ORDRE SECOND
PKODUITS ORGANISABLES DÉPOSÉS DAJSS LA TRAME DES PARTIES.
Ces produits , infiniment variés sous le rapport de leur apparence physique , présentent tous comme caractère commun une simple tendance à l’organisation ou une organisation déjà existante. Ce qui me semble important à retenir , au milieu de leurs uombjreuses variétés de configuration, de volume, de couleur, de consistance, etc., se réduit à ce qui suit.
Parmi ces produits , les uns ont une texture homogène. En les incisant , on ne découvre rien autre chose , à leur intérieur comme vers leur périphérie , qu’une substance partout identique. Tantôt cette substance est semblable à un morceau de fibrine depuis long-temps coagulée, et plus ou moins complètement privée de sa matière colorante ; tantôt elle est d’une dureté plus grande , elle a la consistance du tissu fibreux ou du cartilage ; son aspect rappelle assez bien celui du navet. D’autres fois , cette même substance présente une consistance beaucoup moindre : elle n’est plus solide, à proprement parler ; et cependant elle n’est pas encore liquide ; elle ressemble à un fragment de pulpe cérébrale , ramollie par la putréfaction ou par une trituration prolongée.
Dans d’autres produits on trouve une texture hétérogène ; en d’autres termes, les diverses molécules qui les composent n’ont pas toutes la même nature , ou au moins le même arrangement. Ils présentent tantôt une structure filamenteuse ; tantôt une structure aréolaire ; tantôt des lobules ou des cellules ; tantôt , enfin, des espèces de voies qui livrent passage à des liquides. Dans presque tous , en effet , on trouve un mélange de parties solides et de parties liquides.
Les liquides qui entrent dans leur composition peuvent être blancs, incolores, plus ou moins semblables au sérum du sang. D’autres fois ils sont colorés ; c’est du sang en nature qui vient à se former au sein de çes produits, comme nous l’avons yu se former au sein des fausses membranes. A la surface ou à l’intérieur de ces produits (quelle que soit la trame solide qui les forme , dans celui qu’on a comparé à un fragment de navet ou de cartilage , comme dans celui qui ressemble à la pulpe cérébrale ) , il n’est pas rare de trouver un certain nombre de points rouges , isolés les uns des autres , semblables à des taches de sang , qu’y aurait déposés l’extrémité d’un pinceau. D’autres fois, l’on observe des stries rouges irrégulières, où le sang ne semble être èncore contenu dans aucun canal. Ces stries s’entrecroisent fréquemment les unes avec les autres, laissant entre elles des aréoles de grandeur et de forme variables. Enfin, apparaissent de véritables vaisseaux, qu’on peut parvenir à isoler de la masse qu’ils parcourent, en soumettant le tout à une trituration très-légère ou
à un lavage peu prolongé. Ainsi séparés, ils ressemblent parfois à un lacis de cheveux très-fins teints en rouge. Il est des cas où on les voit s’aboucher avec les vaisseaux des parties environnantes ; mais , ailleurs , on ne peut plus saisir cet abouchement : on voit des vaisseaux bien formés, à parois bien distinctes , perdre peu à peu leur caractère de vaisseau , et peu à peu se confondre, soit avec ces stries rougeâtres, soit avec ces taches irrégulières ci-dessus décrites.
Soit avant, soit après la formation de ces vaisseaux, il peut arriver qu’au sein du produit morbide le sang vienne à se déposer en quantité assez considérable pour qu’il en résulte dans ce produit une véritable hémorrhagie. On observe alors à son intérieur une ou plusieurs collections sanguines, semblables à celles, par exemple, qu’on trouve dans le cerveau après une attaque d’apoplexie. Le sang épanché peut être liquide ou coagulé; au lieu d’être rassemblé dans des foyers circonscrits, il peut infiltrer tous les points de la masse morbide. Alors celle-ci présente partout une teinte rougeâtre plus oumoins foncée; souvent elle ne constitue plus, soit en plusieurs de ses points, soit dans sa totalité, qu’une sorte de pulpe ou de bouillie assez semblable à la matière rouge qui remplit les cellules de certaines rates remarquables par leur extrême mollesse.
Les produits morbides dont nous traçons l’histoire jouissent donc de la vie, puisqu’ils ont le pouvoir de former du sang , puisque dans leur intérieur des voies s’ouvrent pour livrer passage à ce sang. S’ils jouissent de la vie , ils doivent absorber et sécréter ; ils doivent enfin s’accroître , non plus par juxta-position , comme le tubercule , mais par une véritable intus-susception. Enfin , organisés et vivants comme les pseudo-membranes des séreuses, ils doivent, comme elles, être susceptibles de s’irriter, de se congestionner ; comme elles , ils doivent devenir le siège de diverses sécrétions morbides ; ils peuvent , du sang qui les parcourt , séparer du pus , du tubercule, des matières salines ou colorantes , etc.
Plus ou moins long-temps après qu’ils ont pris naissance, ces produits tendent à subir la loi en vertu de laquelle l’économie doit faire effort pour se débarrasser de toute matière étrangère qui lui est nuisible. Les parties environnantes s’irritent , ainsi que la masse morbide elle-même ; alors commence un travail d’élimination, qui a pour effet la destruction du produit morbide ; une fois qu’il a été ou résorbé, ou expulsé, l’ulcération qui en occupe la place se cicatrise quelquefois plus ou moins promptement ; mais trop souvent elle persiste ou elle s’étend de plus en plus ; trop souvent aussi la même disposition, qui une première fois avait créé le produit morbide, n’est pas éteinte après sa destruction ; et de nouveau elle le recrée, soit dans le lieu même d’où il vient à peine de disparaître, soit en d’autres points de l’économie. Ce n’est pas, en effet, un des traits les moins remarquables de l’histoire de ces produits, que la tendance qu’a chacun d’eux à prendre naissance à la fois dans un grand nombre d’or-
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ganes. C’est bien souvent à l’époque même où commence pour l’un d’eux le travail d’élimination, que des produits semblables commencent à se déposer ailleurs. D’autres fois, c’est seulement après que l’ablation en a été faite par la main du chirurgien, que commence cette singulière multiplication du même produit en une foule de points.
Considérés dans ce qu’ils ont de général et de commun, les symptômes qui accompagnent les produits morbides de cette classe peuvent se ranger dans les séries suivantes.
Une première série de symptômes dépend du seul fait du développement du produit morbide au milieu d’un tissu vivant, et de la somme d’activité vitale que consume ce développement. De là, tantôt quelques symptômes locaux , comme une douleur variable en nature et en intensité ; tantôt absence complète de symptômes locaux, et seulement altération du mouvement nutritif général, diminution graduelle de l’embonpoint et des forces, quelques accès de fièvre erratiques. Quelquefois il est impossible de reconnaître le point de départ de ce dérangement de la santé.
Une seconde série reconnaît pour cause les divers états pathologiques dont le produit morbide peut devenir lui-même le siège. Yient-il, par exemple, à s’irriter, à se congestionner : on observera pendant la durée de cette irritation, soit une douleur insolite, soit une réaction fébrile, soit divers désordres nerveux.
Une troisième série se rattache à l’état des parties qui entourent le produit morbide. Suivant que ces parties sont restées saines ou devenues malades, suivant le degré et la nature de leur affection, suivant qu’elle est aiguë ou chronique, continue ou intermittente, on voit apparaître divers groupes de symptômes, qui n’appartiennent point au produit morbide lui-même. Il importe de ne pas perdre cette circonstance de vue , puisqu’on peut en tirer la conséquence pratique, que, lorsqu’apparaissent ces symptômes, on peut essayer de les combattre, sans chercher à modifier directement le produit morbide lui-même.
Une quatrième série de symptômes se manifeste à l’époque où s’accomplit le travail d’élimination , et où par conséquent le prodûit morbide tend à se détruire. C’est alors que la douleur locale apparaît ou s’exaspère ; c’est alors qu’un mouvement fébrile continu s’établit, qu’un dépérissement considérable a lieu ; c’est alors, enfin, que le sang, modifié dans sa composition , donne à la peau cette teinte particulière , dite jaunepaille, que l’on a regardée comme caractérisant cet état que les auteurs ont appelé cachexie cancéreuse.
Enfin, une cinquième et dernière série de symptômes coïncide avec l’ulcération qui suit la destruction du produit morbide. Ces symptômes varient, suivant que l’ulcération marche vers la cicatrisation, suivant quelle s’étend de plus en plus, ou suivant qu’il y a repullulation du produit morbide, soit dans le lieu même où il existait, soit ailleurs.
J’ai déjà dit qu’il me paraissait futile, dans l’état actuel de la science, de chercher à désigner par des noms spéciaux les variétés infinies d’aspect que peuvent présenter les produits morbides organisables déposés dans la trame des parties. Toutefois je dois rappeler ici quelques-uns de ces noms, et indiquer ce qu’ils désignent.
Il est des cas où le produit morbide organisable consiste da ns une tumeur rougeâtre, comme charnue, parcourue par des vaisseaux plus ou moins nombreux. On ne saurait mieux la comparer qu’à un morceau de fibrine qui s’est coagulé dans ses vaisseaux, et qui s’organise. Cette tumeur a été appelée par Abernethy , sarcome commun , charnu ou vasculaire. Cette sorte de produit morbide se creuse quelquefois des cellules dont les parois sont très-vasculaires, et dont la cavité contient un fluide séreux. Abernethy a donné à ce produit morbide le nom de sarcome cys tique. Il a vu d’autres sarcomes, où, au lieu de présenter une masse continue, la substance de nouvelle formation était composée de granulations, qui par leur disposition rappelaient la structure du pancréas. De là le nom de sarcome pancréatique , par lequel il a désigné cette variété (1).
Lorsque le produit morbide organisable se présente sous forme d’une substance grisâtre ou blanchâtre y sans trace de vaisseaux ni de sang, divisée souvent en lobules réguliers par des intersections comme fibreuses, assez dures pour crier sous le scalpel, on l’appelle squirrhe. J’ai dit ailleurs que le squirrhe ne me semblait souvent être autre chose qu’une hypertrophie , une induration du tissu cellulaire ; mais il n’en est pas moins vrai que , dans plus d’un cas, là où l’on observe du squirrhe, il y a autre chose que cette simple induration ; il y a surtout dépôt d’une matière morbide qui se solidifie et tend à s’organiser. Ainsi , pour moi , le squirrhe est une tumeur reconnaissable à des caractères physiques bien tranchés , et qui peut dépendre de deux sortes d’altérations : 1° d’une simple altération de nutrition du tissu cellulaire ; 2° d’une sécrétion morbide.
La tumeur dite squirrheuse prend-elle une teinte d’un blanc de plus en plus mat , des vaisseaux viennent-ils à s’y dessiner , au lieu de l’appeler squirrhe Laennec lui a imposé le nçm de tissu encéphaloïde à l'état de crudité , expression impropre, puisqu’à cet état il n’y a aucune ressemblance entre cette matière et la pulpe cérébrale. Rien ne prouve , d’ailleurs , que la matière demi-liquide , comparée très-exactement par Laennec à la substance du cerveau, qu’il a appelée tissu encéphaloïde à l'état de ramollissement, et à laquelle il me semble convenable de conserver le nom de matière encéphaloïde , ne puisse exister qu’après avoir été précédée par un autre état dans lequel cette matière encéphaloïde serait d’un blanc mat et dure.
(1) Mélanges de chirurgie étrangère , publiés à Genève , tom. II.
PRÉCIS
La matière encéphaloïde est effectivement une des variétés les plus tranchées des produits morbides organisables. Elle est caractérisée par sa ressemblance parfaite avec la pulpe cérébrale qui commence à se ramollir; elle contient le plus ordinairement des vaisseaux ou au moins du sang. Tantôt elle existe seule ; tantôt elle se forme au sein des tumeurs précédâtes ; mais je ne connais aucun fait qui démontre qu’elle en soit une transformation. C’est une matière qui vient à être déposée au milieu d’une autre ; mais ce n’est pas le même produit qui passe, comme on l’a dit, d’un prétendu état de crudité à un état de ramollissement.
C’est cette même matière encéphaloïde que quelques auteurs ont désignée sous le nom de sarcome médullaire.
Qu’est-ce que le fungus hématode ? A mon avis, c’est encore là un terme générique qui comprend plusieurs altérations de nature différente. Ainsi nous avons déjà vu (pag. 104 de ce volume) qu’on a donné souvent le nom de fungus hématode à un développement du tissu érectile accidentel. Mais , de plus, on a aussi imposé cette dénomination à des tumeurs constituées par de la matière sarcomateuse , squirrheuse et surtout encéphaloïde, avec développement considérable de vaisseaux, etépanchement ou infiltration de sang à leur intérieur. Ce sont ces mêmes tumeurs qu’on a aussi désignées quelquefois sous le nom de sarcome vasculaire. Pour prouver l’indentité de nature de ces diverses tumeurs , je me contenterai de transcrire- ici la description qui a é^é donnée du fungus hématode, par M. Wardrop (1).
«L’excroissance morbifique, dit-il, présente l’apparence de la substance médullaire^ elLe est principalement formée d’une matière opaque , blanchâtre, homogène , offrant la consistance du cerveau ; elle devient ensuite une pulpe diffluente , lorsqu’elle a été exposée pendant peu de temps à l’air libre.... La consistance de la tumeur n'est pas la même dans toutes ses parties ; quelquefois la matière qu’elle contient ressemble à de la bouillie, et d’autres fois elle est plus ferme que la partie résistante d’un cerveau frais ; la coloration de la tumeur présente également des différences. Très-communément elle possède et la teinte et la consistance de la matière encéphalique ; dans quelques cas , une de ses parties est plus rouge , et ressemble davantage à de la chair; d’autres fois , enfin , on prendrait celte substance morbide pour un caillot de sang. »
N’existe-t-il pas la plus grande ressemblance entre cette description du fungus hématode et celle qui a été donnée de la matière encéphaloïde , par Laennec ; du sarcome médullaire , par Abernethy et autres auteurs ?
(1) Dictionnaire des Sciences Médicales , article Fungus hématode , par M. Breschet.
Je viens de passer en revue 1ns principales variétés d’aspect des produits morbides organisâmes , et parmi eux je n’ai pas nommé le cancer. Je ne l’ai pas davantage placé parmi les autres altérations de nutrition ou de sécrétion précédemment étudiées. Où est donc sa place , et qu’est-ce que le cancer ? À mon avis , le cancer n’est pas une altération à part. Toutes les lésions, soitde nutrition, soit de sécrétion, arrivées à ce terme où on les voit se terminer par une ulcération qui étend de plus en plus ses ravages, soit en superficie, soit en profondeur ; voilà le cancer. Cette expression toute métaphorique, qui appartient à l’enfance de la science , comme celle d’inflammation, n’indique que la terminaison commune d’altérations très-différentes les unes des autres. Je ne crois pas que l’on puisse maintenant répéter avec Bayle et Laennec que le cancer est une altération suî generis, caractérisée par la présence des tissus squirrheux et encéphaloïde, soit isolés, soit combinés. D’une part, en effet, il n’est nullement rare de constater sur le cadavre l’existence de ces deux productions, bien qu’onn’ait observé pendant la yie aucun des accidents qui, d’après les auteurs, accompagnent le cancer; de telle sorte qu’en pareil cas on a les caractères anatomiques de la maladie, sans en avoir eu les symptômes. D’une autre part, on rencontre ces symptômes dans plus d’un cas où par l’anatomie on ne peut découvrir ni squirrhe, ni encéphaloïde. En effet, le simple développement d’un réseau capillaire insolite à la surface ou dans la trame de la membrane te'gumentaire interne ou externe, une ancienne fluxion vers une portion de membrane muqueuse, sans qu’il y ait changement réel dans sa texture, l’hypertrophie d’un point de cette membrane ou du derme, un bouton, une excroissance, qui s’élèvent des surfaces muqueuse ou cutanée , et qui ne sont formés que par une simple expansion du tissu propre des membranes sans trace de formation nouvelle, l’épaississement du tissu cellulaire, l’infiltration de ses mailles par une matière albumineuse ou gélatineuse, l’induration rouge ou blanche des ganglions lymphatiques, induration dans laquelle il n’y a pas plus de tissu accidentel qu’il n’y en a dans le poumon en hépatisation rouge ou grise; voilà autant de lésions qui, aussi bien que la matière encéphaloïde et le squirrhe, peuvent toutes se terminer par la destruction de la partie où elles se sont développées , et par la production d’uneulcérationqui tend sans cesse à s’agrandir en tout sens; toutes ces lésions, qui n’ont aucun caractère anatomique commun, peuvent avoir de commun ce mode de terminaison ; toutes, dans la dernière période de leur existence, deviennent ce qu’on aappeléun cancer. De quoi s’agit-il donc dans l’état actuel de la science ?ïl s’agit pour le praticien de déterminer, d’après ce que lui a appris l’expérience, si telle lésion , par son mode de développement , par sa marche, par les symptômes locaux ou généraux qui l’accompagnent , lui paraît devoir se terminer par une ulcération qui, au lieu de se cicatriser, tendra à s’agrandir en tout sens, à détruire lentement ou rapidement tous les tissus
PRÉCIS
environnants. Cette lésion , il l’appellera cancer, non parce quelle est constituée par telle ou telle production morbide , mais parce qu’elle tend vers la terminaison indiquée, en produisant dans toute l’économie un trouble général en rapport avec la gravité de l’affection locale.