ANÉMIE GÉNÉRALE
Prise dans son acception rigoureuse , cette expression est inexacte ; et elle serait plus convenablement remplacée par celle d’hypémie , car on n’a jamais constaté dans l’économie une absence totale et complète de sang ; alors le cœur cesserait de battre , et la vie ne continuerait pas* Mais le sang peut être tellement diminué dans sa quantité normale, que, pendant la vie, il ne semble plus pénétrer la périphérie cutanée : ce n’est plus qu’une sorte de sérosité qui y arrive ; et, après la mort, on est étonné de ne pas trouver de sang, non-seulement dans les troncs artériels, dans les grosses veines et dans les cavités droites du cœur , mais encore dans les divers réseaux capillaires, qui sont tous remarquablement décolorés. Alors sont très-pâles , complètement exsangues tous les tissus membraneux et parenchymateux, tels que le cerveau , les poumons , le foie , les reins, le tube digestif, le parenchyme du cœur et des muscles.
Cet état d’anémie générale peut survenir sans le concours d’aucune cause appréciable ; j’en ai constaté l’existence sur le cadavre de quelques individus morts hydropiques , et chez lesquels , d’ailleurs , n’existait aucune altération des solides , reconnaissable par nos moyens d’investigation. [Clinique médicale , tom. III, pag. SS8 et suiv.) L’usage d’alimenlsnon suffisamment réparateurs, larespiration habituelle d’un air impur, humide privé de soleil, et qui ne permet pas aux fonctions élaboratrices du poumon et de la peau de bien s’exercer ; une lésion organique qui frappe les instruments directs ou indirects de l’hématose ; voilà autant de circonstances que la physiologie indique comme devant produire un état d’anémie général plus ou moins complet, et qui en effet le produisent. De plus, par cela seul qu’un organe quelconque est frappé d’une affection chronique, il y a concentration de la vitalité sur cet organe, et, bien qu’il ne contribue en aucune manière à la formation du sang , on voit cependant la masse du sang diminuer d’une manière notable.
De même qü’un sang trop riche ou trop abondant cause un certain nombre de phénomènes morbides qui ont été indiqués plus haut, de même un sang trop pauvre ou trop rare produit divers désordres fonctionnels, sur lesquels l’attention des observateurs ne me paraît pas , dans ces derniers temps, s’être suffisamment arrêtée.
Lorsque l’économie vient à perdre, en un court espace de temps , une très-grande quantité de sang, l’action de plusieurs organes est singulière-
PRÉCIS
ment troublJe : ainsi l’on observe de graves désordres dans le système nerveux : non-seulement il y a des lipothymies, des défaillances ; mais , au milieu de la diminution réelle des forces qu’a produite la soustraction du sang, apparaissent des phénomènes qui sembleraient ne devoir résulter que de la surexcitation des centres nerveux : du délire survient , des convulsions se manifestent ; le cœur devient le siège de palpitations ; la respiration est difficile , comme dans les cas de congestion pulmonaire ; dans ce dernier cas, il y a dyspnée , parce qu’il y a trop de sang relativement à l’air qui entre dans les bronches : dans le cas d’anémie, il y a aussi dyspnée , mais par une cause contraire ; parce qu’il y a trop d’air relativement au sang que l’air doit vivifier ; c’est comme lorsqu’on place un animal sous une cloche remplie d’oxigène pur. La digestion est aussi troublée : car, pour son accomplissement normal , il faut que l’estomac, qui a reçu l’aliment, devienne le siège d’un certain degré de congestion sanguine, qui, chez les individus anémiques, ne peut plus avoir lieu. A mesure que le sang se refait , ces différents phénomènes morbides disparaissent.
On voit encore ces mêmes phénomènes survenir dans d’autres circonstances, où il n’y a pas eu, comme dans la précédente, soustraction subite d’une grande quantité de sang , mais où, sous l’influence de l’une des causes que j’ai déjà indiquées , la masse du sang , dépensée pour les besoins de l’organisation sans se reformer à mesure, a peu à peu diminué. Ainsi, par exemple, on observe les divers troubles de fonctions qui viennent d’être indiqués chez les convalescents, que l’on maintient à une diète trop sévère et trop prolongée ; alors doivent se manifester des désordres fonctionnels, qui ressemblent beaucoup à ceux qui seraient dus à la persistance d’un travail phlegmasique , et qui néanmoins reconnaissent bien certainement une autre cause , puisqu’on voit ces désordres disparaître à mesure qu’en donnant des aliments on reforme du sang. De ces faits ne convient-il pas de rapprocher ceux qui ont été cités par le docteur Gaspard? ( Journal de physiologie expérimentale.) Cet habile observateur rapporte que, dans une contrée désolée par la famine, où l’herbe des champs fut pendant quelque temps la nourriture à peu près unique d’un grand nombre d’habitants , beaucoup de ces habitants devinrent hydropiques.
Nous avons reconnu plus haut comme causes d’anémie générale la privation prolongée de l’insolation , la respiration habituelle , dans un lieu obscur, d’un air dont les principes constituants cessent d’être aptes à élaborer convenablement le sang. Dans de semblables circonstances se trouvaient placés des individus qui, travaillant à une mine de charbon de terre , furent tous frappés peu à peu d’un remarquable état d’anémie. Les phénomènes qui l’accompagnèrent me semblent tellement importants à bien faire ressortir, en raison des inductions qui peuvent en être tirées, qu’il
ne me paraît pas hors de propos de transcrire ici le passage suivant , que j’extrais de l’article Anémie , du Dictionnaire de Médecine :
« Tous les ouvriers employés dans une des galeries de la mine de charbon de terre d’Anzain tombèrent malades dans l’été de l’an 1 1 pour la première fois, bien que cette galerie fût déjà depuis long-temps en exploitation. La maladie n’attaqua point les ouvriers employés dans les galeries voisines, qui ne différaient sensiblement de la première que par une longueur moins considérable , et un renouvellement un peu plus facile de l’air. Elle débutait sous la forme de coliques violentes, avec météorisme , déjections noires et vertes , auxquelles se joignaient la gêne de la respiration , et une grande faiblesse. Ces accidents se dissipaient peu à peu après une durée de dix à douze jours, et c’était alors que se montraient les symptômes de l’anémie : la face décolorée prenait une teinte analogue à celle de la cire que le temps a jaunie; les vaisseaux sanguins s’effaçaient au point qu’aucune veine n’était sensible à la vue ou au toucher dans l’épaisseur de la peau, dans les régions même où ces vaisseaux sont ordinairement plus manifestes. Aucune ramification capillaire ne paraissait sur les conjonctives oculaire et palpébrale, ni sur la membrane muqueuse de la bouche ; les pulsations artérielles étaient faibles , et ces divers symptômes persistaient même au milieu des phénomènes fébriles qui survinrent accidentellement chez quelques sujets. Du reste , ces individus étaient dans une extrême faiblesse; ils se plaignaient d’une grande anxiété ; ils offraient un peu d’œdématie au visage , éprouvaient de fréquentes palpitations , et de l’essoufflement par le moindre exercice; ils avaient des sueurs habituelles; l’appétit était conservé , mais les digestions étaient imparfaites, et le dépérissement faisait des progrès continuels. Cet état se prolongeait quelquefois pendant six mois ou un an, et dans quelques cas il se terminait par la mort , qui était précédée souvent de la réapparition des premiers symptômes. La longueur et l’opiniâtreté de cette affection engagèrent à consulter la Société de l’École de médecine sur les moyens à employer pour la combattre : quatre malades furent conduits à Paris et placés dans l’hôpital de la Faculté ; le professeur Hallé fut chargé de diriger leur traitement. On eut d’abord recours à l’usage d’aliments réparateurs et aux infusions amères de houblon et de gentiane, au vin antiscorbutique, moyens auxquels on joignit , plutôt en manière d’essai que d’après des indications précises , les frictions mercurielles. Pendant ce traitement un des malades succomba : à l’ouverture de son corps, on trouva tous les vaisseaux artériels et veineux vides de sang coloré, et ne contenant qu’un peu de liquide séreux ; l’incision des chairs ne donna lieu à aucun écoulement de sang, si ce n’est à la cuisse, où il en sortit un peu. Cette absence de sang , qui était d’accord avec les phénomènes observés , porta à renoncer aux frictions mercurielles, et à les remplacer par l’usage intérieur du fer ( limaille porphyrisée), à la dose d’un gros chaque jour ,
combiné sous forme d’opiat avec quelques toniques. Au bout de huit à dix jours , on observait déjà une amélioration dans l’état des malades soumis à ce mode de traitement ; quelques veines commençaient à se montrer sous la peau de l’avant-bras; les digestions étaient plus régulières ; l’essouflement avait diminué. Chacun des jours suivants , les malades montraient, comme une découverte, de nouveaux vaisseaux qu’ils n’avaient pas aperçus la veille : tous les symptômes continuèrent à s’amender , et le rétablissement de ces individus était complet lorsqu’ils furent renvoyés dans leur pays.
Des lésions semblables furent observées , sur les lieux mêmes , chez plusieurs individus qui succombèrent ; et le même mode de traitement fut employé avec un égal succès à Dunkerque , où quelques malades avaient été envoyés , et à Ànzain même. On remarqua de plus que les rechutes étaient faciles(l).»
Dans cette sorte d’épidémie , l’étude des circonstances au milieu desquelles se développa la maladie , celle de ses symptômes , l’ouverture des cadavres, enfin la méthode de traitement qui fut employée avec succès, tout concourt à démontrer que le point de départ et la cause des divers accidents étaient le défaut d’hématose. Remarquez, d’ailleurs, qu’au début de la maladie se montrait une diarrhée, qui coïncidait avec des phénomènes déjà fort graves, disparaissait après plusieurs jours de durée, et était remplacée par un état d’anémie , qui se prononçait de plus en plus. Ici, comme dans bien d’autres circonstances où les causes des maladies agissent principalement sur le sang, sur les centres nerveux, les phénomènes morbides qui apparaissent dans divers organes semblent bien évidemment liés à l’affection primitive et dominante des deux grands mobiles de la vie. D’ailleurs, dans le cas particulier dont il s’agit ici, de même qu’il y avait d’abondantes sueurs sans inflammation de la peau , une infiltration séreuse du tissu cellulaire sans phlegmasie de ce tissu ; de même, sans irritation , sans congestion sanguine préalable , l’exhalation ne pouvait-elle pas aussi augmenter à la surface muqueuse de l’intestin ? Au besoin, l’anatomie pathologique pourrait confirmer cette opinion, que je ne fonde ici que sur des analogies : je pourrais rappeler que chez plusieurs individus qui , entraînés au tombeau par une maladie chronique , dans un état complet d’anémie , avaient été pris d’une diarrhée séreuse abondante plus ou moins de temps avant la mort, l’ouverture du cadavre ne me montra pas plus d’altération appréciable dans leur intestin que n’en avait offert , pendant la vie , leur peau couverte de sueurs.
Que se passe-rt-il dans certains cas de chlorose où surviennent encore plusieurs des désordres fonctionnels précédemment indiqués? S’il est vrai
(1) Dictionnaire de Médecine , par MM. Adelon, Andral, Béclard , etç. , tom. II , article Anémie , par Chomel.
que la chlorose n’est souvent que le résultat d’un défaut de sanguification convenable , défaut dont la cause peut ne résider que dans le seul système nerveux , sera-t-on fondé à rapporter ces désordres fonctionnels si variés, tels qu’accès épileptiformes , convulsions, chorée, dyspnée, palpitations , vomissements , etc. , à des irritations , à des congestions sanguines ? Ne sera-t-on pas , au contraire , plus près de la vérité en rapportant souvent ces divers phénomènes morbides à la même cause qui leur donne naissance chez des individus devenus anémiques par privation d’aliments , de soleil ou d’un air convenable ? Combien alors les émissions sanguines , employées pour combattre une irritation qui n’existe pas, n’aggraveront-elles pas un mal qu’elles ont pour but de détruire ! Chez plusieurs de ces filles chlorotiques, stimulez au contraire le système nerveux par les émotions physiques et morales du mariage : une meilleure coloration de la peau annoncera le rétablissement normal de l’hématose, et à mesure que , sous l’influence de la nouvelle modification du système nerveux , disparaîtra l’anémie , à mesure aussi disparaîtront ces difficultés de respirer, ce malaise constant, ces fatigues spontanées, ces digestions laborieuses , ces gastralgies, ces vomissements, ces tympanites, ces urines décolorées , ces nombreuses et bizarres névroses , qui semblaient plus ou moins liées à de véritables altérations organiques.
Enfin, comme conséquence d’une anémie générale prolongée, apparaissent encore d’autres désordres : recevant moins de sang que de coutume, les organes sont modifiés dans leur mouvement nutritif ; de là, l’atrophie, l’amincissement, la diminution de consistance d’un grand nombre de tissus , peut-être même la destruction de quelques-uns , pendant le cours de toute maladie chronique. En pareil cas, les organes, déjà formés , tendent à se détruire , parce que le sang ne les répare plus ; de même que chez le fœtus ces organes ne se forment pas, si assez de sang n’y est pas porté ; de même encore qu’on les atrophie chez l’adulte , en y diminuant mécaniquement l’afflux du sang.
Tels sont les principaux phénomènes qui peuvent être considérés comme étant l’effet primitif, immédiat, de l’anémie générale. Que si maintenant l’on suppose l’existence d’une inflammation chez un individu qui est dans cet état d’anémie , que doit-il arriver? Chez lui tous les organes se trouvent placés dans des conditions spéciales de nutrition et de vitalité. Tous les organes vivent réellement moins, puisqu’ils ne reçoivent plus en quantité suffisante le liquide sans lequel il ne saurait y avoir de vie pour eux. Mais ce n’est pas impunément qu’existera une pareille disposition. Alors on verra la phlegmasie la plus légère avoir les plus graves conséquences, produire rapidement les plus fâcheux symptômes : elle trouvera, si je puis ainsi dire, l’économie sans défense. On observera une grande irrégularité dans l’accomplissement des différents actes de l’innervation, une prostration subite , une facilité extrême à la production des hémorrhagies , une
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tendance remarquable à la mortification là où se seront opérées des congestions sanguines ; et puisque partout il y a vie moins active, partout les lois physiques reprendront plus aisément leur empire, et quelques-uns des phénomènes dits de putridité pourront en résulter. Sous le rapport des indications thérapeutiques comme sous le rapport de l’interprétation de la nature de la maladie , l’affection locale n’est pas alors ce qu’il faudra seulement considérer ; ce n’est pas parce que cette affection elle-même est légère ou grave, quelle produit ou non ces symptômes î elle les produit , parce qu’elle a trouvé l’économie dans certaines conditions d’innervation et de nutrition ; elle en est la cause occasionelle ; mais leur source réelle est dans ces conditions préexistantes.
SECTION DEUXIÈME
LÉSIONS DE NUTRITION
La nutrition peut être altérée 1° dans l’ordre suivant lequel s’arrangent et se distribuent ordinairement les molécules d’un tissu ; 2° dans le nombre de ces molécules ; 3° dans leur consistance ; 4° dans leur nature.
Le changement d’ordre dans la distribution et l’arrangement des éléments anatomiques des tissus produit les vices congénitaux de conformation , appelés vulgairement monstruosités.
Leur changement de nombre donne naissance à l’hypertrophie ou à l’atrophie ; ces deux états peuvent d’ailleurs à leur tour devenir la cause de plusieurs vices de conformation.
Leur changement de consistance détermine l’induration ou le ramollissement.
Comme résultat d’une diminution dans le nombre ou dans la consistance des molécules organiques , on trouve diverses lésions , telles que l’ulcération , la perforation , etc.
Enfin le changement que peuvent subir dans leur nature même les molécules constituantes de tout solide, produit, là où ce changement a lieu, la transformation d’un tissu en un autre tissu.