DE LA TRANSFORMATION FIBREUSE
Les productions fibreuses , ainsi nommées parce quelles ont la plus grande analogie de structure, de propriétés et de forme avec le tissu fibreux normal, sont une des productions morbides que l’on voit le plus manifestement se développer au sein du tissu cellulaire et à ses dépens. On peut suivre toutes les gradations par lesquelles passe ce tissu pour s’élever peu à peu à être tissu fibreux. Long-temps il conserve un certain degré de mollesse, d’extensibilité; il participe de la nature des deux tissus , et peut être appelé cellulo-fibreux. Tel aussi se présente le tissu fibreux chez l’embryon ; tel on l’observe là où chez l’adulte il a subi une solution de continuité. Soit que dans ce dernier cas cette solution tende à se séparer , soit qu’on en suive la formation dans le cours de la vie fœtale, soit enfin qu’il apparaisse dans des points où chez l’adulte il n’existe pas normalement , dans ces trois cas également c’est du tissu cellulaire qui existe d’abord là où plus tard se développera du tissu fibreux.
La structure du tissu fibreux accidentel présente plus de variétés que celle du tissu fibreux naturel. Il est constitué par un assemblage de filaments déliés qui sont tantôt parallèles , tantôt entrecroisés , de manière à représenter une sorte de natte, tantôt comme pelotonnés, roulés sur euxmêmes ou arrangés en volutes. Entre ces filaments existe un tissu cellulaire qui occupe ou plus ou moins de place que le tissu fibreux. D’après la disposition mutuelle de ces deux tissus , le second représente ou un tout continu , ou des bandes , des plaques isolées , ou de petites masses ,
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soit arrondies , soit irrégulières , comme disséminées au milieu d’un paquet de tissu cellulaire. Ce dernier se montre , suivant les cas , sec ou abreuvé de sérosités , incolore ou parcouru par de nombreux vaisseaux rouges. Il y a des cas où le tissu cellulaire devient de moins en moins apparent, où la division en filaments n’existe plus, où du moins ceux-ci sont tellement serrés qu’on n’observe qu’un tout homogène sans fibres distinctes ; mais par la macération on les fait reparaître. Les vaisseaux qui se dessinent sur les productions fibreuses appartiennent le plus souvent au tissu cellulaire qui entre dans leur composition ; quelquefois cependant ils semblent pénétrer le tissu fibreux lui-même : quelquefois enfin il est manifestement très-vasculaire. Sous ce rapport le tissu fibreux accidentel pourrait être divisé en trois classes , comme le tissu fibreux naturel , qui tantôt aussi ne parait pas du tout recevoir de vaisseaux rouges , qui tantôt en reçoit très-peu , et qui tantôt enfin est très- vasculaire , comme le périoste en offre un exemple.
Le tissu fibreux accidentel peut être distingué , sous le rapport de ses propriétés, en imparfait et en parfait. Le premier participe encore plus ou moins des qualités du tissu cellulaire , il se rapproche , comme déjà nous l’avons dit plus haut , du tissu fibreux du fœtus. Il a une certaine mollesse , qui permet de le déchirer, de l’écraser , de le réduire en pulpe avec une certaine facilité ; il jouit d’assez d’extensibilité : beaucoup d’eau en sort , lorsqu’on le presse ou qu’on le coupe ; on le dissout aisément dans l’eau bouillante. Le tissu fibreux accidentel, que l’on peut nommer parfait, est très-dur, très-tenace, plus sec que le précédent, et moins soluble que lui dans l’eau à 100° c. Tantôt il est d’un blanc mat, tantôt d’un blanc bleuâtre, perlé ou argentin, tantôt jaunâtre, tantôt d’un rouge plus ou moins prononcé.
Le tissu fibreux accidentel se montre principalement sous les formes suivantes :
1° Forme funiculaire. Où le voit alors disposé soit en faisceaux irréguliers , soit. en cordons qui traversent des plans de tissu cellulaire, s’interposent entre les organes ou entre les diverses parties d’un même organe , soit en anneaux que bordent des ouvertures.
2° Forme membraneuse. Sous cette forme on trouve constituées par le tissu fibreux accidentel des lames, des cloisons, des couches, des enveloppes complètes, analogues aux aponévroses ou aux capsules de l’état normal. Elles doublent souvent d’autres tissus accidentels , soit séreux , soit muqueux , étendus , comme elles , en couches membraniformes.
3° Forme de tumeur. Trois variétés doivent être ici admises sous le rapport de la texture.
Première variété. Tumeur homogène dans toute son étendue. Les fibres en sont très-serrées , aucun tissu cellulaire ne les sépare d’une manière apparente.
Seconde variété. Tumeur divisée en lobules égaux ou inégaux en forme et en grandeur. Le tissu cellulaire qui les sépare est lâche ou serré,
incolore ou injecté. Ces lobules eux-mêmes sont tantôt sans fibres bien
apparentes, tantôt ils se résolvent en nombreux filaments , soit entrecroisés en sens divers , soit régulièrement pelotonnés.
Troisième variété. Tumeur formée par un assemblage de granulations d’une structure pareille à celle des lobules , séparées par du tissu cellulaire. Ces granulations peuvent se subdiviser en d’autres plus petites. Elles sont quelquefois disposées de telle manière qu’elles donnent au tissu de la tumeur une assez grande ressemblance avec le tissu des glandes salivaires ou du pancréas. Les tumeurs appelées pancréatoïdes par M. Maunoir de Genève , et regardées par lui comme une dégénération de tissu suî generis , ne me semblent être autre chose que des corps fibreux appartenant à cette troisième variété.
Parvenu à son état parfait, ou avant d’y être arrivé, le tissu fibreux ac< cidentei , quelle que soit d’ailleurs sa forme , subit assez souvent dans sa nutrition diverses modifications qui en altèrent plus ou moins la texture. Parmi ces modifications, les unes semblent n’être autre chose que la continuation du travail nutritif insolite qui , après avoir créé du tissu fibreux, là où devait exister du tissu cellulaire , y forme plus tard du cartilage , puis de la matière osseuse. Ces diverses modifications ont lieu le plus souvent sans douleur , sans sympathies exercées , sans réaction morbide du reste de l’économie. D’autres fois , à la suite d’une hyperémie active, lé' gère ou intense , persistante ou passagère , continue ou intermittente, surviennent d’autres altérations qui peuvent avoir leur siège soit dans le tissu cellulaire disséminé à l’intériehr de la tumeur fibreuse , et qui en sépare les filaments, les lobules , les granulations, soit dans le tissu fibreux lui-même. Le tissu cellulaire s’injecte, se tuméfie, suppure, devient le siège de diverses sécrétions morbides ; le sang qui y afflue peut sortir de ses vaisseaux de manière à ce qu’il en résulte , soit d’abondantes hémorrhagies, soit des épanchements de fibrine, qui plus tard pourra s’organiser et donner naissance à diverses productions. Quant au tissu fibreux , on voit souvent à mesure que devient malade le tissu cellulaire qui entoure les filaments , on voit , dis-je , ces filaments eux-mêmes s’écarter les uns des autres , perdre leur consistance , devenir comme floconneux , disparaître enfin , de telle sorte qu’il arrive une époque où la tumeur paraît avoir totalement changé de nature. Bien différentes des simples transformations cartilagineuses ou osseuses dont il peut être le siège , ces maladies du tissu fibreux accidentel révèlent leur existence par plusieurs des symptômes soit locaux, soit généraux, que les auteurs attribuent au cancer.
Les organes au milieu desquels existe du tissu fibreux accidentel, peuvent se présenter dans l’un des états suivants :
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1° Ils peuventètre parfaitement sains : ce cas n’est rienmoins que rare; bien souvent on a lieu d’être étonné de l’espèce d’isolement dans lequel se trouvent certaines tumeurs fibreuses relativement aux organes au milieu desquels elles ont pris naissance. On les en sépare facilement, en rompant à peine quelques liens celluleux ou vasculaires, et sans intéresser en aucune façon le tissu même de l’organe ; ce tissu ne leur est que simplement contigu. D’où ces tumeurs reçoivent-elles en pareil cas les matériaux de leur accroissement etde leur nutrition? Cette masse de tissu cellulaire dont le mouvement nutritif a été modifié de manière à ce quelle se métamorphosât en tissu fibreux , a-t-elle en même temps acquis la faculté de jouir d’une vie propre, indépendante de la Yie du reste de l’organisme?
2° Ces organes peuvent être le siège d’une hyperémie active avec ou sans autre altération de nutrition, Dans ce cas il est souvent difficile de décider si ce travail de stimulation a précédé la transformation fibreuse, ou si elle lui est consécutive.
3° Ces organes peuvent avoir éprouvé une véritable atrophie : leur tissu propre a disparu, en même temps que le tissu cellulaire , qui entrait dans leur composition , a augmenté de volume en subissant la transformation fibreuse. Ainsi, par exemple, j’ai trouvé quelquefois, surtout chez de vieux chevaux , le parenchyme pulmonaire remplacé dans certains points de son étendue par des masses fibreuses ; on a également rencontré un testicule transformé en tissu fibreux ; il en a été de même et plus fréquemment des ovaires. Dans un cas cité par M. Magendie , où il a vu la rétine transformée en membrane fibreuse, il ne me paraît pas vraisemblable que la transformation ait eu réellement son siège dans cette expansion nerveuse elle-même , mais bien dans le tissu cellulaire très-fin qui existe entre elle et la choroïde. Je suis d’autant plus fondé à adopter cette opinion que je me suis convaincu que tel était aussi le siège de certaines capsules osseuses que l’on trouve quelquefois au fond de l’œil, et qu’on appelle ordinairement des ossifications de la rétine. Dans ces divers cas , la rétine s’atrophie , mais ne se transforme pas. Dans plusieurs des casdont il vient d’être question , la portion d’organe que remplace du tissu fibreux n’a point été simplement atrophiée ; elle a été détruite par une violence extérieure ou autrement, et le tissu cellulaire, chargé de fournir les matériaux de sa réparation , n’a fourni que ceux propres à faire du tissu fibreux. C’est encore ainsi que des productions fibreuses ont été trouvées dans les cicatrices de la peau , des muscles , des os et du foie, ou bien à la place d’anciens trajets fistuleux oblitérés.
Dans plus d’un cas où se forme le tissu fibreux accidentel , il est facile de démontrer qu’une irritation a eu lieu, là où ce tissu se développe. Mais le plus souvent elle n’est suivie de l’apparition d’un produit fibreux, que lorsque , dans l’organe où elle s’est manifestée , il y a lieu à l’accomplis-
sement de l’une des lois que nous ayons yues ci-dessus régler le mode et la nature des transformations de tissus. Ainsi une portion de tissu fibreux est-elle divisée , l’irritation qui survient nécessairement est suivie d’une reproduction de ce tissu. Une tête d’os, chassée de sa position normale , est-elle mise en contact avec un autre os ? Deux fragments d’un os divisé ne se réunissent-ils pas immédiatement? L’irritation qui accompagne ce déplacement ou cette non-réunion , produit dans le premier cas une capsule fibreuse , et dans le second des liens ligamenteux , à l’aide desquels les deux fragments osseux se trouvent médiatement réunis. Un muscle estil divisé? c’est souvent aussi du tissu fibreux, accidentellement formé, qui répare sa solution de continuité.
D’autres fois il faut reconnaître que la production du tissu fibreux , à la suite d’une irritation , ne peut être rapportée à aucune de ces lois ; en attendant que nous ayons découvert celles qui en pareil cas y président , nous devons admettre , comme la plus simple expression d’un fait , une prédisposition individuelle , en vertu de laquelle la même irritation qui , chez l’un , sera suivie d’une transformation fibreuse , Sera suivie chez un autre d’une ulcération ou de telle autre altération de nutrition ; et , ce que nous ne cesserons de répéter, c’est que l’irritation n’est encore ici qu’un des éléments du phénomène, mais que seule elle ne donne pas raison de sa production.
Il y a d’autres cas où rien ne démontre plus qu’un travail d’irritation quelconque ait précédé la transformation fibreuse. A cela rien d’étonnant : n’ayons-nous pas en effet reconnu que, dans toute altération, on ne peut concevoir d’autre rôle joué par l’irritation que celui de tendre à dévier le mouvement nutritif de son type normal ; mais que , sans elle , ce dérangement peut très-bien avoir lieu : le raisonnement l’indique , l’observation le prouve. J’ai vu une fois, par exemple, le muscle sterno-cléidomastoïdien du côté droit transformé dans toute son étendue en un tissu fibreux parfait , exactement semblable au tendon large qui le termine inférieurement. L’irritation avait-elle présidé à cette transformation? c’était tout le contraire. Atteint depuis un grand nombre d’années d’une hémiplégie avec contraction permanente du muscle sterno-mastoïdien du côté gauche, l’individu dont il s’agit avait le muscle sterno-mastoïdien du côté droit condamné depuis long-temps à une inaction absolue ; ce muscle était devenu un organe fibreux, comme chez les animaux on voit certaines parties devenir fibreuses, de charnues quelles étaient, par cela seul qu’une modification de fonction y a rendu inutile la contraction musculaire. Plusieurs faits me portent aussi à admettre que dans certains cas d’atrophies d’organes, du tissu fibreux tend à se développer là où le parern chyme propre de l’organe tend lui-même à s’effacer. ’
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