‹ Précis d'anatomie pathologiqueChapitre 37 sur 175 · MATIÈRE ORGANISABLE DES SURFACES SÉREUSES · texte numérisé non relu

MATIÈRE ORGANISABLE DES SURFACES SÉREUSES

Les nombreuses variétés de formes que présente cette matière sont connues depuis long-temps sous le nom de fausses membranes : souvent, en effet, elles offrent la plus grande ressemblance avec la membrane naturelle qu’elles recouvrent , et, dans tous les cas, elles sont le siège d’un travail qui a pour but définitif de les faire arriver, par une série de transformations, à un état où elles sont semblables , soit à une membrane séreuse , soit au tissu cellulaire apposé sur la surface adhérente de cette membrane.

La matière qui constitue les fausses membranes des séreuses a été longtemps regardée comme de nature essentiellement albumineuse. Cependant la faculté qu’elle a de se coaguler spontanément n’appartient point à l’albumine ; c’était donc déjà une présomption pour penser qu’il y avait erreur dans cette opinion. Des recherches récentes ont effectivement démontré que , dans toute fausse membrane des séreuses , il y a deux par-

lies : l’une concrescible , plastique, formée de fibrine ; l’autre liquide, et contenue dans les mailles de la première, formée d’albumine. M. Lassaigne a décrit ainsi la partie concrescible : « Cette matière, dit-il, n’était point soluble dans l’eau froide , qui n’enleya qu’une petite portion d’albumine ; l’eau bouillante la fit contracter sur elle-même ; l’alcool chaud la racornit aussi , et opéra la dissolution d’un peu de matière grasse et d’un peu de chlorure de sodium ; plongée dans l’acide acétique étendu de trois fois son poids , cette substance se gonfle , devient transparente , et à l’aide d’une douce chaleur se convertit en une masse soluble dans l’eau.»

La matière organisable des séreuses commence par se montrer sous l’apparence d’une substance molle , sans forme , sans organisation et sans structure. Cette substance est tantôt apposée comme une couche amorphe sur la membrane séreuse ; tantôt elle reste suspendue au milieu du liquide plus ou moins limpide qui a été sécrété avec elle. D’autres fois , cette substance se montre , en beaucoup de points à la fois , sous forme de petites granulations qui parsèment la membrane séreuse et lui donnent un aspect rugueux. Encore inorganique , on la voit s’agglutiner aux surfaces opposées des séreuses, et, pour aller de l’une à l’autre , suivre leur glissement , s’alonger comme une pâte molle en filaments , en lamelles ou en cordons. Quelquefois elle s’arrange assez régulièrement, et forme sur la membrane séreuse de nombreux mamelons symétriquement disposés, ou un réseau plus ou moins fin. C’est, d’ailleurs, une circonstance digne de remarque , qu’ayant d’avoir revêtu aucun des caractères manifestes de l’organisation , les fausses membranes présentent souvent déjà , dans l’arrangement de leurs molécules , une grande régularité. Le plus ordinairement elles représentent un assemblage d’aréoles ou de cellules , dont les parois sont constituées par des filaments qui s’entrecroisent en tout sens; ces cellules contiennent une partie liquide, qu’on en exprime par une pression légère.

Peu à peu la fausse membrane , quelle que soit sa forme , devient plus dense , plus résistante ; elle contient une quantité de sérum de moins en moins grande ; elle adhère de plus en plus intimement à la membrane séreuse , et , enfin , elle devient le siège d’un phénomène , qui depuis longtemps a fixé particulièrement l’attention des observateurs ; je veux dire sa pénétration par du sang. Quelle est la source de ce liquide ? est-il créé de toutes pièces au sein de la fausse membrane ? lui est-il apporté par les vaisseaux de la séreuse, qui s’alongent dans la matière organisable et y versent le sang? Ceux qui ont soutenu la première opinion ont comparé les fausses membranes des séreuses à la membrane du jaune du poulet, où sont aussi créés de toutes pièces et du sang et des vaisseaux. Ils ont cité des cas où, au sein d’une fausse membrane, on observe, en nombre plus ou moins considérable, de petits points rouges, isolés les uns des autres , qui semblent comme autant de gouttelettes de sang déposées

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dans l’épaisseur de la fausse membrane. Ces points n’appartiennent point encore à un système de vaisseaux ; peu à peu ils s’alongent en lignes, en stries; autour de celles-ci, des parois vasculaires s’organisent, et plus tard, enfin , ces vaisseaux de nouvelle formation vont s’aboucher et se continuer avec les vaisseaux de la membrane séreuse. Ceux qui admettent, au contraire, que les vaisseaux de la séreuse s’allongent ou se continuent dans la fausse membrane, regardent les points rouges qu’on y trouve épars comme des globules colorés qui nagent dans un vaisseau au milieu d’un liquide incolore. Ils disent avoir suivi dans la fausse membrane l’alongement des vaisseaux de la séreuse naturelle. M. Gendrin a récemment cité quelques faits à l’appui de cette manière d’envisager la production des vaisseaux dans les fausses membranes (I) : « aux points , dit cet observateur, où l’adhérence entre la membrane naturelle et celle de nouvelle formation est la plus intime , la surface séreuse est devenue rouge et rugueuse ; la rougeur et les rugosités ont une disposition ponctuée ; la surface séreuse , examinée à la loupe , est réellement alors couverte de petites aspérités vasculaires rouges , dans lesquelles on voit avec une forte loupe, et mieux encore avec le microscope, aboutir des capillaires rouges, distendus aux points correspondants à ces petits bourgeons ; la pseudomembrane présente de petites taches rouges , qui se rapportent évidemment à ces petites rugosités. Chacune d’elles pénétrait légèrement dans chacun de ces points dans l’épaisseur de la matière plastique ; car on voit à la loupe que les petites taches de cette matière sont infundibuliformes , et que les petits godets qu’elles présentent sont lacérés sur leurs parois. Lorsque l’on place sous le microscope une petite portion de pseudo-membrane arrivée à ce degré , on voit que chacun des petits godets rouges sert de base à une ou deux, quelquefois même à trois stries jaunâtres flexueuses, qui se dirigent sur la surface adhérente de cette membrane....

« On peut mieux voir les premiers rudiments vasculaires , quand ils sont un peu plus avancés dans leur formation. Les rugosités de la séreuse sont plus marquées ; on peut constater directement qu’elles ne sont que des vaisseaux qui s’alongent dans les pseudo-membranes. »

Je ne chercherai pointa discuter les faits sur lesquels reposent ces deux opinions; car ces faits, je les crois tous exacts. D’après les notions récemment acquises sur la circulation capillaire , il est puéril de rechercher comment et où naissent les vaisseaux des fausses membranes. Soit du sein même de la matière organisable , soit des points où elle adhère à la séreuse, soit de cette séreuse elle-même, doivent se mettre en mouvement des globules qui cheminant en sens divers , et se traçant des voies de circulation , finiront par se rendre là où existent déjà d'anciens courants. Pour que tous ces phénomènes aient lieu , il suffit qu’une impulsion de

(1) Histoire anatomique des inflammations , tom. II, pag. 551.

vitalité ait été donnée à là matière organisable. Une fois produite cette impulsion, des courants sanguins devront s’y établir en tout sens ; les uns lui arriveront des tissus qui l’entourent ; les autres partiront de sa propre substance , et tendront à se réunir aux anciens courants qui existent autour d’elle. Il n’y a donc rien de contradictoire dans les faits exposés cidessus ; mais , à mon avis , ces faits avaient été mal compris ou mal interprétés, parce qu’on voulait expliquer les phénomènes de la circulation capillaire par ceux de la grande circulation artérielle ou veineuse (l)w Ainsi, dans une pseudo-membrane, on peut et on doit trouver, 1° du sang non contenu dans des vaisseaux, disposé par points ou par lignes, né dans la pseudo-membrane , ou provenant de la séreuse ; 2° des vaisseaux qui ne communiquent point avec ceux des tissus environnants; 3° d’autres vaisseaux qui communiquent avec ces derniers î de plus, suivant les cas, il peut arriver que l’une ou l’autre de ces dispositions prédomine ; mais toutes peuvent avoir lieu ; elles s’excluent si peu , que l’une d’elles ne peut être conçue que par l’existence de toutes les autres.

L’époque à laquelle les fausses membranes commencent à se vasculariser est très-variable ; quelquefois elles sont déjà parsemées par de nombreux vaisseaux , vingt-quatre heures seulement après qu’elles ont commencé à se former. Ailleurs, au bout de plusieurs mois, on n’en trouve encore aucune trace.

Un des exemples les plus remarquables de la rapidité avec laquelle des vaisseaux peuvent se développer dans une fausse membrane est le cas rapporté par Home. Un homme, opéré par ce chirurgien d’une hernie étran<glée , succomba vingt-neuf heures après l’opération ; il était resté sans pouls sensible pendant les cinq dernières heures de son existence. L’ouverture du cadavre fit voir sur l’anse intestinale étranglée une fausse membrane si bien vasculaire, que l’injection y démontra l’existence d’une artère et d’une veine. Cet appareil circulatoire ne s’était formé que depuis l’opération, puisqu’au moment où elle fut pratiquée, la même anse intestinale examinée n’avait offert à sa Surface aucune trace de pseudo-membrane.

Plus ou moins long-temps après qu’une circulation s’est établie dans les fausses membranes , on les voit perdre la couleur rouge qu’elles présentaient à l’époque où elles ont commencé à se remplir de vaisseaux* Ceux-ci y deviennent moins apparents , ils se décolorent , et la fausse membrane , dont l’organisation peut être alors considérée comme achevée, revêt entièrement l’aspect d’une membrane séreuse naturelle ou d’une

(1) Pour bien saisir ce qui vient d’être dit, nous prions le lecteur de consulter un travail fort intéressant de Dollinger, sur la circulation du sang, qui a été traduit dans le tome IX du Journal des progrès des sciences et institutions médicales .

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portion de tissu cellulaire. Danscette périodede leurexistence, les fausses membranes ne sauraient plus être considérées comme un état morbide ; elles n’occasionnent plus aucun trouble dans les fonctions; elles n’éveillent plus aucune sympathie pathologique. Chez combien d’individus , par exemple, ne trouve-t-on pas de nombreuses adhérences entre les plèvres costale et pulmonaire, sans qu’aucun signe ait annoncé leur existence pendant la vie? Plus d’une fois aussi j’ai rencontré les circonvolutions intestinales réunies par des liens celluleux , bien que pendant la vie l’abdomen ne fût depuis long-temps le siège d’aucune douleur, d’aucun désordre fonctionnel.

Ainsi voilà trois états par lesquels passe successivement la matière organisable des membranes séreuses. Dans un premier état, c’est une substance amorphe, sans trace d’organisation, ne présentant d’autre caractère constant que sa coagulabilité spontanée. Dans un second état, elle se montre en voie d’organisation , et c’est alors que des courants sanguins s’y établissent. Dans un troisième état, son organisation est achevée; elle a acquis toutes les propriétés, soit du tissu cellulaire, soit des membranes s?'reuses. Dans le second et dans le troisième de ces états, elle peut devenir lé siège de diverses altérations. Souvent, par exemple, elle s’hyperémie ; d’autres fois elle produit à son tour de nouvelles fausses membranes ; elle exhale du sang ; elle sécrète du pus , du tubercule , de la mélanose. D’autres fois , enfin, modifiée dans son mouvement nutritif, elle subit des transformations diverses; elle se métamorphose, par exemple, en tissu fibreux, cartilagineux ou osseux.

Quelques faits tendraient à démontrer que les fausses membranes des séreuses peuvent, au bout d’un certain temps de leur existence, se résorber et disparaître; ainsi M. Ribes s’est assuré qu’on ne trouvait quelquefois aucune trace de fausses membranes dans le péritoine , sur des cadavres de militaires invalides, qui avaient eu , long-temps avant leur mort, des plaies pénétrantes de l’abdomen. Béclard a eu occasion d’examiner le cadavre d’un mélancolique qui, à différentes époques de sa vie, s’était donné une quinzaine de coups de couteau dans l’abdomen. A l’endroit des plaies les plus récentes, les parties étaient unies par des fausses membranes considérables. Au-dessous des gicatrices plus anciennes, on ne trouvait plus, à la place de ces fausses membranes , que des brides celluleuses minces ; enfin, dans les points correspondants aux plus anciennes blessures, il n’y avait aucun vestige d’adhérence, ni de fausse membrane quelconque. Le fait suivant, observé par M. Dupuytren, paraît encore très-propre à démontrer la possibilité de la disparition des adhérences des membranes séreuses. « Un anus contre nature , par lequel les matières fécales ne passèrent que pendant douze jours, survintà faîne d’une femme qui avait une hernie crurale. Cette femme mourut au bout de sept mois: l’ouverture de son cadavre fit voir que toute l’anse intestinale, qui avait

été le siège de l’ouverture accidentelle , et que l’on croyait trouver adhérente à la cicatrice , en était distante de quatre à cinq pouces. Une colonne celluleuse, semblable aux adhérences isolées des cavités splanchniques, large à ses deux extrémités, étroite et presque filiforme à son centre, était étendue delà cicatrice à l’anse de l’intestin, axec la cavité duquel elle ne communiquait point (l). »

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