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HYPERÉMIE DU TUBE DIGESTIF

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, combien sont nombreuses les variétés d’injection vasculaire que peut présenter le tube digestif, sans qu’on puisse cependant le considérer comme malade ; car cette injection s’est produite pendant l’agonie ou après la mort. Cependant l’injection rouge du tube digestif peut aussi se produire sous l’influence d’un état morbide, quelle que soit, d’ailleurs, la nature de cet état. Nous devons donc chercher à déterminer quelles variétés d’injection peut produire dans le tube digestif l’irritation ou tout autre état morbide, et voir jusqu’à quel point ces variétés peuvent être distinguées des variétés d’injection qui peuvent avoir lieu après la mort.

Pour cela, il faut choisir les cas où un agent extérieur porté pendant la vie sur la membrane muqueuse gastro-intestinale en a modifié la cir-

culation, et, en y appelant plus de sang que de coutume, y a produit un état morbide. Or voici ce qu’on a trouvé , sous le rapport de la coloration , dans le tube digestif d’hommes ou d’animaux dont l’estomac avait reçu des poisons irritants.

Une simple injection de vaisseaux , qui en raison de leur agglomération plus ou moins grande représentent, ou des arborisations très-fines, ou des réseaux capiliiformes ou ramiformes ; ailleurs , une coloration uniforme, soit rouge, soit brune ou noire ; ailleurs , des épanchements de sang à la surface libre de la muqueuse ou au-dessous d elle ; tellès sont les variétés de coloration qu’on a observées dans le tube digestif à la suite de l’empoisonnement par des substances irritantes. Tantôt les villosités ne participaient pas à ces divers degrés d’injection ; tantôt elles étaient aussi diversement colorées. m

Ces diverses colorations sont absolument semblables à celles que nous avons vu se produire, indépendamment de tout travail morbide.

Ainsi donc, lorsque nous les rencontrerons , nous devrons admettre que ces Colorations peuvent être toutes , la plus légère comme la plus grave, le résultat d’un travail morbide ; mais en même temps nous ne devrons pas oublier qu’il n’est aucune de ces colorations qui ne puisse aussi être un résultat purement cadavérique.

De là se déduit ce principe très-important, savoir, que le seul fait de la coloration rouge du tube digestif ne suffit pas pour prouver que dans ce tube digestif a existé une maladie ; de telle sorte qu’un intestin , trouvé rouge sur le cadavre, ne l’a pas été nécessairement pendant la vie.

L’hyperémie dû tube digestif est bornée le plus souvent à la membrane muqueuse. Rien de plus commun que de trouver au-dessous d’une portion de muqueuse d’un rouge intense le tissu cellulaire subjacent d’un blano parfait, et les autres tuniques également décolorées. Il suit de là qu’on ne peut pas juger de l’état de rougeur ou de pâleur du tube digestif, en ne le considérant qu’extérieurement : bien souvent alors ses parois paraissent pâles , et les diverses tuniques extérieures à la muqueuse le sont effectivement ; mais cette muqueuse elle-même peut être d’un rouge plus ou moins intense , qu’on n’apercevra que lorsque l’intestin aura été ouvert.

Indépendamment de ses formes et de son siège, soit dans les vaisseaux de différente grandeur qui rampent entre les tuniques du tube digestif, soit dans ces diverses tuniques elles-mêmes, l’hyperémie gastro-intestinale , considérée seulement dans la muqueuse , peut présenter trois variétés, suivant qu’elle affecte principalement la trame même de la membrane muqueuse, les villosités qui la hérissent ou les follicules qui la parsèment.

La première de ces trois variétés ne présente rien de remarquable dans ses formes, qui peuvent être très-différentes. La seconde se distingue par

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sa forme pointillée : lorsqu’on examine la surface interne d’un tube digestif où existe cette variété d’hyperémie, on trouve cette surface interne parsemée d une foule de petits points rouges qui souvent sont assez pressés pour donner à la membrane muqueuse une opacité complète. Un examen attentif fait reconnaître que chacun de ces points rouges est constitué par le sommet d’une villosité ; cela devient surtout évident , lorsque 1 examen de la membrane muqueuse se fait sous l’eau ; alors deviennent très-évidents les filaments innombrables qui constituent les villosités intestinales ; tantôt ces filaments ne sont colorés qu’à leur seule extrémité libre, tantôt ils le sont dans toute leur étendue. Dans certains cas, l’injection est bornée aux villosités seules; il n’y en a plus de trace dans le tissu •membraneux de la surface de laquelle elles s’élèvent , et qui en quelque sorte leur donne insertion.

Au lieu d’une couleur rouge, les villosités de la muqueuse gastro-intestinale présentent assez souvent une teinte brune, ou même d’un noir foncé. J’ai rencontré plusieurs fois, sur le cadavre d’individus atteints de diarrhée chronique, une belle couleur noire de la surface interne du tube digestif, et dans quelques cas de ce genre je me suis convaincu que celle coloration insolite avait son siège dans les villosités intestinales. Fréquemment aussi j’ai trouvé les villosités colorées en un beau noir d’ébène , dans le tube digestif du cheval. Celte teinte noire des villosités se confond par une série de nuances avec leur teinte rouge; on voit insensiblement celte dernière teinte brunir , et arriver peu à peu au noir le plus foncé ; nous avons vu ailleurs que, pour que s’opère ce changement de couleur, il ne faut souvent d’autre cbndition qu’une simple diminution dans la rapidité de la circulation capillaire. Je crois, d’ailleurs, que cette teinte noire des villosités, aussi bien que leur teinte rouge, peut être le résultat d’un travail d’irritation de la membrane muqueuse digestive; ce qui le prouve , c’est que dans la plupart des cas où j’ai observé une pareille coloration, c’était chez des individus qui, pendant la vie, avaient eu du dévoiement pendant un temps plus ou moins long.

L’hyperémie par irritation ne s’établit pas avec une égale fréquence dans tous les points du tube digestif. Les points où on la rencontre le plus souvent sont l’estomac et la partie inférieure de l’iléum. Viennent ensuite le cæcum, le colon, le rectum, le duodénum, la partie supérieure de l’iléum et le jéjunum.

L’hyperJmie , sans autre altération , appartient également à l’état aigu et à l’état chronique. Dans plus d’un cas où, depuis très-long-temps, des individus présentaient des signes d’une irritation intestinale, je n’ai trouvé à l’ouverture du cadavre qu’une simple congestion, sans aucune lésion dans la texture même des membranes; chez d’autres individus, au contraire , quelque jours suffisent pour qu’à une hyperémie légère succède , soit un ramollissement, soit une ulcération.

II serait difficile de circonscrire dans quelques espèces les variétés nombreuses que présente dans ses formes l’hyperémie gastro-intestinale. Je crois devoir cependant signaler les espèces suivantes, que j’établis d'aptes l’aspect des parties hyperémiées.

Dans une première espèce, on voit encore le jour à travers les membranes, entre les vaisseaux qui sontdisposés en arborisations plus ou moins fines.

Dans une seconde espèce, le jour est entièrement intercepté et l’opacité complète. Dans ces deux espèces, la rougeur qui apparaît à la surface interne de l’intestin y est disposée en points, en plaques, en taches, en stries ou en bandes. Tantôt celte rougeur s’efface insensiblement;, tantôt elle cesse brusquement.

On peut encore distinguer l’hyperémie en celle qui a particulièrement son siège dans les vaisseaux capillaires, en celle qui réside à la fois dans les capillaires et dans les vaisseaux d’un plus gros calibre, et enfin en celle qui n’a lieu que dans ces derniers vaisseaux.

De ces trois espèces d’hyperémies, la première appartient d’une manière à peu près exclusive à une irritation , et elle en démontre l’existence d’une manière à peu près certaine. La seconde espèce appartient également à un état d’irritation, ou à un état de congestion par cause mécanique, qui a agi pendant la vie ou après la mort. La troisième espèce n’appartient que rarement à cette dernière cause ; mais elle n’annonce pas non plus un état d irritation semblable à celui qui détermine l’hyperémie isolée des capillaires. Lorsqu’en effet la congestion est ainsi bornée à quelques-uns des vaisseaux assez volumineux qui rampent dans la muqueuse gastro-intestinale ou au-dessous d’elle, on doit penser que eetle congestion appartient à un état d’irritation qui est vers son déclin; on peut même admettre qu’en pareil cas tout travail d’irritation a complètement disparu , et que le sang que l’on trouve encore accumulé dans quelques vaisseaux ne s’y montre que parce que ces vaisseaux, distendus par la quantité insolite de sang qui les traversait, tant que persistait l’irritation, restent passivement dilatés après que toute irritation a disparu. C’est ce qui a lieu souvent pour la muqueuse oculaire , où, long-temps après que les vaisseaux capillaires de la conjonctive ont cessé de recevoir du sang, quelques gros vaisseaux rouges continuent à se dessiner sur cette membrane. Souvent, alors, c’est en appliquant des substances plus ou moins excitantes sur la conjonctive , qu’on force ces vaisseaux à revenir à leur calibre normal et à se vider du sang qui tend à les dilater de plus en plus. N’est-ce pas Ta une des raisons qui peuvent rendre compte du succès qu’a parfois une médication tonique employée vers la fin d’un certain nombre d’irritations du tube digestif?

L’hyperémie des follicules n’est pas moins remarquable par sa forme que l’hyperémie des villosités. C’est de cette hyperémie que me semblent

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dépendre ces cercles rouges qui parsèment quelquefois l’estomac ou les intestins. Ces cercles, qui paraissent formés par de très-petits vaisseaux entrelacés de diverses manières, circonscrivent une légère élévation de la muqueuse. Là où a lieu cette élévation, existe un follicule. Souvent, en même temps que le pourtour du follicule est ainsi cerné par un cercle vasculaire , un autre cercle plus petit, et également rouge, couronne en quelque sorte les bords de son orifice central ; ce cercle , comme le précédent, est constitué par un assemblage de petits vaisseaux admirablement injectés. On peut trouver dans un même intestin un grand nombre de follicules, qui sont ainsi seulement injectés à leur périphérie et à leur centre, tandis que dans le reste de leur étendue ils sont restas blancs. Souvent aussi on voit s’élargir et le cercle rouge de la périphérie , et celui de l’orifice central ; en s’étendant , ces cercles se rapprochent , se réunissent enfin , et il en résulte pour plusieurs follicules une couleur uniformément rouge. D’autres fois, au lieu de ces cercles rouges , on en observe qui ont une couleur brune ou noire , et qui offrent d’ailleurs la même disposition. Du reste dans un certain nombre de cas , rien ne prouve rigoureusement qu’un follicule existe là où apparaissent les cercles colorés dont il vient d’être question ; on n’observe, en effet , aucune saillie en dedans du cercle, aucune dépression vers le point rouge central. Si en pareil cas l’on admet l’existence d’une hyperémie folliculaire, ce n’est plus que par analogie.

Les diverses nuances d’hyperémie active dont nous venons de parler peuvent se développer à tous les âges. On les a trouvées chez l’enfant encore contenu dans le sein de sa mère , ou mort très-peu de temps après en être sorti. En pareil cas, toutefois, il faudrait prendre garde de confondre avec une hyperémie par irritation une simple congestion mécanique, que plusieurs causes peuvent produire très-facilement chez l’enfant naissant; alors on trouve l’estomac et les intestins plus ou moins injectés ; mais cette injection ressemble à celle qu’on observe , par exemple , chez les anéyrysmatiques. Les veines mésaraïques, le foie, les poumons et le cœur sont gorgés de sang. Pour peu qu’un certain temps se soit écoulé entre le moment de la mort et celui de l’autopsie, on trouve, soit dans l’estomac , soit dans l’intestin, le sang sorti de ses vaisseaux, et épanché tantôt au-dessous de la membrane muqueuse, tantôt à l’intérieur de la cavité digestive. Combien n’est-il pas important de connaître ces cas, afin de les distinguer de ceux où la coloration du tube digestif du fœtus ou de l’enfant naissant dépend d’un vrai travail d’irritation!

L’hyperémie , produite pendant la vie par un travail d’irritation, procède , dans sa formation , en sens inverse des congestions mécaniques. Dans celles-ci, l’injection commence par les grosses veines, et de ces vaisseaux ce propage aux capillaires. Au contraire , dans le cas de congestion sthénique , il arrive le plus souvent qu’on n’observe qu’une injection des

capillaires , tandis que les vaisseaux , d’un calibre plus considérable, sont décolorés. Du reste, il y a dans cette hyperémie sthénique plusieurs degrés , dont l’existence peut servir àannoncerou sa période d’accroissement, ou sa période de diminution. Dans la première de ces périodes, elle présente deux degrés : l’un , qui constitue l’injection capilliforme ou en réseau; et l’autre, danslequel les vaisseaux s’agglomèrent tellement, que tout intervalle transparent disparait et qu’on n’aperçoit plus qu’une teinte rouge uniforme. Dans la période de diminution, on remarque d’abord, au retour du second degré delà période d’accroissement vers le premier degré, l’injection en arborisation ou en réseau. Celle qu’on appelle capilliforme disparaît, puis le réseau vasculaire devient de moins en moins prononcé; il s’efface enfin , et, là où il existait , on n’observe plus que quelques vaisseaux d’un notable calibre, qui peuvent rester plus ou moins long-temps dilatés et remplis de sang, après la cessation de tout travail d’irritation. Il peut arriver , d’ailleurs, que, sans injection antécédente des capillaires, un ou plusieurs des vaisseaux assez considérables, qui rampent dans l’épaisseur des parois gastriques intestinales, viennent à s’injecter; alors l’injection ramiforme est un état primitif : on voit quelquefois la même chose sur la conjonctive.

Il serait important de pouvoir distinguer les cas où la coloration dont le tube digestif est le siège dépend, 1° d’une irritation primitivement chronique; 2° d’une irritation chronique qui a succédé à une irritation aignë; 3° d’une irritation aiguë entée sur une chronique. Mais de pareilles distinctions ne sont pas encore possibles à établir rigoureusement ; tout ce qu’on peut dire, c’est que la couleur brune , grise ou ardoisée appartient spécialement à l’irritation chronique. N’oublions pas, toutefois, qu’en portant dans l’estomac d’animaux des substances irritantes qui les tuaient promptement, ona souvent produit dans la membrane muqueuse du ventricule une teinte brune, analogue à celle qui, le plus souvent, est liée à l’existence d’une irritation chronique. Quant à la couleur rouge, elle n’appartient pas moins à l’irritation chronique qu’à l’irritation aiguë. Je n’en citerai d’autre preuve que l’histoire d’un homme, âgé de cinquanteun ans , qui succomba à la Charité , après avoir eu pendant huit mois de la diarrhée. Nous le vîmes dépérir, sans que le ventre fût jamais douloureux, et sans que la fièvre s’allumât un seul instant. Il n’avait d’ailleurs, en vingt-quatre heures , que quatre ou cinq évacuations alvines liquides, et souvent moins ; il avait la plus grande répugnance pour toute espèce d’aliment. A l’ouverture du cadavre, on trouva la surface interne de l’estomac d’une teinte brune qui résidait dans la membrane muqueuse épaissie. La muqueuse de l’intestin grêle était d’un rouge foncé dans ses quatre cinquièmes supérieurs environ. Le cinquième inférieur n’offrait plus qu’une injection légère. La surface interne du cæcum était blanche. La muqueuse du colon et du commencement du rectum était comme tachetée d’une multitude de plaques rouges, ovales ou arrondies, qui in-

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terceplaient complètement le passage des rayons lumineux. Ainsi , un peu plus de sang que de coutume , colorant la membrane muqueuse gastrointestinale en brun dans l’estomac, en'rouge dans le reste du tube digestif, voilà tout ce qu’on trouva sur le cadavre d’un homme mort dans le dernier

degré du marasme et de l’épuisement.

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