ANÉMIE LOCALE
Les circonstances au milieu desquelles apparaît surtout l’anémie d’un organe, et qui semblent plus ou moins directement la favoriser, sont les suivantes :
1° La diminution du calibre de l’artère qui porte le sang à l’organe anémié. Cependant il faut remarquer à cet égard que, dans tous les cas, il n’est pas prouvé que cette diminution dans le volume de l’artère ait précédé l’anémie, et que souvent on peut tout aussi bien admettre que l’artère s’atrophie, parce que l’organe auquel elle se distribue tend luimême à s’atrophier, et a besoin par conséquent d’une moindre quantité de matériaux nutritifs.
2° Certaines modifications de cette influence nerveuse, que, dans le plus grand nombre des phénomènes organiques , on trouve si souvent présente. Ainsi , consécutivement à une émotion morale , le sang se retire tout-à-coup du réseau capillaire de la peau, soit seulement de celle de la face, soit de celle même de tout le corps; et ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que la même impression qui chez un individu repousse le sang de la peau, l’y fait affluer chez un autre en quantité insolite : qui ne sait qu’une pâleur ou une rougeur subites sont également le résultat d’une vive frayeur ou d’un mouvement de colère. Ces phénomènes, tout triviaux qu’ils sont, si je puis ainsi dire, n’en méritent pas moins une sérieuse attention, en raison des inductions que nous pouvons en tirer relativement à l’interprétation de certains phénomènes qui , sous l’influence des mêmes causes, viennent à se produire dans d’autres organes. Qui affirmera, par exemple , que, par suite de semblables émotions morales,
l’estomac ne peut pas tantôt pâlir comme la peau, et tantôt rougir comme elle? Dans ces cas, d’ailleurs, l’anémie n’est que momentanée; mais si la cause nerveuse qui l’a produite une fois se répète souvent , cette anémie peut devenir un état habituel, et de là, par exemple, la pâleur de la face que présentent souvent les hommes qui exercent beaucoup leur in* telligence, que des passions vives tourmentent, ou qui sont ce qu’on appelle d’un tempérament nerveux, sans que rien prouve d’ailleurs que chez eux quelque organe soit souffrant.
3° L’hyperémie d’un organe. Tandis que dans un grand nombre de cas, comme on l’a vu plus haut, cette hyperémie , produite en un point de l’économie, va se répéter ailleurs, il y a d’autres cas où, en même temps que le sang afflue vers une partie et s’y accumule, il abandonne d’autres parties ; et alors celles-ci peuvent en recevoir moins, soit d’une manière passagère , soit pour toujours. Il y a alors , si l’on peut ainsi dire, une sorte de balancement d’hyperémie et d’anémie qui s’établit entre les or* ganes. A l’extérieur , la peau nous en offre de continuels exemples. A l’intérieur, l’ouverture des cadavres nous montre , par exemple , le cerveau tantôt congestionné , tantôt remarquablement exsangue , en même temps qu’un autre organe se trouve être plus ou moins fortement hyperémié. Dans un très-grand nombre de cas de péritonites aiguës, on observe que la membrane muqueuse gastro-intestinale est d’une notable pâleur.
4° Un état antécédent d’hyperémie dans l’organe même actuellement anémié.
S ° Il y a enfin des cas où , aucune des circonstances qui viennent d’être énumérées n’ayant existé, et sans que l’on puisse en assigner quelque cause appréciable, la nécroscopie découvre dans certains organes un état fort singulier d’anémie , portée à un tel degré, qu’on ne trouve véritablement pas une goutte de sang dans leurs petits vaisseaux , et que , par la pression, l’incision, la déchirure, etc., on n’en fait pas sortir. Cependant comme il est alors vraisemblable qu’un liquide nutritif a dû continuer à être apporté à ces organes ainsi anémiés, on est porté à penser que le sang traverse leurs réseaux capillaires , non plus en nature, mais privé de sa matière colorante, et, sous le rapportde leur circulation, ces organes deviennent alors semblables à quelques tissus qui se nourrissent sans recevoir de sang rouge. N’est-ce pas là, d’ailleurs, le cas dans lequel se trouvent tous les organes chez les animaux dits à sang blanc ? Plus d’une fois, dans le cours de cet ouvrage, nous aurons occasion de démontrer que l’état morbide d’un organe de l’homme se trouve être souvent un état physiologique pour ce même organe considéré chez d’autres animaux. Les organes dans lesquels j’ai surtout constaté ce remarquable état d’anémie sont le cerveau, le cœur, le foie, l’estomac et quelques autres portions du tube digestif, certains muscles de la vie animale.
PRÉCIS
Il peut arriver que dans un organe anémié on ne trouve d’autre altération que son changement de couleur : il est pâle, complètement décoloré. Ailleurs il est simultanément le siège d’autres lésions. Ainsi on peut le trouver diminué de volume , et il est tout simple que , ne recevant plus de sang comme dans l’état physiologique, sa nutrition doive diminuer d’activité. S a consistance peut être aussi modifiée, et l’observation apprend que, dans plus d’un cas, l’état d’anémie d’un tissu ou d’un organe coïncide avec son ramollissement. En même temps que certains tissus membraneux sont ainsi exsangues , la sécrétion dont ils sont habituellement le siège peut contraster par son augmentation d’activité avec la très-petite quantité de sang que ces tissus continuent à recevoir. On trouve des exemples de ce remarquable contraste dans les membranes séreuses, muqueuses et cutanées. Retenons de ces faits que toute altération de nutrition ou de sécrétion ne suppose pas toujours l’existence d’une congestion sanguine dans l’organe où elle a lieu.
Enfin lorsqu’un organe cesse brusquement de recevoir du sang , comme cela arrive par suite de l’interruption subite de la circulation dans l’artère qui s’y distribue (ligature, compression de cette artère, mercure injecté par M. Cruveilhier dans son intérieur, etc. ) , tout le monde sait que si, par les voies collatérales, lacirculation ne se rétablit pas plus ou moins promptement, l’organe, privé du sang qui doit le nourrir, tombe en gangrène et meurt. Ainsi donc nous voyons un même effet se produire, savoir, la gangrène, et par l’interruption de l’arrivée du sang dans une partie ( anémie par oblitération brusque d’artère), et par un afflux insolite de sang (hyperémie active à un certain degré), et par la seule stase sanguine dans les réseaux capillaires (certaines nuances de l’hyperémie asthénique). Maisdans tous ces cas, en apparence si différents, la cause déterminante de la gangrène est la même ; c’est toujours l’absence du sang artériel, soit qu’une ligature l’empêche d’arriver, soit qu’il trouve un obstacle dans le sang même en stagnation qui déjà remplit les capillaires.
Parmi les désordres fonctionnels auxquels donne lieu l’anémie d’un organe , il en est qui lui sont propres , et qui peuvent servir à la faire reconnaître pendant la vie. Mais il en est d’autres, soit locaux, soit généraux, qui sont absolument semblables aux désordres fonctionnels que produirait l’hyperémie de ce même organe. Ainsi, des convulsions, du délire et mille autres symptômes nerveux peuvent également se manifester, soit que le cerveau reçoive plus de sang , soit qu’il en reçoive moins que dans son état normal ; ainsi des troubles identiques de la digestion peuvent résulter, et de l’hyperémie de l’estomac, et de son anémie plus ou moins complète. Delà, quelle conséquence tirerons-nous? c’est que les symptômes peuvent souvent nous donner le change sur la véritable nature d’une maladie, et que pour les applications thérapeutiques, ils ne doivent pas seuls nous servir de guide. Il est bien certain que le praticien qui ne s’éclaire que
par eux s’expose à combattre un état anémique par les émissions sanguinés, une hyperémie sthénique par les excitants, et une hyperémie asthéni* que par les débilitants.
ARTICLE II