduits que l’ulcération commence, et ce n’est que consécutivement que la vessie en devient le siège.